Mon pays se désintègre

Par Haïti Liberté, édition du 1er au 7 avril 2020

Au milieu de tant de convulsions au niveau mondial, causées par l´apparition de la pandémie du Coronavirus, je suis profondément préoccupé pour les possibles effets qu´elle puisse avoir tant au niveau politique, qu´économique, physique et culturel, en Haïti, après que le gouvernement vient de déclarer l´état d´urgence dû aux deux premiers cas détectés.

En Espagne, de même qu´en Italie, fonctionne depuis quelques jours  l´état d´alarme pour ainsi éviter la propagation de l´épidémie et prévenir ses néfastes conséquences, avec le désordre et la nuisance qui accompagnent habituellement cette mesure. 

Le gouvernement haïtien est-il doté de matériel suffisant et de ressources humaines et professionnelles compétentes, du point de vue sanitaire, pour faire face à un danger de cette nature? Le contexte ne le favorise pas, puisque le pays est en train de se désintégrer. Les nouvelles qui circulent avec beaucoup de profusion sur les réseaux sociaux, n´augurent pas un futur prometteur. 

Elles dépeignent la prolifération d´actes de banditisme, par des groupes armés, fortement équipés, avec des intérêts disparates, qui rivalisent et opèrent en totale impunité, organisant des vols audacieux, des kidnappings, perpétrant d’inimaginables violations sexuelles et d’exécrables assassinats, pouvant se réfugier ensuite dans les quartiers marginaux et dangereux, comme Village de Dieu et Cité- Soleil, à Port- au Prince, la capitale. Nous pouvons évoquer les cas éloquents et irréfutables des journalistes Rospide Pétion et Néhémie Joseph, assassinés respectivement le 10 juin et 10 Octobre de l´année dernière. 

D´autre part, les enlèvements ont entraîné des dizaines de victimes durant ces trois derniers mois. Et le climat qu’on  respire est celui de l´insécurité, de la peur, de l´angoisse et de l´anxiété, de la  tristesse, de la méfiance et du désespoir, alliés aux difficultés quotidiennes vitales et aux pénuries de toutes sortes. Tout un cortège psychopathologique qui peut engendrer différentes pathologies mentales, avec le sérieux risque de transformer le pays , en une république, habitée principalement par des malades, infestée de névrosés,  de déprimés, de personnes anxieuses et aussi possiblement affectées de troubles psychotiques. 

Le gouvernement se montre, de jour en jour, incroyablement incapable d´affronter  cette vague de violence et de garantir la sécurité de son peuple. Face à cette crise sans précédent que traverse la nation caraïbéenne, aucun chef de gouvernement occidental n’a élevé la voix contre cette lamentable situation et encore moins a daigné proposer une solution qui puisse nous permettre de sortir de cette impasse. Le gouvernement américain a conseillé récemment à ses sujets de s´abstenir de voyager à Haïti, malgré que le président Jovenel Moïse continue de jouir de son appui inconditionnel.

Le pays vit dans une situation d´urgence depuis le violent séisme qui dévasta le territoire, il y a dix ans, provoquant d’incalculables dommages et un nombre exorbitant de pertes de vies humaines. Les blessures, tant physiques qu´émotionnelles dérivées de cette calamité, ne se sont pas cicatrisées encore et il est donc logique de s´interroger sur les moyens dont on dispose en Haïti pour faire face au défi global que représente le Coronavirus.

Malheureusement, nous assistons à une progressive somalisation du pays. Sa détérioration physique et morale est évidente. Le président Moïse vient de nommer un nouveau Premier ministre, exhibant son débile muscle politique et méprisant le soutien de l´opposition. Mais autant lui que son chef de gouvernement semblent être deux acteurs d´une ridicule pièce théatrale qui ignorent comment se terminera l´acte final, puisqu´ils n´ont pas, à mon humble avis, un scénario concerté. L´augmentation du taux de la criminalité est manifeste, la corruption repoussante, l´appauvrissement de la population évident, et la classe dirigeante se moque ouvertement du peuple, mais la communauté internationale continue cyniquement de nous tourner le dos.

*Alix Coicou, médecin- psychiatre Séville (Espagne), le 21 mars 2020.