Deux ans après le séisme, à quand la reconstruction d’Haïti ?
Par Thomas Péralte
Haiti Liberté,édition du 18 au 24 Janvier,2012
Deux années sont bel et bien passées depuis le passage du violent tremblement de terre qui a frappé le pays, faisant toute une quantité de morts que mêmes les autorités de l’Etat mieux placées que quiconque n’arrivent jusqu’ici pas à chiffrer de manière raisonnable. Mais on est tous plus ou moins d’accord que le nombre de disparus dépasse largement les 300.000.
En dépit des promesses des pays amis, les séquelles de la tragédie pèsent encore lourdement sur les épaules des milliers de sans-abri qui se sont réfugiés dans des campements de fortune depuis le soir du 12 janvier 2010.
L’apparition surprise de la catastrophe du 12 janvier 2010, sans précédent si on se réfère à ceux qui n’ont pas notre âge bien entendu, avait suscité, reconnaissons-le, un élan considérable de solidarité fraternelle des pays étrangers envers cette terre touchée par l’une des plus graves catastrophes naturelles. De toute notre histoire de peuple, on n’a jamais vu cette quantité innombrable de pays dits amis ou d’autres animés par le sentiment de compassion, manifester autant de volonté, d’engouement à fouler le sol national en vue de nous apporter leur soutien et leur sympathie.
12 janvier 2010 aurait dû être la plus favorable des occasions pour un vrai redémarrage de la barque nationale trop longtemps amarrée dans ce marécage à la fois boueux et puant. Ç’aurait dû être l’année du renouveau haïtien, d’une nouvelle naissance de la mère patrie où tout allait être repensé si et seulement si, nous avions compris la nécessité de profiter de l’opportunité déposée au seuil de notre porte.
Deux ans après le séisme, on est en droit de se demander où est passé l’argent collecté par les bailleurs de fonds pour la reconstruction d’Haïti et quand les victimes auront à sortir sous des tentes ? Des questions qui restent pourtant pendantes. Qu’est ce qui est à la base de toute cette lenteur enregistrée dans le processus de reconstruction ? Peu après le séisme, le gouvernement Préval-Bellerive, dépassé par les dégâts apocalyptiques avait décrété la période dite de l’urgence qui rimait avec les différentes sortes de distributions à la population victime déplacée, vers des camps d’hébergement. Tout au long de cette période la liste des ONG qui assuraient des distributions d’aide aux victimes passait de 4000 à 10.000 sur le terrain en 2010 selon l’ex-Premier ministre, Jean Max Bellerive, lors d’un point de presse.
Passée la période d’urgence, le gouvernement avait procédé à la création d’une commission devant recueillir les fonds de la reconstruction. Telle a été la mission de la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH), coprésidée par Jean Max Bellerive et l’ancien président des Etats-Unis, Bill Clinton. Deux ans après le séisme, l’évidence s’impose ici en ce qui a trait à l’échec cuisant de cette mascarade de commission formée de toutes pièces par des étrangers qui n’ont absolument rien à voir avec la réalité haïtienne et qui ont, dans la foulée, transformé Haïti en une République d’ONG où pullulent des succursales par-ci et par-là pour mieux blanchir les fonds alloués à l’origine à ce qui devraient être de véritables projets de reconstruction en faveur des victimes. Bénies par le laxisme des autorités haïtiennes, les organisations internationales donnent libre cours à ce que bon leur semble, galvaudant des fonds pour lesquels elles n’auront aucun compte à rendre, puisque l’Etat haïtien n’a aucun pouvoir de contrôler sur les folles dépenses qui ne riment en fin de compte qu’à des constructions d’abris de misère qui ne font que rabaisser les victimes du tremblement de terre. Un affront sans précédent à la mère patrie, à toute la population haïtienne trop longtemps soucieuse de mener une vie décence. Il n’y a donc « aucune preuve de transparence dans ce que font les ONG sur le terrain. Elles mettent en oeuvre des projets qui n’ont pas été élaborés avec la participation des victimes » selon le Réseau National de défense des Droits Humains (RNDDH) au cours d’une conférence de presse sur les deux ans du séisme.
En 2012, le cri de la population victime est encore très douloureux compte tenu du peu de service obtenu dans le cadre de l’assistance post-sismique. Plus de quatre (4) milliards de dollars ont pourtant été décaissés en ce sens par la Communauté Internationale. Qu’est-ce qu’on a vraiment réalisé avec cet argent ?
En 2010, le gouvernement Préval- Bellerive avait commandé des tentes et des bâches en plastique pour mieux disait-on aider les déplacés à faire face à la saison pluvieuse, il n’y avait jamais eu une vraie politique de création de logements sociaux en vue de permettre à ces milliers de sans-abri de rentrer dignement dans leurs quartiers d’origine. Hormis le ramassage des débris dans des sites écrabouillés sous le poids du séisme, 50 millions de dollars avaient été déjà décaissés du Trésor public pour entamer les travaux de reconstruction dans la zone du Fort National, qui aujourd’hui encore est en état de délabrement quand la majorité des familles chassées par le tremblement de terre s’entassent dans de très mauvaises conditions au Champ-de-Mars depuis le séisme.
Partout dans ce pays il se pose un problème d’emploi tout simplement. Donc, le fait de donner vingt ou vingt et un mille gourdes à des sansabri qui n’ont pas d’emploi, eh bien, c’est les pousser à se retrouver en un an plus tard dans la même situation après avoir payé le loyer pendant une année. « Il n’y a jamais eu de résultats concrets là où les ONG interviennent. Car s’il fallait réellement apporter des solutions aux problèmes du peuple haïtien, il arriverait un moment où nous n’aurions plus besoins de ces ONG ; or l’objectif c’est de rester définitivement pour sucer la mamelle », soulève le coordonnateur de la CONA SOVIC, Rosemond Jean qui suggère une conscience nationaliste, une redéfinition du mode de coopération avec l’international en vue de freiner le gaspillage de ces ONG qui ont longtemps volé la vedette à nos propres institutions dont l’Etat en particulier. Il est clair que le peu d’effort consenti par les ONG avec leurs millions n’avait pas suffi pour qu’il ne leur en manque aujourd’hui encore dans les camps des structures sanitaires et d’approvisionnement en eau potable et courante en vue de prévenir l’extension de l’épidémie de Choléra importée par les casques bleus de l’ONU 10 mois après le séisme.
Deux ans plus tard, malgré les tollés soulevés autour de la question de refondation d’une nouvelle Haïti et du côté des autorités locales et du côté des partenaires internationaux peu après le séisme, il est évident que rien de vraiment concret n’a encore été réalisé pour sortir dignement les gens sous ces tentes sales qui leur servent d’abris. On a la mauvaise impression qu’ici en Haïti le concept provisoire est définitivement employé pour signifier le long terme, le définitif tout court.
En tout cas, le tour d’horizon effectué par les reporters d’Haïti Liberté regorge de témoignages des sinistrés, de vraies victimes assoiffées de justice sociale, de cette liberté que l’on retrouve lorsqu’on a la chance de travailler, de la nécessité de pouvoir bénéficier des services sociaux de base dont l’éducation, la Santé, la sécurité alimentaire, l’emploi, bref, le mieux-être. « N ap viv nan Kan sa a depi lè tranblemanntè a fin pase a. Nou te konn jwenn yon ti bagay, lè nou fenk vini nan kan sa a. Men depi kèk tan nou pa nan anyen ki bon ditou. Yo pa voye je gade nou, nou debouye n jan n kapab pou timoun yo pa mouri nan men nou ak grangou. », raconte Rose Carmelle, jeune femme de 33 ans dans le camp de Ste-Thérèse à Pétion-Ville. « On n’a plus de courage pour continuer dans cette misère. Nous manquons de presque tout ici. Pas assez de nourriture, pas d’eau traitée pour les enfants en bas âge, nous sommes donc livrés à nous-mêmes puisqu’il n’y a pas d’emploi pour qu’on puisse se prendre en charge. On ne fait que prier chaque jour pour qu’éclate un miracle ». ajoute Mariela avec un air de désespoir. Certains déplacés s’expriment avec colère et d’autres se tiennent un peu loin du micro.
Ce 12 janvier 2012 pour marquer cette date inoubliable, de nombreuses manifestations ont été organisées à travers le pays pour accueillir le douloureux 2e anniversaire du tremblement de terre. Des voix se sont élevées pour exiger que la lumière soit faite sur le chemin parcouru par les fonds décaissés pour la reconstruction c’est le cas de plus d’une dizaine d’organisations sociales conduites par la plateforme sociale « Je nan Je » sous le leadership d’ONG. Action AID qui a clairement posé le problème de logements via des pancartes bondées de slogans de sensibilisation. Des milliers de personnes ont pris part à cette mobilisation qui a terminé sa course au Parlement haïtien où un document contenant les doléances des couches vulnérables de la société a été remis aux représentants de l’Assemblée Nationale.
Parallèlement la communauté musulmane d’Haïti a accueilli à sa façon le deuxième anniversaire du séisme. Dans une ambiance plutôt recueillie, des frères musulmans se sont joints aux représentants de la communauté de l’islam en Haïti pour rappeler aux Haïtiens la nécessité de continuer à oeuvrer au service du Dieu créateur tout en respectant le principe devoir de mémoire envers les disparus.
C’est plutôt triste, voire une honte nationale ou encore mieux un affront, une gifle appliquée à l’orgueil des victimes que durant deux longues années, on n’a pas réussi à ériger un monument historique à leur mémoire, alors que nos voisins Dominicains en dépit des grognes existants au niveau de la frontière, ont réussi en si peu de temps à nous doter d’un aussi prestigieux campus Universitaire dont les clés ont été remises officiellement au gouvernement haïtien ce 12 janvier
2012, lors d’une cérémonie inaugurale.
Deux ans après, l’énormité des dégâts se constate encore dans les endroits touchés par le séisme en particulier au centre commercial de Port-au-Prince. Plus d’un million de gens sous des tentes pataugeant dans la boue et la crasse, sans nourriture. Deux années à la belle étoile. On ne s’en gêne pas, on n’a plus aucun respect pour l’intimité. Nos jeunes filles prennent leur bain en pleine rue, sans aucun scrupule, l’on se bat pour rester en vie tout en se faisant agresser sexuellement par les mal intentionnés. Deux ans plus tard la population est encore exposée à toute sorte de danger que pourraient provoquer le vent, le soleil et la pluie.
Considérant tous ses éléments, sujets de grands débats, on ne peut pas s’empêcher de se demander : Où sont passés les fonds alloués au processus de reconstruction d’Haïti deux ans après le cataclysme ?


