Conflit Exécutif/Législatif :Où va-t-il conduire le pays ?

Conflit Exécutif/Législatif : Où va-t-il conduire le pays ?

Par Yves Pierre-Louis

Haiti liberté:Édition du 17 au 23 Août

http://www.haiti-liberte.com/archives/volume5-5/Haiti_Liberte_Aug_17_2011_web.pdf

Le conflit qui oppose les représentants du pouvoir Exécutif à ceux du pouvoir Législatif dans le cadre du processus de la ratification d’un Premier ministre, depuis environ trois mois, suscite des réactions et des commentaires d’ici et d’ailleurs. Les dernières déclarations du président Michel Joseph Martelly à la Télévision de Radio Canada, concernant l’option de gouverner par décrets et la constitution ont provoqué d’autres critiques acerbes contre le chef de l’Etat qui déclarait : « Toutes les options sont là, je dois vous dire que je n’y pense pas aujourd’hui, parce que je continue de travailler, j’avance bien en ce qui me concerne [...] l’une des pièces qui nous empêche d’avancer est cette constitution, une constitution que nous avons votée en 1987, lorsqu’on est finalement sorti de la dictature de l’exécutif. En voulant éviter la possibilité que cela se reproduise, on est allé un peu trop loin de l’autre côté et aujourd’hui, on remarque que nous vivons tout simplement une dictature législative.»

Suite à cette déclaration tendancieuse, des réactions sont venues de partout : des parlementaires, des leaders de la classe politique traditionnelle, de l’International et des simples citoyens des rues. Certains parlementaires estiment que le président Martelly s’est trompé de langage : « c’est une dictature des lois qui oblige le chef de l’Etat à composer avec le Parlement pour doter le pays d’un Premier ministre », ont-ils répliqué. Le président de la Chambre des députés, Sorel Jacinthe a rappelé à Michel Martelly qu’il n’a que trois députés et aucun sénateur élus sous la bannière de la Plateforme politique Repons Peyizan, qui l’a élu président. « Quand le chef de l’Etat ne dispose pas d’une majorité au Parlement, il doit consulter le président du Sénat et celui de la Chambre des députés avant de désigner son premier Ministre. Le président est obligé d’accepter la dictature des lois et des procédures. »

Le premier secrétaire de la Chambre basse, Guy Gérard Georges, quant à lui a indiqué clairement ce que fait le Parlement n’est pas une dictature, il encourage plutôt Martelly à trouver une majorité comme ses deux prédécesseurs. « Lorsque M. Aristide était président, il avait une majorité parlementaire à sa cause, il faisait voter ce qu’il voulait. Et, lorsque Mr. Préval est devenu président, il n’avait pas la majorité, mais il a cherché à la créer. Aujourd’hui avec M. Michel Martelly, je pense que l’apprentissage de la démocratie est beaucoup plus direct. Par exemple le président peut souhaiter que nous allions au point A, mais après analyse, les parlementaires trouvent que le point A est mauvais, dans ce cas nous ne disons pas que nous n’allons pas nous déplacer, nous disons que nous n’irons pas par le point A, mais plutôt le point B, ce n’est pas une dictature parlementaire...»

Le questeur de la Chambre basse, Cholzer Chancy, représentant de la circonscription d’Ennery, supporter des deux choix du Premier ministre désigné par Martelly lui non plus n’admet pas l’existence d’une dictature parlementaire en Haïti. Il encourage Martelly à intensifier ses efforts comme chef de l’Etat afin de dégager une majorité tant au Sénat qu’à la Chambre des députés. « La solution la plus sage est d’avancer dans la voie du dialogue pour éviter un bras de fer entre l’Exécutif et Législatif...»

Au Sénat de la République, c’est le même son de cloche, du côté des sénateurs de la plateforme Alternative et alliés qui supportaient les deux choix de Martelly, Daniel Rouzier et Bernard Gousse. Le sénateur de la Grand’Anse, Andris Riché a critiqué l’incapacité de Michel Martelly à négocier avec la majorité du groupe des 16 au Sénat. Pour lui, la seule façon de faire passer sa politique, c’est par la négociation. « Lorsqu’il dit par exemple que nous avançons vers une dictature, ça prouve plutôt l’incapacité du président Martelly et de son équipe à négocier, c’est-à-dire que le président est arrivé au pouvoir avec ses deux mains vides. Il savait avant de devenir président qu’il y avait un Parlement et qu’il n’avait personne au Parlement, et s’il voulait faire passer sa politique, normalement il devait négocier avec toutes les instances et groupes parlementaires pour dégager une majorité...»

Le sénateur de l’Artibonite, François Anick Joseph critique également les propos du président Martelly, qui sont selon lui « une honte pour le pays ». Il croit que le président devrait faire des excuses publiques pour cet affront au pouvoir législatif, qualifiant les déclarations de Martelly de « plaisanterie et d’absurde ».

De son côté, le sénateur de Nippes de Konba, William Jeanty considère que le principal responsable de la dégradation de la situation politique d’Haïti n’est autre que le président de la République Michel Martelly. Le problème n’est plus au niveau du Parlement. « Je pense que le président est plus responsable que tout le monde de la situation actuelle du pays, il est supposé connaître la mentalité de la classe politique, il connaît qui sont les personnes qui sont au Parlement, il sait tout ce qu’il doit faire pour débloquer la situation. Si maintenant il cherche un faux-fuyant ou autre chose pour expliquer l’immobilisme, je pense que c’est vraiment malheureux...»

Après trois mois de Michel Martelly à la tête du pays, la classe politique traditionnelle commence à se réveiller, des leaders politiques se prononcent également sur le conflit qui oppose l’Exécutif et le Législatif autour du choix d’un Premier ministre. La candidate malheureuse aux dernières élections présidentielles, Mirlande Manigat du Rassemblement des Démocrates Nationalistes progressistes (RDNP) a plaidé aussi en faveur de la négociation pour trouver un compromis politique pour résoudre le problème de la ratification d’un Premier ministre. « S’il y a un parti qui a la majorité au Parlement, c’est-à-dire 16 sénateurs et 50 députés, c’est lui qui doit choisir le Premier ministre, mais si vous n’avez pas un parti qui a une majorité, vous devez vous asseoir avec eux (les parlementaires) pour vous entendre, il n’y a pas d’autres solutions. La situation actuelle est arrivée à un degré dangereux de pourrissement. Personnellement, je ne vois pas de perspectives positives pour notre pays, parce que nous sommes rentrés dans une spirale d’escalade, cela veut dire : je suis fort, tu es fort [...] Nous allons voir qui va gagner la bataille, je ne crois pas que c’est une bonne chose pour le pays. »

L’un des porte-parole de la plate-forme politique Alternative qui a apporté tout son support aux deux Premiers ministres rejetés, par le Parlement, Daniel Rouzier et Bernard Gousse, Evans Paul a fixé sa position sur le conflit qui oppose l’Exécutif et le Législatif sur un choix judicieux d’un Premier ministre: « Je vais aller jusqu’à dire que je ne crois pas que ni M. Martelly ni les parlementaires ont une mauvaise foi, je crois justement que nous vivons un problème qui est lié à une certaine absence de savoir-faire [...] le problème n’est pas seulement de vouloir, mais il faut aussi avoir la manière, la méthode de l’aborder, et la méthode ne peut pas être faite en fonction de la volonté d’une personne, elle doit se faire avec la volonté générale mais dans le cadre d’un forum où l’exécutif et le législatif se mettraient d’accord sur le modèle de société voulu pour le pays. » a-t-il indiqué.

La communauté internationale pour sa part encourage les autorités politiques haïtiennes à trouver un compromis, parait il à l’heure actuelle indispensable pour assurer la poursuite de l’aide internationale. Le secrétaire général de l’Organisation des Etats-américains, José Miguel Insulza, a exhorté les dirigeants politiques haïtiens à engager des négociations en vue d’aboutir à un compromis politique sur la nomination effective d’un Premier ministre et la mise en place d’un nouveau gouvernement, trois mois après l’accession au pouvoir de Martelly.

Des observateurs s’interrogent sur l’issue réelle du conflit et qui sont les grands perdants ? Comme toutes les autres crises précédentes fabriquées de toutes pièces soit par les puissances étrangères soit par leurs laquais locaux, c’est ce qui est en train de produire actuellement. Ce genre de situation favorise toujours l’ingérence voilée ou ouverte des étrangers dans les affaires internes du pays. Le coup d’Etat kidnapping du 29 février 2004 a favorisé l’occupation d’Haïti par des forces multinationales de l’ONU. Et comme conséquence, elle a amené l’épidémie de choléra tuant déjà plus de 7 mille Haïtiens des quartiers pauvres du pays.

Dans toutes ces situations confuses, c’est le peuple haïtien, ce sont les couches défavorisées, les ouvriers, les paysans, les chômeurs, les petits commerçants, les étudiants qui en font les frais. Il est temps qu’il y ait un réveil collectif des forces progressistes et populaires pour stopper l’exploitation à outrance et abusive de ce peuple appauvri.