L'alliance qui génère toutes les peurs

Par Noclès Débréus, Le National, Haïti, édition du 3 au 6 juillet 2020 

Depuis quelque temps le pays vit dans une insécurité multiforme allant de l'insécurité alimentaire au grand banditisme en passant par l'insécurité foncière, le vol, le viol, le kidnapping et autres. Si les derniers rapports de la Commission nationale de la sécurité alimentaire (CNSA) ont fait état de plus de 4 millions d'Haïtiens concernés par l'insécurité alimentaire, aucun Haïtien n'est toutefois épargné des autres formes de l'insécurité. La grande faiblesse de la justice haïtienne donne lieu à un terrain fertile aux activités criminelles de toutes sortes. Comme conséquence le pays est aujourd'hui encerclé par des groupes armés qui partagent le territoire comme un butin de guerre. 

Du nord au sud, de l'est à l'ouest, aucun département de la République n'est à l'abri des gangs armés. Le phénomène du banditisme est devenu une entreprise juteuse dans le pays qui attirent beaucoup de jeunes des quartiers populeux, certaines fois, avec en soubassement des patrons ayant pris repaire dans des zones huppées. La situation sécuritaire du pays s'est davantage détériorée lorsque des hommes/femmes politiques ont prêté le flanc à ces activités à des fins à la fois politiques, économiques et électoralistes. 

Si la « gangstérisation » du pays opportune certains secteurs, c'est la population qui en paie les frais. Que de personnes sont victimes dans de massacres perpétrés par des gangs en se référant aux différents rapports documentés par des organisations nationales et internationales de défense des droits humains. Nombreux sont des innocents qui sont tombés à cause des luttes pour le contrôle de territoire entre des gangs rivaux. Outre le deuil semé dans les familles, le gangstérisme répercute aussi sur la situation économique du pays où les activités liées au tourisme sont considérablement diminuées. La zone commerciale de la capitale haïtienne est quasiment abandonnée sous les regards impuissants des autorités établies. 

Les chefs de gangs font et défont avec la complicité de certaines autorités appelées pourtant à défendre les intérêts de la population. Un chef de gang recherché par la police a été remarqué dans une distribution de kits alimentaires dans sa zone en compagnie de policiers. Ces bandits qui se font appeler « leaders communautaires » par des politiques et des hommes d'affaires sont devenus tellement importants qu'ils s'exposent à visière levée dans les médias et sur les réseaux sociaux. 

Le banditisme n'est donc plus une activité qui se fait avec des acteurs tapis dans le noir. Ce phénomène a pris une extension telle que des caïds ont même pensé à se fédérer. L'alliance des neuf chefs de gangs des plus redoutables de la région métropolitaine de Port-au-Prince sous le label de G-9 an fanmi et alliés, est passée comme un fait divers dans l'opinion publique alors qu'elle devrait interpeller tout un chacun sur la dimension que prend le gangstérisme dans le pays ainsi que la menace qu’elle constitue pour la sécurité des uns et des autres. 

La fondation Je Klere dans un rapport publié le lundi 22 juin a alerté l'opinion publique sur cette alliance des gangs qui, selon ce rapport, se fait sous l'égide du pouvoir en place. Et le mobile de cette alliance serait politique et électoraliste, relate le rapport qui lie cette mise en commun des gangs pro-pouvoir à l'agenda de l'équipe en place pour le reste du mandat du président de la République. Deux anciens officiels du gouvernement déjà accusés dans le massacre de la Saline en novembre 2018 sont à nouveau épinglés dans ce rapport du FJKL. 

Le banditisme en soi fait peur. Lorsque des responsables de l'État se sont associés à cette entreprise criminelle, la République a vraiment de quoi s'inquiéter. Pourquoi l'État, détenteur du monopole de la violence légitime, s'associerait-il à des groupes armés qui terrorisent pourtant la population? Est-ce en représailles à la saga annoncée au lendemain 7 février 2021?