Après Conille, qui sera la prochaine victime ?

Après Conille, qui sera la prochaine victime ?

Par Catherine Charlemagne,29 Février 2012

L’ouverture de la saison de chasse aux Premiers ministres en Haïti est ouverte. Après la démission officielle, le vendredi 24 février 2012, du chef de gouvernement, Gary Conille, sur fond de conflit avec le Président de la République, Michel Martelly, le pays n’a plus de gouvernement. Du coup, l’on s’interroge sur le nom et le sort du prochain Premier ministre. Quatre mois tout au plus. Harcelé. Humilié. Chahuté. Gary Conille a dû boire la coupe jusqu’à la lie. Finalement, il a jeté l’éponge. Nul autre avant lui n’a connu pareil traitement. Même madame Michelle Pierre- Louis, pourtant trainée dans la boue sur sa vie privée, s’en était mieux sortie. Conille dans cette affaire a été le dindon de la farce.

Nul doute que celui qui sera désigné par le chef de l’Etat réfléchira à deux fois avant d’accepter de se lancer dans une telle aventure. En effet, le sort qui a été réservé à l’ancien locataire de la Primature, par le Président Martelly et son équipe, laisse à penser que la présidence n’entend point laisser le pays gouverné par quelqu’un d’autre que le Président de la République en personne. Certes, comme tous les observateurs l’avaient constaté, le Dr Gary Conille n’était pas le choix du Président Martelly. Donc tout le monde s’attendait, d’un moment à l’autre, à une rupture brutale avec la présidence. Certains s’étonnent d’ailleurs que Gary Conille ait pu tenir quatre longs mois à la Villa d’Accueil tant qu’il était assis sur un siège éjectable.

L’entourage de l’ex-Premier ministre, entre autres, son chef de cabinet le duvaliériste Rosny Gillot, avoue à certains de ses amis que, jamais, il n’a vu un chef de gouvernement aussi isolé comme l’a été Gary Conille. Le baroud d’honneur tenté par le Dr Conille jeudi en convoquant un Conseil de gouvernement, histoire de voir jusqu’où son autorité était menacée a eu fini par le convaincre qu’il ne lui restait aucun espoir de reprendre la main sur ses ministres dissidents. Gary Conille a donc échoué dans son affrontement avec le Président de la République comme le journal Haïti Liberté l’avait prévu dans sa précédente édition. Ni le soutien de la presse ni l’adhésion de certains parlementaires à sa cause n’a pu le sauver de l’appétit d’un Président qui n’entend partager son pouvoir avec une tierce personne.

D’où la question que l’on se pose aujourd’hui. Qui se sera la prochaine victime du Palais national? Car, il est apparu aux yeux de tous qu’il ne sera pas aisé à aucun Premier ministre ayant un minimum de conviction et de vision politique de cohabiter avec le Président Michel Martelly. Avec le recul l’on finit par comprendre que ce n’était pas la personne du Dr Gary Conille qui posait problème à la présidence. Encore moins son envie de gouverner autrement que ses prédécesseurs. Bien au contraire. Ceci est d’autant plus vrai que le Président Martelly essaie lui aussi d’être différent par rapport aux anciens Présidents de la République. Tout ce qu’il fait et entreprend porte la marque de cette démarcation. Alors, pourquoi ne soutient-il pas un Premier ministre qui serait prêt à apporter sa nouvelle politique sans pour autant lui porter ombrage?

Et voilà toute la problématique. Tout chef de gouvernement, fût-il un ami de trente ans du Président, aura les mêmes difficultés que Gary Conille à partir du moment où il entend jouer son rôle de chef de gouvernement qui gouverne. Tant qu’il peut ou veut rester dans son bureau à la Primature sans faire parler de lui, cela pourrait tout au moins marcher. Mais dès l’instant où il pensera s’affranchir du Président, il subira le même sort que Conille. Le Problème de Martelly c’est sa personne. Son omnipotence. Sa présence. Personne d’autre que lui ne peut être sous les projecteurs. Ancien musicien et chef d’orchestre, aujourd’hui chef d’Etat, toute la gloire doit lui revenir. Il ne tolère guère de concurrent. Le Président oublie, en effet, qu’il n’est plus dans une compétition et que son rôle aujourd’hui est de favoriser tout ce qui peut améliorer le quotidien de ses concitoyens.

D’ailleurs, il ne saurait y avoir de compétition, dans les actions, voire la politique du chef de l’Etat, avec son Premier ministre dans la mesure où la réussite de son chef de gouvernement lui sera attribuée de manière instantanée. Penser qu’en tant que premier mandataire de la nation il est le seul à pouvoir réussir une politique est l’erreur à ne pas commettre. On l’a déjà vu, toute hyper présidence qui pense isoler son Premier ministre finit par s’isoler elle-même et enfin se perdre. Car, sur le plan d’un pouvoir bicéphale, le Président et son Premier ministre sont condamnés à travailler ensemble.

La réussite de l’un est la réussite de l’autre. Au pire, l’on peut toujours attribuer le succès d’une bonne gestion gouvernementale, donc du Premier ministre, à la politique voulue par le Président de la République. Autant que la Primature peut toujours se démarquer de l’action de la présidence. Comme d’ailleurs il est apparu ces jours-ci dans l’opinion publique avec la chute de Gary Conille. En tout cas, depuis vendredi dernier la chasse est ouverte pour trouver un personnage susceptible de satisfaire d’une part la volonté du chef de l’Etat et d’autre part remplir toutes les conditions prévues par la Constitution. Evidemment, des prétendants, il n’en manque pas. Le plus difficile c’est de trouver celui ou celle capable de répondre aux conditions posées par la nouvelle donne politique.

On se souvient qu’au début du quinquennat l’on se bousculait au portillon pour un poste au demeurant prestigieux mais ingrat. Pourtant c’était déjà difficile pour la présidence de la République et l’Assemblée nationale (sénateurs et députés) de se mettre d’accord sans que personne ne s’attendît à ce que cela allait être un chemin de Damas pour le lauréat. Gary Conille n’a pas été le fruit d’un compromis politique entre les deux parties. Il a été tout simplement imposé par la troisième entité de la politique haïtienne, l’internationale. On voit le résultat et les limites de cette immixtion étrangère dans les affaires internes du pays. Une guérilla entre la présidence et la Primature, [entités] diamétralement opposées.

Quatre mois de suspicion et de blocage systématique. Bref, que de temps perdu dans le processus de lancement de la reconstruction du pays. Aujourd’hui, le contexte est légèrement différent. Le Président Michel Martelly, qu’on le veuille ou non, a eu le temps de forger quelques amitiés au sein d’un Parlement volubile et des parlementaires volatils. La présidence bien qu’en difficulté sur le dossier de la nationalité du chef de l’Etat a acquis une certaine expérience du pouvoir lui permettant de mieux préparer l’entrée en scène de ses favoris pour la Primature. Sans oublier que les candidats à la candidature à cette fonction hautement instable en Haïti et particulière sous ce quinquennat tireront sans nul doute des leçons de leurs prédécesseurs, pour être mieux acceptés au Parlement.

Ainsi, contrairement à certains commentaires alarmistes, l’on pense qu’il va être plus facile au Président Michel Martelly de trouver un accord avec le Parlement sur la personnalité qui accepterait d’être son Premier ministre dans cette conjoncture. Le futur chef de gouvernement le sera en connaissance de cause. Plus que son prédécesseur qui, dès le départ, ne comptait que sur le seul soutien de la Communauté internationale pour la réussite de son gouvernement. Sauf qu’on a une nouvelle fois la preuve que l’internationale à elle seule ne peut rien sans l’ensemble des acteurs. L’échec de Gary Conille face au Président Martelly est bien entendu celui de la Communauté internationale.

Malgré qu’il soit arrivé dans les bagages de l’ancien Président américain, Bill Clinton, le protégé des « amis d’Haïti » n’a pu atterrir comme on pouvait s’y attendre. Sans l’appui et le soutien actif des acteurs nationaux, il a été tout bonnement laminé par un Président Martelly qui le renvoie à ses protecteurs sans qu’il ait eu le temps de prendre pied dans le paysage politique haïtien. Pourtant, Martelly n’a été soutenu par personne en Haïti dans son acharnement contre Conille. Il a seulement fait comprendre à tous, qu’il n’en voulait pas. Même le voyage triomphal de Conille à Washington n’a pu l’épargner de sa chute. Il a été tout simplement lâché par ses commanditaires et livré à un prédateur qui ne rêve que d’une chose : s’emparer de tous les rouages du pouvoir.

Ayant obtenu la démission de Gary Conille, le Président Martelly est à nouveau seul aux commandes de l’appareil exécutif. Il reprend l’espoir de pouvoir gouverner seul. En tout cas, aussi longtemps qu’un nouveau Premier ministre n’aura pas été désigné et ratifié. Une fois encore, il a toutes les cartes en mains. Dans une autre circonstance on aurait dit qu’il reprend l’avantage. Et c’est à lui de prendre une initiative. Dans un pays où même au plus haut sommet de l’Etat on considère la politique comme un jeu d’enfant, Michel Martelly joue et gagne. Pourra-t-il gagner à tous les coups ? Pas sûr. En fait, la réponse dépendra des forces en présence. Surtout des adversaires politiques qu’il aura en face de lui pendant toute la durée de son mandat. Avec l’affaire Gary Conille, il a gagné une bataille. Mais les problèmes ne font que commencer. Depuis 1986, souvenez-vous, l’ex-Président René Préval a été le seul à pouvoir terminer ses deux mandats.

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