L’anti-esclavagiste Harriet Tubman sur grand écran

Par Huguette Hérard, Le National, édition du 24 au 27 juillet 2020 

Avec le retour progressif à la normalité en Allemagne, les cinémas rouvrent avec prudence leurs portes. À l’écran, un film sur la combattante américaine pour la liberté, Harriet Tubman. Une histoire forte qui passe sur le débat actuel sur le racisme contemporain et ses racines plongeant dans l’esclavagisme. 

« Harriet - The Way to Freedom » (Harriet ou le chemin de la liberté), une épopée pleine d’émotion et de suspense, qui raconte l'histoire de Harriet Tubman, cette femme qui s'est rebellée contre le système esclavagiste dans l'Amérique du XIXe siècle. 

Portrait saisissant d'une combattante afro-américaine pour la liberté, ce long métrage réalisé par l’Afro-Américaine Kasi Lemmons est tellement attrayant que le spectateur arrive à en oublier le côté bigot. Dans ce nouveau film sur Harriet, la grande actrice Cynthia Erivo joue avec brio le rôle de cette esclave du sud des États-Unis au milieu du XIXe siècle qui se rebelle avec courage contre ses maîtres blancs impitoyables. 

Née en 1820 dans le comté de Dorchester, l'État américain du Maryland, elle est cinquième de neuf enfants. Ses parents l'ont baptisée Araminta, ou « Minty » pour faire court. Elle a été séparée de sa mère à l'âge de six ans, souvent maltraitée physiquement et mentalement et négligée. Un coup à la tête par un surveillant esclave en colère lui a presque coûté la vie quand elle était enfant. Elle a dû se battre avec les conséquences ultérieures de sa blessure jusqu'à sa mort. Les fréquentes séparations de sa famille et la vente de ses trois soeurs à des endroits inconnus dans le sud profond du pays ont aggravé sa situation. « L'esclavage », a dit un jour Harriet Tubman, « est ce qui se rapproche le plus de l'enfer. » 

En 1844, Minty épouse John Tubman, un Noir libre. Désirant fonder un foyer, elle demande à ses maîtres blancs de lui accorder la liberté, ce qui lui a été refusé. Afin de payer les dettes de son propriétaire, décédé en 1849, on va la vendre. Si ce funeste projet aboutissait, elle perdrait ce qui lui reste de famille et son mari. C’est à ce moment qu’elle prend la décision de fuir. Avec l'aide de l'organisation ``Underground Railroad``, elle réussit à s'échapper. Elle voyage de nuit, s'oriente uniquement par l'étoile Polaire et longe la côte est du Maryland en passant par le Delaware. Après maintes péripéties, elle atteint Philadelphie, ville de Pennsylvanie, au Nord-est des États-Unis, où l’esclavage n’existait plus. Là-bas, elle change son nom de Minty en ``Harriet Tubman``. 

Un an plus tard, elle trouve que la liberté avait un goût aigre-doux parce que son mari et sa famille lui manquent. « J'étais libre », se souviendra plus tard Tubman, « mais je n'avais personne avec qui partager cette liberté ». Elle décide de retourner dans le sud pour les sortir de l’enfer de la plantation. 

Par la suite, elle est devenue une militante célèbre de l'organisation d'aide à l'évasion « Underground Railroad », qui, jusqu'au milieu des années 1860, aidait les esclaves en fuite à s'échapper des États du sud, foncièrement esclavagistes, vers le nord des États-Unis ou le Canada. Des historiens rapportent qu’elle n’a travaillé seulement travaillé dans des organisations anti-esclavagistes et de réfugiés, mais aussi dans des organismes de défense du droit de vote des femmes à Philadelphie, New York et Boston. Elle y a trouvé le soutien financier et le personnel nécessaire pour poursuivre sa campagne contre l'esclavage et pour réaliser le rêve d'égalité raciale et de genre auquel elle allait consacrer le reste de sa vie. 

Sous le nom de code « Moïse » et parfois déguisée, elle est retournée plusieurs fois dans les États du Sud pour faire passer clandestinement des esclaves vers le Nord. Elle en a ainsi sauvé soixante. Tubman a utilisé un réseau de sympathisants noirs et blancs pour offrir un refuge aux personnes en quête de liberté. Un pistolet à la main, elle a combattu pendant la guerre civile américaine, qui s'est déroulée de 1861 à 1865. En plus d’aider les esclaves à fuir les plantations, Harriet Tubman était aussi infirmière pendant la guerre civile, suffragette de femmes et humaniste. Les abominables atrocités qu'elle a dû endurer dans l'esclavage lorsqu'elle était enfant ont façonné toute sa vie. Néanmoins, elle a réussi à sortir du rôle de victime pour accomplir ses rêves de liberté, d'égalité et de justice. 

Après la guerre, Tubman retourne dans sa famille à Auburn, New York. En 1869, elle épouse Nelson Davis, vétéran de la guerre civile. Elle a 49 ans. Le couple adopte une petite fille nommée Gertie. Jusqu'à sa mort, Harriet Tubman s'est battue passionnément pour l'égalité des races et des sexes. Elle est décédée le 10 mars 1913, à l’âge de 93 ans. 

Une leçon d’humanité 

Le film de Lemmons raconte cette histoire de vie comme une leçon historique très intéressante. Une épopée émotionnelle pleine de dégoût pour cette barbarie que fut l’esclavage éhonté. Une leçon d’humanité contre la barbarie. Mais avec cette très forte imprégnation religieuse, la metteuse en scène donne à penser que la rebelle Tubman a compris son combat contre le racisme comme une mission dirigée par Dieu. Dans une scène de « Harriet - Le chemin de la liberté », elle est comparée par un ennemi à la pieuse Jeanne d'Arc. 

Certaines critiques sont gênés par le trop-plein de bigotisme qui se dégage de cette oeuvre cinématographique. « Pendant presque tout le film, commente par exemple un commentateur du « Spiegel.de » en date du 9 juillet, le réalisateur Lemmons donne l'impression que ce ne sont pas des gens courageux qui se libèrent d'un système raciste inique, mais plutôt que ce chapitre sombre de l'histoire des États-Unis est presque entièrement résolu par lui-même selon un plan céleste ». Cet analyste estime que d’autres séries sur cette héroïne célèbre comme « A Woman Called Moses » (titre d'une mini-série télévisée de NBC de 1978) et documentaires l’ont évoquée ainsi que son combat avec plus de sobriété. 

Ce n’est pas l’avis de tous les analystes. « En tant qu'évadée, elle a non seulement aidé des centaines d'esclaves à atteindre la liberté, mais elle a aussi changé toute une nation avec courage, ingéniosité et une volonté débridée, estime de son côté « Kulturexpress.info » en date du 12 juillet 2020. Je trouve que le récit de l'histoire du cinéma est cohérent et engageant, de sorte que l'ennui n'apparaît jamais ». Les actions de la combattante pour la liberté sont « sophistiquées et intelligemment pensées » au point de se laisser jamais prendre. En tout cas, ce film a été un moment d’intense émotion, qu’on partage ou pas l’ambiance du film. 

Et comme Rosa Parks, Harriet Tubman a oeuvré pour l’abolition du système esclavagiste et pour l’émancipation des femmes américaines. Certains le surnomment la « Moïse du peuple noir ». Et son combat est reconnu au-delà des frontières. Tous les écoliers américains connaissent Harriet Tubman : il y a des livres sur elle et des dessins animés. Ultime consécration : en 2016, pour la première fois depuis plus de 100 ans, une femme apparaît sur un billet de banque américain. C’est elle. L’anti-esclavagiste Harriet Tubman orne depuis 4 ans les billets de 20 dollars. Dans le même temps, l'ancien président américain Andrew Jackson, propriétaire d'esclaves, a dû céder sa place pour figurer au recto du billet. Juste retour des choses !