HAÏTI : UN ÉTAT ASSISTÉ

Écrit par Frédéric Thomas, Jake Johnston-CETRI, Belgique, publié le  21 mars 2024 

Dans Aid State, Jake Johnston propose de qualifier Haïti d’ « État assisté » plutôt que d’ « État failli » afin d’éclairer les interventions des acteurs internationaux, ainsi que l’alliance que ceux-ci ont for-mé avec l’oligarchie haïtienne au nom de la stabilité. 

Dans Aid State. Elite Panic, Disaster Capitalism, and the Battle to Control Haiti (Macmillan, 2024), Jake Johnston revient sur l’histoire récente d’Haïti, du tremblement de terre de 2010 jusqu’à l’ass-assinat de l’ex-président, Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021. Spécialiste d’Haïti, le chercheur au sein du Center for Economic and Policy Research (CEPR) offre une analyse fouillée des interférences des acteurs internationaux dans ce pays des Caraïbes au cours de la dernière décennie. En mettant en avant le concept d’ « État assisté » (« Aid State »), l’auteur entend rompre avec le narratif dominant du « state building » et de l’État failli. Ce faisant, il invite à une compréhension plus complexe et cri-tique de l’échec de la reconstruction post-séisme et de l’effondrement du pays, ainsi qu’à recon-naître la co-responsabilité de la « communauté » internationale dans cette situation. 

La thèse avancée dans ce livre est que les diverses et multiples interventions étrangères récentes en Haïti, aussi bien dans les domaines de l’aide que de l’économie et de la politique, se focalisent prioritairement sur la « stabilisation du pays ». Cette vision étriquée est d’autant plus biaisée qu’elle signifie la stabilité pour l’élite locale et le fait qu’Haïti demeure dans l’orbite diplomatique et écono-mique fixé par la Maison blanche. Qui plus est, cette priorité à la stabilité répond à une peur du chaos qui est le fruit d’une perception néocoloniale de l’incapacité et de la sauvagerie des « nègres ». 

S’éclaire de la sorte la faillite de l’aide et de la diplomatie internationales. L’ignorance qu’elles ont de la réalité des rapports sociaux locaux va de pair avec leur arrogance, de même que le contourne-ment des institutions publiques s’accompagne de la prétention que « n’importe quelle aide, n’importe comment, est la bienvenue pour secourir ‘le pays le plus pauvre d’Amérique latine’ ». Et, qu’en conséquence, il ne faut pas être trop regardant sur la qualité et la pertinence de cette aide du mo-ment que celle-ci soit une opportunité pour accélérer la stratégie de développement d’Haïti et de financer « nos » acteurs. C’est ainsi qu’USAID qui devait construire 10.000 maisons à 8.000 dollars chacune finit par en construire 750 pour un coût près de dix fois plus élevés. 

Plutôt que de faciliter le renforcement de l’État, l’ingérence des acteurs internationaux a reconfiguré celui-ci en État assisté, le rendant davantage perméable aux immixtions étrangères et à la capture de l’oligarchie haïtienne, contribuant par-là même à le délégitimer toujours plus aux yeux des Haïtiens et Haïtiennes. Et plus l’international s’ingérait dans les affaires du pays, plus était visible sa double morale et ses « arrangements » avec l’élite locale, plus il se discréditait. Comment croire en la bonne foi des États-Unis alors que sa politique vise à contrôler Haïti et à le piéger dans une relation de subordination ? Comment avoir confiance en l’ONU qui a mis six ans à reconnaître sa responsabilité « morale » dans la propagation du choléra, s’est drapée dans son immunité et n’a indemnisé aucune des victimes ? 

L’histoire d’Haïti est, selon Jake Johnston, l’histoire des interactions entre trois blocs sociaux : l’élite locale, les puissances étrangères et les masses. Or, pour le malheur du pays, les deux premiers ont formé « une alliance durable » dont l’État assisté est le fruit. À l’heure où se prépare une nouvelle force armée internationale, la conclusion du livre résonne d’une tonalité particulière : pas plus une police, aussi forte soit elle, que des milliers de membres d’une force multinationale ne pourront com-bler l’absence totale de contrat social et le divorce entre l’État et les intérêts de la population.