Haïti-Zones franches : Extraversion économique et sous-développement
Par Alain Saint-Victor, Alterpresse, le 21 mars 2012, deuxième et dernière partie
L’enclave de la sous-traitance
La présence d’industries étrangères en Haïti, au cours du XXe siècle, n’engendra pas, ni n’a pas contribué à engendrer le développement économique du pays.
L’économie nationale - dont la production et la commercialisation des biens agricoles et industriels visaient à satisfaire, en priorité, le marché local - périclita graduellement.
Cette économie atteint son pire taux de croissance de 1970 jusqu’aux années 2000, période au cours de laquelle l’État haïtien appliqua sans restriction le programme d’ajustement structurel dicté par le fonds monétaire international (Fmi) et la Banque mondiale.
On assista à une privatisation et à une liquidation systématique des industries étatiques, pendant que le marché local était envahi par des biens et produits étrangers subventionnés, provoquant ainsi, non seulement plusieurs faillites de petites compagnies nationales, mais également le déclin de l’agriculture.
À partir des années soixante-dix, sous le régime de Jean-Claude Duvalier, la désintégration de l’agriculture et la répression des paysans provoquèrent l’un des plus importants exodes ruraux de l’histoire nationale.
La ville de Port-au-Prince passe, en l’espace de quelques années, de 50,000 habitants dans les années cinquante (1950) à 300 000 habitants au milieu des années soixante-dix (1970).
Cette énorme poussée démographique, bien loin d’être une préoccupation pour le pouvoir en place, représenta, au contraire, une nouvelle aubaine pour les compagnies multinationales : s’installèrent, dans le pays, toute une série d’entreprises sous-traitantes, attirées par la main-d’oeuvre à très bon marché.
On ne s’intéressa plus à la terre haïtienne, à cause de ses richesses agricoles ou de ses mines qui s’épuisaient, mais surtout parce que le pays offrait un énorme avantage comparatif, celui du bas coût de sa main-d’oeuvre.
La sous-traitance connut un développement rapide : on en dénombre 55 compagnies en 1971, 128 en 1978 et 200 en 1984.
« Des 44 multinationales, implantées en Haïti en 1980, 88.6% sont des États-Unis d’Amérique, 6.8% des Pays-Bas, 2.3% de France et 2.3% d’autres pays de l’Union européenne ».
Comme ce fut le cas des autres compagnies qui exploitaient le sol et le sous-sol national, l’implantation de ces nouvelles entreprises ne contribue aucunement au développement du pays.
Par contre, les avantages, qu’elles en tirent, sont énormes : « ... les faits montrent que, de 1977 à 1984, les capitalistes étrangers ont retiré d’Haïti 5 dollars de profits pour chaque dollar investi (...) et que, pour chaque dollar de profit - qui provient de l’enclave de la sous-traitance - 85 cents sont rapatriés vers les États-Unis ».
Depuis les années soixante-dix (1970), les différents gouvernements - qui se sont succédé au pouvoir - ont accordé une place, de plus en plus importante, à la sous-traitance, essentiellement comme moyen pour pallier au chômage.
En 2002, le gouvernement de Jean-Bertrand Aristide vota la loi sur les zones franches, créant ainsi le conseil national des zones franches (Cnzf), dont l’objectif est « de créer 14 zones franches à travers tout le pays ».
Trois d’entre elles furent construites le 5 septembre 2003 le long de la frontière haitiano-dominicaine : le parc Laffiteau S.A., la compagnie de développement industriel S.A. (Codevi) et l’Hispaniola Investment S.A.
Les raisons de cet emplacement sont « d’endiguer une immigration trop forte des boat people haïtiens, tout en cherchant à faire profiter les transnationales des coûts de main-d’oeuvre très faible du pays », souligne Doura.
L’exploitation de cette force de travail nécessite, comme on peut l’imaginer, « une législation du travail coercitive, réprimant tout organisme syndical et toute forme de grève ou de revendication pouvant amener des améliorations dans les conditions salariales et de travail des ouvriers ».
L’implantation de zones franches dans le pays n’implique pas simplement l’élaboration de lois coercitives, elle rentre dans un cadre d’un système de répression complexe, intégrant des mécanismes de domination oeuvrant à l’intérieur comme l’extérieur des manufactures [10].
On comprend, en ce sens, que le projet du gouvernement de Martelly - de répandre, à travers le pays, plusieurs zones franches, implique également la mise en place d’un système de répression.
Quelques remarques en guise de conclusion
Le grand mérite de l’ouvrage de Fred Doura tient d’une analyse économico-historique, claire et intelligente, des différents types d’investissements étrangers dans notre pays.
L’économiste prend soin de montrer et d’expliquer comment ces investissements n’ont jamais intégré l’économie locale, que leur présence en Haïti répond plutôt à des projets d’exploitation du sol, du sous-sol et de la main-d’oeuvre, dans l’objectif de tirer le maximum de profits.
L’économie désarticulée, héritage du système colonial, reproduite par les classes dominantes depuis l’indépendance, se trouve ainsi renforcer par ces investissements étrangers, particulièrement pendant et après l’occupation américaine.
Essentiellement, cette désarticulation de l’économie haïtienne, qui rend celle-ci inapte à répondre aux besoins de la population, n’est pas simplement la conséquence d’une « économie politique de la corruption » (malgré que celle-ci représente l’un des éléments constitutifs de cette désarticulation), elle s’inscrit fondamentalement dans le cadre d’une double domination économique : celle au profit de l’oligarchie locale et celle profitant aux compagnies multinationales.
Pour comprendre la désarticulation de l’économie haïtienne, son extraversion (dans la mesure où elle sert principalement des intérêts étrangers), bref son sous-développement, il ne suffit pas d’analyser historiquement les différents programmes de l’État haïtien ou encore l’incompétence et la corruption des différents gouvernements.
Il s’agit, surtout, de montrer comme cette économie, liée historiquement à un mécanisme de marché mondial - édifié et géré par les grands pays capitalistes -, est intégrée, dans ce marché, uniquement comme pourvoyeuse de richesses naturelles et de main-d’oeuvre à faible coût, cela au détriment du bien-être de la population locale qu’elle était censée servir.
Il est évident que la solution concrète à une telle situation passera par l’élaboration d’un programme économique, ayant pour objectif essentiel la mise en place et le développement d’une économie autocentrée, dont les différents facteurs de production sont intégrés pour répondre d’abord aux besoins de la population locale.
Pour arriver à une telle économie, Doura propose des stratégies de développement où l’État jouerait le rôle principal, car explique-t-il, cet État « a été concrètement absent dans les stratégies de développement à long terme, c’est ce qui explique le dilemme auquel doit faire face le pays ».
« Tout projet économique, qu’il soit privé ou public, doit être évalué dans son ensemble - pour savoir s’il contribue ou non à accroître le bien-être collectif - et doit être axé sur un effort d’accumulation nationale », précise Doura.
Cette économie n’est possible que dans le cadre « d’une économie sociale de marché », c’est-à-dire une « économie qui combine les avantages du marché en tant que système de décision décentralisé efficace, préservant le libre choix individuel, avec la nécessité d’une correction étatique de marché», continue l’auteur.
Les « miracles » de l’économie sociale de marché, dans le cadre particulièrement de la reconstruction de l’Allemagne post-nazi, sont amplement connus et analysés pour ne pas douter de l’efficacité d’une telle économie.
Mais la réalité sociale, politique et économique haïtienne est différente de celle de l’Allemagne de l’après deuxième guerre mondiale.
On peut se demander à juste titre s’il ne s’agit pas, avant tout, de construire un État national, affranchi de toute domination étrangère quant à l’orientation politique et économique à donner au pays, avant même de penser à l’élaboration d’une économie sociale de marché, une économie nationale autocentrée, une économie qui pourrait intégrer des investissements étrangers dans le cadre d’un programme de développement réel au profit de l’ensemble de la population.
Quant à l’existence d’une bourgeoisie nationale, qui aurait compris que ses propres intérêts dépendent du développement national, l’histoire montre qu’une telle bourgeoisie n’a jamais pu s’épanouir en Haïti.
En ce qui a trait à nos classes dirigeantes actuelles, elles sont plus que jamais assujetties à des intérêts étrangers.
Le livre de Fred Doura est incontournable pour toutes celles et tous ceux qui veulent comprendre les raisons historiques de la situation économique actuelle de notre pays.


