Deux militants haïtiens dressent un portrait sans concession de la situation de leur pays

 Antoine Dion Ortega, Guide de Montréal Nord, 26 janvier 2011
« Un an après le séisme, rien n’a changé »

Les militants haïtiens Rea Dol et Mario Joseph, tous deux de passage à Montréal, étaient invités, le 24 janvier, à venir discuter de la situation de leur pays, au centre Saint-Pierre, devant une centaine de personnes.

Mme Dol est directrice et cofondatrice de la Société de providence unie pour le développement de Pétionville (SOPUDEP), une école privée au service de ceux n’ayant pas accès au système public. Fondé en 2002, l’établissement compte plus de 480 élèves. Plusieurs y trouvent leur seul repas de la journée.

Mme Dol a longuement fustigé la mission de l’ONU en Haïti (MINUSTAH), qu’elle a qualifié de « force d’occupation ». Elle a accusé celle-ci de provoquer des violences à chaque fin de mandat, de façon à justifier sa perpétuelle reconduction. Mais tant que la MINUSTAH sera présente en Haïti, le pays ne sera pas libre et les tensions persisteront, a-t-elle averti.

Elle a également accusé les militaires étrangers de n’avoir secouru que leurs propres compatriotes, le plus souvent coincés sous les décombres des grands hôtels de la capitale, et d’avoir négligé les quartiers populaires.

Quant aux milliers d’organisations non gouvernementales (ONG) qui s’activent partout au pays, elle leur a lancé un avertissement. « Nous ne sommes pas là pour critiquer une quelconque ONG, et on ne peut pas dire qu’ils n’ont rien fait, a-t-elle lancé. Mais nous disons que, ce qu’ils ont fait, nos yeux le voient, et ce qu’ils n’ont pas fait, nos yeux le voient aussi. »

Elle s’est également interrogée sur la destination des fonds amassés au cours des nombreuses collectes.

« Les ONG ont poussé comme des djon djon (un champignon local) dans la dernière année, et il y a de l’argent qui a été amassé par les donateurs, mais on ne voit rien de cet argent en Haïti. Nous ne voyons pas l’argent qui a été amassé en notre nom. »

Un appel aux victimes exilées de Jean-Claude Duvalier

Mario Joseph est directeur du Bureau des avocats internationaux (BIA) de Port-au-Prince. Cet avocat de renom œuvre depuis 1993 dans le domaine des droits de l’homme et du droit criminel. Il est également codirecteur de l’Institut pour la justice et la démocratie en Haïti (IJDH), dont le siège est à Boston.

M. Joseph a d’abord déploré que le Canada ait soutenu les élections du 28 novembre, en en finançant même une partie, alors que, selon lui, c’était une erreur de les tenir si tôt. « Ce n’était pas une élection, ce n’était même pas une sélection », a-t-il lancé.

M. Joseph n’a pas caché son ressentiment vis-à-vis le gouvernement canadien, qu’il a n’a pas hésité à qualifier d’ « ennemi ».

Quant au retour de Jean-Claude Duvalier au pays, le 16 janvier, il ne fait aucun doute pour M. Joseph qu’il était planifié. Celui-ci a d’ailleurs lancé un appel à la diaspora afin que les victimes en exil se mobilisent et portent plainte pour les crimes qu’elles ont subis sous la dictature.

Car ces crimes, commis par les milices sous le contrôle de M. Duvalier – les Forces armées d’Haïti et les Volontaires pour la sécurité nationale, mieux connus sous le nom de Tontons Macoutes – sont « imprescriptibles », a rappelé l’avocat. En effet, la torture et les assassinats politiques, en tant que crimes contre l’humanité, ne sauraient être remis en cause du fait de l’expiration de leur délai de prescription pour l’enregistrement des plaintes, avancent le BAI et le IJDH.

Le délai pour déposer une plainte est normalement de 10 ans. Or, M. Duvalier était en exil en France quand des actes d’instruction ainsi que des poursuites ont été lancées contre lui, entre 1986 et 2008.

Les avocats du BAI et du IJDH se mettent à la disposition des victimes et de leur famille « pour les aider et les accompagner par devant les tribunaux et cours tant nationaux qu’internationaux. »