Si la corruption expliquait tout !

Par Gary Victor, Le National, Haïti, publié le 29 juillet 2019 

L'état de délabrement de notre pays peut-il seulement s'expliquer par la corruption ? La corruption, chez nous, en dépit des rapports internationaux, serait-elle plus incrustée que dans le pays voisin ou dans d'autres ? La perception de la corruption en tant que telle serait-elle accentuée par son impact visible sur l'environnement physique et sur le fonctionnement général de la société ? 

On peut donner un simple exemple. Si une route de 100 km coûte, disons, 100.000.000 de dollars, un premier corrompu peut réaliser cette route conformément aux spécifications, mais en trouvant des artifices pour y faire passer le coût à 150.000.000. Un second corrompu peut livrer 50 km de routes en très mauvais état tout en falsifiant les coûts à la hausse. 

Dans le premier cas, on peut imaginer que le corrompu qui possède une Mercedes dernier cri tient à circuler dans son propre pays sur une autoroute ultra-moderne. On a ainsi un corrompu qui en dépit de son vice inné ? si on peut appeler cela un vice - tient quand même à une qualité de vie dans son espace physique et humain. 

On comprend alors que ce corrompu a un lieu où il tient à vivre. Ce corrompu qui a un minimum de culture voudra bien aller dans un beau théâtre, pas dans un prétendu théâtre national qui peut être englouti à n'importe quel moment dans une avalanche de boue, d'excréments et de produits en plastique. 

C'est courant de voir quelqu'un très fier de lui-même, au volant d'une jeep de luxe dans un environnement où le fabriquant de ce véhicule n'aurait au grand jamais imaginé que son produit y serait. Habitués à vivre dans un environnement délabré, nous n'arrivons plus à questionner ces anachronismes. Des hôtels où l'on pense encore recevoir des touristes sont dans des espaces totalement dégradés sans que cela n'interpelle personne. Le drame c'est que bon nombre de nos concitoyens, on ne sait par quelles absurdités, en viennent à voir les plaies de notre société comme des spécificités dont nous devrions être fiers. 

Le drame de notre pays vient plus du kokoratisme que de la corruption en soi. Le corrompu kokorat devient ainsi une arme de destruction massive contre lequel notre société est totalement désarmée. Le corrompu kokorat est dans le déni total de son espace physique. Son univers mental est dans le petit, le zwit. Il est uniquement dans un faire voir qui le porte à habiter dans un quartier réputé chic même si ce n'est en fin de compte que des bidonvilles de luxe ou on ne dispose ni d'eau courante ni d'électricité. Pour sortir, il doit emprunter une route cahoteuse, bordée de marchés ou de ghettos. Avec l'argent qu'il dilapide, il peut s'acheter appartements ou villas à l'étranger. Mais il est tellement vide intellectuellement, une nullité qui ne peut exister que dans notre société malade, il est incapable de jouir vraiment de ce qui lui est offert en terre étrangère. 

Mais le corrompu kokorat est comme les rats. Il se multiplie à vitesse grand V. Et surtout il a l'instinct de la survie de son espèce. Les corrompus kokorat s'organisent facilement en associations de malfaiteurs sous couvert souvent de la légalité. Ses tiques ne font pas peur aux étrangers qui voient en lui un domestique idéal. Ce qui fait de lui la meilleure arme de destruction massive de notre société c'est que par un effet de mauvais miroir qu'il fait rêver un tas de jeunes, un tas de citoyens. La corruption c'est quelque chose. Mais la nullité intellectuelle induite par un système éducatif inadapté voulu comme telle aussi ? est encore chose pire.