Port-au-Prince glisse vers un on ne sait pas quoi...

Par Roberson Alphonse, Radio Caraïbes, Haïti, publié lnovembre 2018 

Il est passé 4 heures de l'après-midi. Mercredi. Veille du long congé de la Toussaint. Autour de la place des Artistes, plusieurs dizaines de véhicules sont en stationnement des deux côtés de la rue. Des jeunes femmes bien en chair, vendeuses de poulet barbecue, sont à l’affût du potentiel client, de n’importe quel véhicule qui ralentit. 

Le long de cet entassement de petits restaurants au confort sommaire, des arômes de fritures et de boissons alcoolisées s’entrechoquent dans une inconfortable guerre de décibels. Chaque resto à sa sono. En stationnement, dans ce beau désordre, il y a une camionnette et une poignée d’agents de la CIMO, dont deux, assez détendus, se sont laissés happer par les galbes d’une jeune fille qui négocie sa course de motocyclette. À quelques mètres, au Carrefour des rues St-Honoré et Magloire Ambroise, presque en face de la Faculté d’ethnologie, les restes d’une barricades de pneus enflammés expire ses dernières fumées. Sans provoquer la moindre panique, des échos de rafales d’armes automatiques provenant de la zone du Théâtre national et des environs retentissent de manière sporadique. Ça tire. On rit. On mange. 

En cet après-midi de fin octobre, au Champ de Mars, au coeur de Port-au-Prince, la vie, têtue, a refusé d’entendre les bruits des armes, de prêter attention au drame d’innombrables automobilistes, de parents, des enfants coincés ou planqués parce que l’entrée sud de la capitale est coupée en deux. Sur les réseaux sociaux, à la radio, se déclinent des appels à l’aide aux autorités, incapables de contenir cette horde de criminels lourdement armés qui, pieds et torse nus, sortent des corridors tout excités en vidant leurs chargeurs. 

Quelques heures auparavant, en début de matinée , ce sont les funérailles de six personnes, présentées par l’opposition politique comme des victimes de la répression policière lors de la manifestation du 17 octobre pour exiger des comptes sur l’utilisation des fonds PetroCaribe et le départ du président Jovenel Moïse, qui ont tourné au vinaigre. Des reporters ont rapporté des jets de pierre sur une patrouille de police aux abords de l’église du Perpétuel Secours, au Bel-Air, où se tenaient les funérailles. Si un journaliste de Radio Métropole a indiqué qu’il y a eu au moins deux blessés, deux blessés qu’il a pu voir lui-même, Me André Michel, l’une des figures de l’opposition, sur son compte Facebook, évoque « neuf blessés au centre-ville au moment des funérailles des personnes assassinées le 17 octobre ». Actuellement à l’HUEH, « leur état de santé est grave », a écrit André Michel, très affirmatif, quand la police, par rapport à la manifestation du 17 octobre, ne reconnaît pas ces six victimes ni les nouvelles victimes de ce 31 octobre. 

Pendant une partie de la matinée, la police a repoussé brutalement des manifestants en colère qui tentaient de passer devant le palais national avec ces cercueils avant l’inhumation au cimetière de Port-au-Prince. Contenus et refoulés, des manifestants en colère ont érigé des barricades de pneus enflammés dans plusieurs rues du centre-ville de Port-au-Prince, presque figé, par endroits, dans un décor crasseux, de terrain vague et de maisons aux murs fissurés depuis plus de huit ans par les ondes sismiques du 12 janvier 2010. 

Tous ces soubresauts arrivent à un moment où l’étau populaire se resserre pour que se tienne le procès PetroCaribe, que des personnalités sont lâchées, que le président Jovenel Moïse, assis sur la bombe d’une crise multiple dont la mèche peut être aussi bien PetroCaribe que la misère. 

Port-au-Prince glisse vers un on ne sait pas quoi, la ville réécrit à l’encre rouge les pages de l’angoisse de ses citoyens seulement un an après le départ des Casques bleus de la mission des Nations unies pour la stabilisation d’Haïti, Minustah. 

Il y a un voile de peur et des envies de vivre sur la ville pendant que Police et politiques semblent impuissants, se taisent et se terrent.