Comme je me suis senti fier!

Comme je me suis senti fier!

Par Fanfan La Tulipe

Haiti Liberté,18 au 24 Janvier,2012

Une chanson haïtienne affirme que . A la vérité, j’en connais, et ils sont des millions, qui se promènent, cherchent et cherchent, cherchent encore, cherchent toujours, et qui pourtant ne trouvent rien à se mettre sous la dent. Alors, chantez au rythme de Nemours Jean-Baptiste, mais ne prenez pas cette chanson à la lettre. Je suis bien chanceux, moi qui sans chercher, ai trouvé à souper, mais pas n’importe quelle nourriture. Je m’en vais vous le raconter bientôt.

S’il en est beaucoup à se promener le ventre creux, il y en a aussi qui se promènent la panse pleine, la tête , l’air désinvolte, la gargane en de contrariété toujours prête à sortir une incongruité ou une absurdité quand ce n’est pas une obscénité ou une vulgarité. Ce sont des gens qui ne se promènent pas en cherchant de quoi souper. Ils cherchent autre chose. D’ailleurs, ils ne se promènent pas sur leurs deux . Ils se baladent en 4X4 aux vitres teintées ou en jets privés loués à raison de milliers de dollars par heure. C’est le cas du président Martelly arrivé au pouvoir dans les conditions scabreuses que l’on sait et qui se cherche le souper d’une légitimité qu’il n’a pas eue vraiment par les urnes.

Depuis sa prestation de serment, Martelly n’a pas arrêté de voyager, à la recherche de cette légitimité, espérant projeter une stature d’homme d’Etat, espérant gommer un passé très peu reluisant d’homme de boîtes de nuit, espérant se faire admettre , non pas au sens politique du terme, mais plutôt au sens du concept psychologique développé par Jean- Paul Codol qui, dans ses travaux sur le double comportement, montre qu’un sujet peut donner une image positive de lui-même aux autres tout en voulant défendre son originalité individuelle. Ainsi, les voyages de Martelly en Europe, en Amérique latine ou dans les Antilles n’ont pour lui d’autre but que d’essayer de se «mesurer» (hélas !) à des leaders, des chefs d’Etat ou de gouvernement représentatifs ou prestigieux, de se faire passer pour un vrai président, un président , tout en gardant son naturel, son «originalité» de musicien dépravé.

Y en a d’autres qui se promènent à la recherche de passeports «étrangers». Ils en trouvent d’américains, de canadiens, de boliviens, d’italiens, peut-être de mongoliens, qui sait ? Les Haïtiens disent volontiers que le malheur n’est pas «mal». Dans le cas de ceux qui en se promenant ont trouvé des passeports étrangers à souper, c’est un mal pour un bien. Ils mettent des sur la défensive, forçant tel ou tel autre ministre à venir accoucher d’un gros mensonge de natif-natalité, tel autre ministre à s’empresser de venir se confesser alors que Jean-Charles ne l’a même pas accusé d’être un pécheur, bien qu’il soit un pêcheur en eau trouble depuis la Faculté de médecine. Il fait plaisir de voir cette question de double ou triple nationalité forcer un président d’ordinaire si démesurément verbeux, dévergondé et à rentrer dans sa coquille et à faire du marronnage en attendant un éventuel bras de fer politique qui pourrait mettre la nation à feu et à sang (au figuré, je veux dire).

Moi qui n’ai besoin ni de légitimité, ni de passeport «étranger », ni de confession encore moins d’absolution de la part de Jean- Charles, je m’en viens vous dire ce que sans chercher j’ai trouvé pour souper : une nourriture épicée jusqu’à stimuler les fibres patriotiques de tout Haïtien fier de cette terre nôtre, mère de liberté; à les faire vibrer à l’unisson des voix reconnaissantes envers le fondateur de la nation, celui dont le sang rebelle, indomptable et coule encore dans nos veines. J’ai trouvé à souper sans chercher en revoyant les principaux textes parus dans ce numéro du journal.

Quelle surprise ! Quelle joie ! Quelle émotion ! Quelle jubilation intérieure ! Quel ravissement ! Quelle fierté lorsque j’ai noté le titre d’un reportage signé Luciana Taddeo (p...), l’envoyée spéciale à Port-au-Prince de l’agence Opera Mundi. Un titre inattendu : «Brigade Dessalines, initiative de La Via Campesina et du Mouvement des Sans Terre du Brésil» ! Quel témoignage émouvant tout en éclat de pierreries à l’immortel Père de notre patrie, un hommage en arcen- ciel caraïbéen à ce symbole de résistance et de courage herculéen que fut Jean-Jacques Dessalines. Comme je me suis senti fier que deux organisations paysannes aient voulu saluer la mémoire de ce titan dont l’un des titres de gloire fut justement que la terre revînt aux va-nu-pieds qui avaient combattu pour elle et l’avaient méritée de plein droit.

On sait les forts préjugés de l’Occident à l’endroit de Dessalines dont la formule « » a laissé de profondes et durables cicatrices dans le tissu de sa vision de notre grande révolution anti-esclavagiste, la seule du reste. Tous ces intellectuels, historiens, critiques qui se sont sentis confortables dans le moule occidental, ont oeuvré, consciemment ou inconsciemment, pour gommer l’image authentiquement révolutionnaire de ce titan, le premier à avoir exprimé dans les actes que la liberté doit être une et pour tous. De la révolution à Saint Domingue, de la geste héroïque qui a conduit à 1804, ils n’ont voulu retenir, la France surtout, que l’ombre de leur jacobin noir. Or, comme l’a si bien écrit Prince Guetjens, la semaine dernière, dans les colonnes de ce journal : «». Et ce n’est qu’hommage mérité.

J’avance que même dans le monde des progressistes ou des révolutionnaires, il est rare qu’on fasse référence à Dessalines qui reste un méconnu, sauf, à ma connaissance le général vietnamien Giap, cité dans une étude par Marc- Arthur Fils-Aimé*. On mentionne souvent Bolivar, Sucre, Sandino, Martí qui ont eu sans doute leur mérite. Pourtant, avant eux il y a eu Dessalines qui a fait éclore la liberté en Amérique, une vraie, une liberté pour tous qui d’ailleurs a été la boussole de Bolivar. A quelques reprises, j’ai fait part de cet oubli, si ce n’est cette involontaire négligence à des frères et camarades de lutte, notamment dans le journal.

Pour étayer mon propos, je veux rappeler que le militant révolutionnaire Hugo Chavez, en 2007, a parrainé l’idée d’un film sur la vie de Toussaint Louverture que devait tourner l’acteur Danny Glover. Du reste, Glover lui-même, certainement un progressiste, rêvait depuis longtemps d’un tel film. C’était une occasion en or pour Chavez de mettre en lumière Dessalines, dont la geste fulgurante a ouvert la voie aux indépendances latino-américaines, mais l’idée lui a échappé. Je ne lui en tiens pas rigueur, Un téléfilm inédit sur Toussaint Louverture réalisé par Philippe Niang, réalisateur et dialoguiste de télévision, sera proposé prochainement sur France
2 avec Jimmy Jean Louis, acteur et ancien mannequin et danseur haïtien, et Aïssa Maïga, scénariste, réalisatrice, comédienne et animatrice française, originaire du Sénégal. On aura encore oublié Dessalines. A quand un film sur Dessalines parrainé par l’UNASUR, l’ALBA ou la CELAC ?

Je rêve de gouvernements haïtiens progressistes, farouchement nationalistes, qui feraient campagne pour sortir Dessalines de l’ombre dans laquelle l’Occident l’a plongé. Je rêve de voir des intellectuels dignes du patriotisme et de l’écriture «dyacoutique» de Morisseau-Leroy qui viendraient dépoussiérer l’image de Dessalines et donner à notre grand héros sa place de révolutionnaire conséquent que l’Occident et ses disciples lui ont ravie. Et ce ne sont assurément pas ces intellectuels de la honte, admirateurs béats de l’Hexagone, «culturellement raffinés à la parisienne», ces saboteurs de la célébration du bicentenaire de notre indépendance qui viendraient s’atteler à cette tâche collective de faire vivre la mémoire de notre demi- dieu et de le rendre tout entier, grand, superbe à l’Histoire. Assurément un devoir national qui leur serait totalement étranger.

Merci à Via Campesina (VC), ce mouvement international qui coordonne des organisations de petits et moyens paysans, de travailleurs agricoles, de femmes rurales, de communautés indigènes d’Asie, des Amériques, d’Europe et d’Afrique et qui milite pour le droit à la souveraineté alimentaire et pour le respect des petits et moyens paysans.

Merci au Mouvement des Travailleurs sans-terre (MST), l’organisation populaire brésilienne qui milite pour que les paysans brésiliens ne possédant pas de terre, disposent de terrains pour pouvoir cultiver. Merci à ces deux entités d’inspiration populaire qui ont eu la lumineuse idée d’associer le nom de Dessalines à cette Brigade venue en Haïti «réaliser un diagnostic des conditions du sol, de la production agricole et de la dynamique sociale » en vue d’un «programme de coopération pour le renforcement de l´agriculture locale».

Assurément, quelqu’un des MST ou de Via Campesina a su passer à travers les mailles de la censure occidentale (non exprimée) pour découvrir qui était Jean-Jacques Dessalines, ses liens politiques et viscéraux avec cette population d’esclaves qui avaient irrigué la terre de Saint Domingue de leur sueur et de leur sang pour le plus grand profit des colons français. Quelqu’un a dû leur faire lire le magnifique ouvrage de Berthony Dupont, «Jean-Jacques Dessalines. Itinéraire d’un révolutionnaire», le livre par excellence sur le grand stratège et héros de Vertières, mon livre de chevet. Il faut soupçonner fortement que des membres de VC ou de MST, peut-être même des deux organisations ont dû remarquer au hasard de leurs lectures cette exclamation historique de Dessalines : «Et les pauvres nègres dont les pères sont en Afrique, ils n’auront donc rien !»

C’est vrai qu’ils n’ont rien eu, qu’ils ont été marginalisés, refoulés dans «le pays en dehors» pour que les nantis et les bonnes gens des villes ne remarquassent point leurs «gros orteils». C’est tout à l’honneur de VC et de MST d’avoir rendu ce bel hommage au libérateur et fondateur de la patrie en l’associant à leur démarche internationaliste, paysanne, avec les paysans haïtiens. C’est tout à leur honneur, d’autant que depuis
2009 ils sont à pied d’oeuvre dans l’Artibonite. Et je n’ai pas l’impression que la grande presse haïtienne parlée ou écrite, celle qui a contribué au chambardement des années 2003-2004, ait porté grand intérêt à cette «Brigade Dessalines » car leur inconscient ne s’est sans doute pas encore libéré de l’emprise-lavage-de-cerveaux de l’Occident. ! Laissons-les à leurs analyses de la conjoncture.

Comme je me suis senti fier et heureux quand j’ai lu ce reportage par Luciana Taddeo ! Comme je me suis senti pleinement haïtien de voir le nom de Dessalines associé au travail internationaliste de paysans concernés par la condition des travailleurs sans terre et engagés à leur apporter une aide technique, professionnelle, morale, véritablement fraternelle. Merci à Via Campesina, merci au Mouvement des Travailleurs sans Terre de m’avoir apporté cette nourriture intellectuelle que je ne cherchais pas. Ce soir j’irai me coucher non sans avoir bien soupé. Et , même quand la chanson de Nemours Jean Baptiste affirme que , ce n’est pas toujours le cas.

* «Le général Giap du Vietnam a écrit que la tactique de guerre de Dessalines l’a aidé à combattre les Américains». Marc-Arthur Fils- Aimé, in «Haiti : Les premières racines de notre mal- développement » , 16 mai 2008.

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