Bellerive, la fin d’un mythe !
Par Catherine Charlemagne,Haiti Liberté,le 21 mars 2012,www.haitiliberte.com
Longtemps la République tout entière se fiait à son haut fonctionnaire Jean Max Bellerive. Elle le glorifiait, le couvrait de lauriers et de médailles, vantant son sérieux, ses compétences et ses discrétions en tant qu’un fin politique. Pas de doute, jusqu’à ce fameux Audit commandé par le Premier ministre démissionnaire, Dr Garry Conille, sur les différents contrats passés avec des entreprises peu claires, Jean Max Bellerive était considéré comme une exception pour notre pays. Et si c’était un mythe ?
Haut fonctionnaire reconnu pour ses compétences depuis la fin des années 80, ce spécialiste des dossiers difficiles est aussi une bête de travail. Toujours le nez fourré dans ses dossiers, l’ancien premier Président du Bureau Electoral Départemental de l’Ouest
(BED) de la première élection de l’ère du Conseil Electoral Provisoire (CEP) est un très grand commis de l’Etat. Jean Max Bellerive est inclassable politiquement. Les lavalassiens le croient Lavalas, alors qu’en réalité, il déteste leur fonctionnement.
Trop populiste. Trop populaire. L’idée révolutionnaire de ce Mouvement le terrifie, puisque Bellerive ne s’est jamais considéré comme faisant partie de la classe moyenne. Il réfléchit en pur bourgeois. Il n’en a cure du peuple. Les discours prônant une amélioration de la vie quotidienne de la population l’énervent. Ceux qui connaissent bien Jean Max Bellerive s’étonnent qu’il ait pu avoir la confiance de ceux qui se réclament de Lavalas.
Un temps, on le dit proche du MID de feu Marc Bazin. Là encore, l’homme a roulé tout le monde. Bellerive ne s’intéresse, en fait, qu’à ses dossiers et surtout à ses intérêts. D’autres diraient ses poches. Il n’est ni gauche ni droite sur l’échiquier politique. En tout cas en Haïti, il est un caméléon. Un électron libre pour parler comme Kofi Annan. C’est ainsi qu’on le retrouve dans les différents gouvernements qui se sont succédés en Haïti depuis la fin du régime des Duvalier. Il était déjà fonctionnaire sous Duvalier et il le reste jusqu’à aujourd’hui. Son champ de prédilection, la Coopération et le Plan. Il y a fait l’essentiel de sa carrière. Comme fonctionnaire et ensuite comme ministre.
Inamovible ministre de la Coopération du Plan des administrations du Président René Préval, certains s’étonnaient qu’il ait gardé ce ministère en même temps qu’il élisait domicile à la Primature en tant que Premier ministre de son inséparable et fidèle ami : René Préval, celui qu’il appelle en privé, Ti René. Pour certains, il faut considérer Jean Max Bellerive comme un homme de droite, conservateur, surtout sans scrupule. En réalité un opportuniste sans gêne et sans conviction. Ami d’enfance de René Préval, son père aussi fut ministre comme celui de Préval sous les régimes de Dumarsais Estimé et au début du Dr François Duvalier. Bellerive sera envoyé en Suisse pour des études en science politique et gestion. A son retour au pays il intègre le ministère de la Coopération et du Plan. Il y fera carrière.
Même sous les régimes des coups d’Etat militaire, il n’y sera pas inquiété. Sauf pour le premier contre le Président Jean-Bertrand Aristide en 1991. C’est un ami Dominicain, ancien ambassadeur en Haïti, qui l’a exfiltré vers la République Dominicaine en mettant lui-même sa vie en danger pour le protéger des hommes de Michel François et de Raoul Cédras. Après, Bellerive ne quittera plus le pouvoir. Tantôt ministre. Tantôt chef de cabinet. Tantôt Consultant. Bref, en fin connaisseur des dossiers de la République et doué d’un opportunisme à toute épreuve, il traversera tous les courants qui le rendent bien.
Mais c’est l’ami de toujours, Ti René, qui va lui donner la chance de sa vie. Il va rentrer dans l’Histoire. A la suite des bisbilles politiques et personnelles entre le chef de l’Etat, René Préval, et son Premier ministre, Michèle Pierre-Louis, cette dernière sera renvoyée par le Sénat à la demande de la présidence. Du coup un boulevard s’ouvre devant Jean Max Bellerive faisant figure de favori par un Parlement à majorité Espoir (Espwa), le parti du Président.
Ainsi le ministre de la Coopération et du Plan et qui faisait aussi office de chef de cabinet officieux du chef de l’Etat sera promu (désigné) Premier ministre. Sa ratification devant les deux entités du Parlement a été un jeu d’enfant. Tout le monde voulait de lui. On lui faisait confiance. L’on ne parle que de ses compétences. L’homme qui a passé une bonne partie de sa vie au coeur de la gestion publique et réputé bon gestionnaire ne peut être qu’un excellent chef de gouvernement pour un pays en manque de leadership. Il a la confiance de l’internationale. Etc. Mais dès les premiers jours, le peuple va se désenchanter. Les amis euxmêmes se plaignent de l’immobilisme et de l’inaction du Premier ministre.
En vérité la déception sera à la hauteur de l’attente et de la confiance qu’on avait placées en ce grand technocrate, fin connaisseur du système et des rouages administratifs. Effectivement, Bellerive trouva un alibi en béton. Ce sera l’encombrant et l’inapte Président de la République. Selon certains, l’inaction de Bellerive à la tête du gouvernement reflète l’attitude de son chef. Les deux se rejoignent pour camper un exécutif totalement effacé. Sans objectif. Et sans perspective. Au moment où les deux têtes du pouvoir s’accordent, en fait, à gérer leur avenir et sans se soucier de la misère dans laquelle végète une population démunie de tout. Survint le 12 janvier 2010.
La catastrophe qui ébranla toute la société haïtienne et hypothéqua pour longtemps l’avenir de ce pays. Mais cyniquement, ce séisme va aussi faire l’affaire de quelques-uns. Profitant de la pagaille et de la confusion généralisée, le pouvoir, en particulier la présidence et la Primature, enfin les deux compères allaient réaliser un holdup et s’emparer de l’essentiel du pouvoir politique et économique du pays. Pour réussir ce mauvais coup, en complicité avec des parlementaires « j’approuve » l’exécutif va imposer l’adoption d’une loi soi-disant d’« Urgence » donnant les pleins pouvoirs au gouvernement et en premier lieu ses deux chefs : le Président et le Premier ministre de gouverner par décret.
Or, nous sommes en Haïti en pleine période de la Reconstruction du pays post-séisme. Le monde entier essaie de donner son obole. Petits et grands amis du peuple haïtien courent au chevet d’un pays dévasté. L’on parle aussi des millions, voire des milliards de dollars américains pour la reconstruction, d’aides urgentes. Intervention express. Etc. Tout se passe sans aucun contrôle du Parlement. De personne. Par ce stratagème de la « loi d’urgence », le gouvernement par l’entremise de son chef, le Premier ministre, Jean Max Bellerive va signer des contrats avec des entreprises haïtiennes et dominicaines amies défiant toute concurrence. Aucune norme légale en matière d’appel d’offres ne sera respectée.
A la discrétion et sous couvert de cette prétendue « loi d’urgence », c’est à un véritable « gargotage » et de gaspillage de fonds publics que le gouvernement de Jean Max Bellerive s’est livré. Les entreprises des amis Dominicains et Haïtiens du Premier ministre vont s’en donner à coeur joie. Des contrats juteux ont été signés par certaines entreprises n’ayant même pas la capacité d’exécuter les travaux pour lesquels les contrats ont été passés. Pire, certaines Sociétés haïtiennes et dominicaines ont été créées de toutes pièces pour la circonstance. Pas d’expérience requise. Pas de capacité d’expertise non plus. C’est ainsi que des contrats qui se chiffrent en dizaine de millions et millions de dollars américains.
Tout cela aurait pu rester entre amis. Sans que la République n’en prenne connaissance. Sans que personne ne fasse allusion à ces pertes énormes pour le pays. A ces manquements aux législations haïtiennes en vigueur. A la faillibilité et la gestion très approximative de Jean Max Bellerive. Mais il y a eu l’arrivée à la Primature de Garry Conille qui, paraît-il, se doutait de la légalité de ces contrats signés de gré à gré avec des firmes dominicaines, vu leur proximité et leur lien très proche avec l’ex-patron de la Villa d’Accueil. La première sinon la seule décision du nouveau Premier ministre Conille a été la création d’une Commission d’enquête pour mener un Audit sur ces marchés passés en tête à tête avec des amis au détriment de l’Etat d’Haïti et du peuple haïtien. Beaucoup ont été surpris du résultat de l’enquête menée tambour battant par les commissaires désignés par la Primature.
Ce que l’enquête révèle sonne comme un coup de semonce pour Jean Max Bellerive sommé de s’expliquer. Pour la première fois il a été mis en cause dans des scandales de passation de marché. Selon l’Audit, il y a trop d’irrégularités et de choses troublantes dans ces contrats pour qu’on puisse les considérer comme des erreurs mineures. Or, on sait que Jean Max Bellerive a passé plus de quatre mois à exécuter les « affaires courantes » en attendant que le Président Michel Martelly puisse disposer d’un nouveau chef de gouvernement. D’où certaines interrogations légitimes sur ces contrats, dont on ne voit toujours pas, d’ailleurs, leurs exécutions dans le pays et sur d’éventuelles complicités de l’actuel Président de la République dans ces contrats douteux avec des entreprises tout aussi douteuses pour la plupart.
Sachant que les deux hommes ont des liens de parenté. Malgré que Bellerive fait partie intégrante du système que Michel Martelly prétendait combattre avant son arrivée au pouvoir, il le conserve à titre de Conseiller spécial à la présidence de la République. Aujourd’hui, avec le résultat de l’Audit, il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’on peut parler de tromperie sur la marchandise.
Et vu les circonstances, avec un Sénat très à cheval sur les principes depuis la question relative à la double ou triple nationalité présumée du Président Michel Martelly, personne ne peut exclure totalement un éventuel procès dans le cadre de cette nouvelle affaire que la République ne cesse de livrer à ses citoyens. Si l’éphémère Premier ministre, Garry Conille n’a pas fait long feu à la tête du gouvernement, il peut néanmoins, se targuer d’avoir voulu combattre la corruption en faisant tomber un mythe et de fait, laissant son prédécesseur dans de sales


