Halte à la résurgence du « Macoutisme » !

Halte à la résurgence du « Macoutisme » !

Par Didier Pierre

Haiti Liberté,édition du 28 Décembre au 3 Janvier 2012

Ce texte est rédigé dans le but de rendre un hommage aux trois élèvesadolescents tués le 29 novembre 1985 par les sbires du dictateur et président à vie Jean Claude Duvalier qui se réclamaient de la force publique appelée Forces Armées d’Haïti. Ces adolescents répondent au nom de Mackenson Michel Daniel Israel et Jean Robert Cius.

Ce vendredi 16 décembre 2011 peut être considéré comme une date noire dans la lutte pour l’établissement de l’Etat de Droit tant prôné par l’équipe au pouvoir. En effet, le Décanat de la Faculté de Droit et des Sciences Economiques des Gonaïves (FDSEG) dirigé par le magistrat Mécène Jean-Louis qui vient d’être nommé à la Cour de Cassation, avait fait choix de l’ancien président à vie, le dictateur Jean Claude Duvalier comme le parrain de la promotion sortante dénommée Robert Blanc. Empressons-nous de souligner que l’ancien dictateur fait l’objet d’accusation de crimes contre l’humanité et son dossier est au niveau du Cabinet d’Instruction. Pourquoi le décanat a-t-il fait ce choix ? Comment une institution d’enseignement du Droit a-t-elle pu commettre une telle infamie ? N’avaiton pas pensé aux trois élèves tués sous le régime de Duvalier le 29 novembre
1985 ? Quelles seraient les véritables motivations du Décanat de la FDSEG ? Le doyen n’a-t-il pas pensé aux parents des trois victimes du régime dictatorial que dirigeait Jean Claude Duvalier. Soulignons que le Décanat est composé de Dieuseul Dieufort Placide, ancien correspondant de la Radio Nationale durant la dictature de Duvalier, de Daniel Dupiton, fils d’un ancien responsable des Travaux Publics et de Mécène Jean Louis, ancien responsable de SNEM sous Duvalier.

« Qui peut plus peut moins ». Ce vieux dicton marche très bien dans le cas de l’ancien dictateur Duvalier. Après son retour en Haïti le 16 janvier
2011, Jean Claude Duvalier a fait l’objet de diverses plaintes déposées par les personnes qui avaient subi des dommages et sévices relevant de crimes contre l’Humanité. Parmi les plaignants, nous pouvons citer Michelle Montas, veuve de Jean Léopold Dominique, feu Claude Rozier qui, durant notre passage à l’Ecole Normale Supérieure, nous a raconté ses années passées au Fort Lamort disons Fort-Dimanche, etc. Nous n’allons pas nous éterniser sur la prétendue prescription avancée par les « défenseurs » de l’ancien président à vie. Notre professeur de Droit International Public à la Faculté de Droit et des sciences Economiques des Gonaïves Me Luc B. Pierre nous a enseignés que la Convention de
1968 sur l’imprescriptibilité des crimes contre l’Humanité est un Traité-lois, qui concerne tous les pays du monde, qu’ils soient Etats-partie à la convention ou pas. Donc Jean Claude Duvalier reste et demeure un inculpé, donc quelqu’un qui a des démêlés avec la Justice. Sous ordre de la justice, il a été placé en résidence surveillée. Sommes-nous les mieux placés pour le rappeler aux juristes qui dirigent la Faculté. D’ailleurs, n’est-il pas recommandé que les personnalités choisies pour parrainer les promotions soient susceptibles de servir de modèle aux récipiendaires et à la société. Alors le décanat de la FDSEG a voulu proposer, disons mieux imposer Jean Claude Duvalier comme modèle à la société. Prendre un ancien dictateur comme référence en Haïti aujourd’hui est très dangereux surtout avec l’actuel président dont la velléité de sombrer dans l’autoritarisme est à peine voilée. En témoigne l’arrestation d’un député en fonction, la volonté manifeste de mater les mouvements sociaux (le bombardement au gaz lacrymogène de l’espace universitaire qu’est l’Ecole Normale Supérieure le mercredi 7 décembre
2011), la constitution du fond national de l’éducation en dehors des normes légales. Cette liste est de loin non exhaustive.

Choisir l’ancien dictateur Jean Claude Duvalier comme le parrain d’une promotion d’une faculté, de droit par surcroît, est très grave. Gonaïves est, rappelons-le, la ville où l’on a signé l’acte de l’indépendance d’Haïti, mère de la liberté. C’est aussi la ville qui a servi de point de départ aux mouvements qui ont capoté plusieurs régimes dont celui de Bébé Doc. Gonaïves est considéré comme berceau du déchouquage, selon Jean Robert Constant. Accueillir en héros celui qui avait cautionné ou ordonné l’exécution le 29 novembre 1985 de Daniel Israel, de Marckenson Michel et de Jean Robert Cius, trois parmi les nombreux élèves qui prenaient part à une manifestation appelant à l’instauration de démocratie dans le pays, est d’un extrême gravité. Peut-on, comme on le répète souvent, incriminer le manque de mémoire du peuple haïtien ? Nous croyons que non. Car ceux qui ont planifié la cérémonie de graduation ont été en quelque sorte des bénéficiaires du régime de Duvalier. Ils voulaient tout simplement par leur geste donner l’impression que Gonaïves a regretté d’avoir exigé la fin de la dictature en 1986.

Mettre Duvalier devant la scène comme parrain d’une promotion d’une faculté de droit est plus que révoltant, un Duvalier qui durant son règne n’a jamais manifesté aucune volonté de respecter les Droits des citoyens. Le décanat de la FDSEG dirigé par Me Mécène Jean-Louis qui vient tout juste d’être nommé à la plus haute instance judiciaire du pays doit, tout au moins, expliquer au peuple haïtien les motivations de son choix. D’autant plus qu’on avance qu’il a été nommé à la Cour de Cassation pour « services rendus ». Pourquoi n’avoir pas choisi le 29 novembre
2011 pour la tenue de la cérémonie de graduation ? L’hommage à l’ancien dictateur serait [alors bienvenu avec le noir et le rouge comme couleur vestimentaire des récipiendaires]. Une personne qui avait échappé de peu à la mort le
29 novembre 1985 nous a rappelé que l’un des trois adolescents des Gonaïves avait été tué parce qu’il avait en sa possession un drapeau bleu et rouge, symbole de la lutte contre la dictature de Duvalier dont les couleurs officielles étaient le noir et le rouge.

Le plus grand malaise vient du fait que Mme Youdeline Chérizar Joseph, l’ancienne directrice du Lycée Jean Robert Cius (nom de l’un des martyrs de la cause de la démocratie), fondé par l’ancien président Jean Bertrand Aristide dans le quartier de Raboteau (sud-ouest des Gonaïves), a été choisie comme marraine de la promotion. Quelle image de réconciliation ! Sauf qu’il ne faut pas oublier qu’Impunité est une chose et que Réconciliation en est une autre. Messieurs les responsables de la Faculté de Droit et des Sciences Economiques de Gonaïves, vous avez choisi de remercier l’ancien dictateur et président à vie Jean Claude DUVALIER pour avoir bénéficié dans le temps des largesses de son régime, c’est votre affaire, mais de grâce ne nous l’imposez pas comme modèle pour la société.

En attendant que les spécialistes de la science politique nous éclairent sur la nature du régime de Martelly, il se répète qu’il s’apparente au néo-duvaliérisme ? Le « macoutisme » qui était le fait que le pouvoir s’approprie la force publique à des fins de perpétuation de son régime, fut la caractéristique fondamentale du duvaliérisme. Rappelons quand même à l’équipe au pouvoir et aux nostalgiques que le 17 décembre
2011 ne saurait nous ramener ni à l’année 1957 de Papa Doc, ni à l’année 1971 de Baby Doc.

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