Haïti, 218 ans après Vertières !

Par Chantal Volcy Céant, Le National, Haïti, publié le 12 novembre 2021

Haïti est à la veille de commémorer la bataille de Vertières qui eut lieu il y a déjà deux cent dix-huit ans. Cette fulgurante victoire sur les troupes expéditionnaires commandées par Rochambeau, le redoutable général français, marquait la fin de la guerre de l’indépendance du pays. L’armée indigène ayant à sa tête le Général en chef Jean-Jacques Dessalines achevait alors sa rupture avec la France.

Au lendemain de cette extraordinaire bataille où l’invincible Général François Capois, surnommé à bon droit « Capois Lamort », se couvrit de gloire, Rochambeau prétexta un malaise afin d’éviter de se présenter personnellement au Quartier Général du Haut-du-Cap. Le Commandant de l’armée française devait y signer, le 19 novembre 1803, la reddition de la ville du Cap aux vainqueurs.

Ce document consignait les termes arrêtés par l’intraitable Général Dessalines, indiquant les conditions et délais accordés à l’armée française en vue d’évacuer ce territoire des grandes Antilles. Le premier article décrétait que « la ville du Cap et les Forts qui en dépendent seront remis dans dix jours, à dater du 28 présent, au Général en chef Dessalines. » Se soustrayant à cette humiliante épreuve par orgueil ou dépit, Rochambeau se fit remplacer par l’Adjudant-Commandant Duveyrier.

Conformément à l’article 4 de cet incontournable ultimatum, les vaisseaux de guerre français emmèneront loin de la rade capoise, dans les huit jours francs prévus, « Officiers militaires et civils, les troupes composant la garnison du Cap, avec leurs armes et effets appartenant à leurs demi-brigades ». Les eaux coloniales se transformèrent alors en frontières maritimes de la nation naissante, Haïti. 

Le 18 novembre 1803, le monde entier tomba dans une torpeur effroyable. Les hauts faits de nos Aïeux en bouleversaient l’ordre colonial esclavagiste.  Qui l’eut cru !

Ils ont ainsi fait notre remarquable fierté de dignes filles et fils de cette terre sacrée où les insoumis de Saint-Domingue se sont révoltés avec succès pour anéantir leurs oppresseurs. Irréductibles, ils furent les seuls à réaliser le rêve de liberté et d’indépendance par les armes, la machette et le feu. Par le sacrifice du sang, ils purent nous doter d’une patrie, notre Haïti.

Toutefois, en ce mois de novembre de l’année 2021, la misérable déchéance de cette noble nation porte le monde entier à s’exclamer d’horreur. Qui l’eut dit !

Aujourd’hui, nous nous couvrons la face. Quelle honte que la nôtre ! De laisser croupir nos compatriotes dans des conditions inqualifiables, enviant le sort des animaux domestiques des élites ou même celui des bêtes de somme des paysans.

Quelle honte de forcer au chômage les forces vives de notre pays. De contraindre nos jeunes à l’exil. D’essuyer le mépris de nos voisins. De subir le rejet des peuples du continent. De souffrir la terreur que sèment nos propres frères.

Quelle honte d’horripiler le monde entier, d’être au ban des nations. Quelle honte que la nôtre de faire mourir Haïti !

Qu’osait demander tantôt l’autre : « Sommes-nous dignes de nos Pères ?... Sommes-nous vraiment leurs descendants ?... Leur épopée ne fut-elle fictive ? » ... Que les peuples de la terre se le tiennent pour dit : « Oui, 1803, a bien eu lieu ! » Les premiers combattants de la liberté de tout être humain, les vrais défenseurs des Noirs ont accompli leur glorieuse mission. Nous sommes responsables de notre état tragique et lamentable ; nous, leurs descendants, nous les avons déshonorés.

Pendant plus de deux siècles, de faux démocrates de tous acabits, des accapareurs de pouvoir de toutes les classes ont défilé au pouvoir : populistes trompeurs, socialistes hypocrites, dictateurs féroces, jusqu’aux pires fascistes ravageurs, capitalistes vampires, anarchistes destructeurs. De ces criminels instruits ou vulgaires brigands, aucun ne songeait vraiment à délivrer les promesses mensongères à un peuple assoiffé d’une justice aussi évasive que l’idéal dessalinien qu’ils lui ont ravie.

Chacun à sa manière aura détruit un pan de la nation. Que nous reste-t-il donc ?

Nous devons nous répéter les paroles que le grand Général Jean-Jacques Dessalines eut à prononcer lors de la proclamation de l’indépendance. Car, nous devons et pouvons encore en mériter. En visionnaire inspiré, ne nous a-t-il pas valablement avertis en ces mots, le 1er janvier 1804 ?

« Nous avons osé être libres, osons l’être par nous-mêmes et pour nous-mêmes ; imitons l’enfant qui grandit : son propre poids brise la lisière qui lui devient inutile et l’entrave dans sa marche. Quel peuple a combattu pour nous ! Quel peuple voudrait recueillir les fruits de nos travaux ? Et quelle déshonorante absurdité que de vaincre pour être esclaves ! ... »

Autrefois, on attachait une lisière, petit cordon de bandes d’étoffes, au dos des vêtements des petits enfants afin de les empêcher de tomber. Ils étaient conduits à la lisière tant qu’ils ne savaient encore marcher. Aussi, l’expression « tenir quelqu’un en lisière » ne veut-elle pas dire « garder quelqu’un sous sa coupe » ? Quelle parfaite illustration dont le sens véritable semble pourtant nous avoir échappé.

Imiter l’enfant qui finalement aura appris à marcher d’un pas sûr, c’est déterminer soi-même avec conviction l’envergure de ses actions qui doivent être pragmatiques et efficaces. Le Fondateur de la Patrie nous a bien exhortés à oser être libres dans nos pensées, dans nos choix. Être libres par nous-mêmes, c’est dégager ensemble notre propre vision. Être libres pour nous-mêmes, c’est nous concerter pour décider de notre avenir en fonction de nos besoins et de nos réalités.

Nous prescrire d’imiter l’enfant qui brise la lisière entravant sa liberté dans la direction de ses mouvements, c’était nous dire qu’il fallait nous débarrasser de toutes les chaines, grandes ou petites, ferrées ou dorées ; même bienveillantes et amicales. Ces dernières étant comparables aux lisières que confectionnaient les mères en vue de protéger leurs enfants des chutes éventuelles, il nous instruisait de nous en méfier davantage.

C’est en tombant que l’on grandit pour se fortifier. En suivant les directives des autres, on n’apprend pas de ses erreurs. En revanche, on se fait fourvoyer, chacun n’étant motivé que par ses intérêts. À date, nous n’avons pas osé nous débarrasser des liens plus ou moins contraignants des uns et des autres : les soi-disant amis, les frères consanguins haineux, les frangins utérins irresponsables, les conseillers sournois. Par conséquent, nous n’avons fait que nous casser le nez.

Aujourd’hui, n’avons-nous pas réduit notre liberté et notre indépendance exceptionnelles si douloureusement acquises, en une peau de chagrin ?  Notre société est en pleine chute libre, malgré les mauvais harnais d’accords douteux ou les défectueux parachutes internationaux. Et, si nous n’osons pas finalement être vraiment libres, par nous-mêmes et pour nous-mêmes, les propos de notre premier chef d’État ne tiendront-ils pas lieu de prophétie ?

Ce serait vraiment une pitoyable et déshonorante absurdité, celle d’avoir vaincu les maîtres pour maintenir la posture des valets. Que les esprits de nos ancêtres, les âmes des révoltés de Bois-Caïman, la vaillance des guerriers de la Crête-à-Pierrot, de la Butte Charrier et de Vertières nous en préserve ! Quoiqu’il arrive, notre destin nous appartient encore.