Jusqu’à la prochaine embolie pulmonaire…

Jusqu’à la prochaine embolie pulmonaire...

La maladie est parfois un prétexte pour se valoriser. » Mario Bolduc*

Par Fanfan La Tulipe,Haiti Liberté, le 1er Mai 2012

http://www.haiti-liberte.com

Tard, lundi de la semaine dernière on apprenait que Michel Joseph Martelly avait pris l’avion d’urgence à destination de Miami, à cause d’une embolie pulmonaire, selon un communiqué de presse de la présidence. Environ quarante-huit plus tard, Martelly annonçait, d’une voix inhabituellement sereine: « On se verra la semaine prochaine, je vous aime beaucoup et je pense beaucoup à vous. Je sais tout ce qui se passe. Matin, midi et soir, je m’entretiens avec les conseillers de mon cabinet, avec les ministres et avec le chef de la police pour que le pays reste sous contrôle tèt kale». Pour le médecin que je suis il paraît bizarre, sinon suspect qu’un malade souffrant d’une embolie pulmonaire, ce qui implique des difficultés respiratoires, puisse s’entretenir «matin, midi et soir» avec conseillers, ministres et chef de la police. Brrrr...

Je ferai remarquer que Martelly est parti pratiquement à la cloche de bois, on ne sait, officiellement, à bord de quel avion. Bizarre pour un homme particulièrement porté à l’exhibitionnisme
(autrefois dépravé), aux grands chire, aux manifestations d’exubérance langagière et de comportement. A quel hôpital a-t-il été admis? Le diagnostic d’embolie pulmonaire a-t-il été confirmé par des examens radiologiques de pointe ? Y a-t-il eu un rapport médical indiquant l’évolution de l’état de santé de l’illustre «malade» ? A-t-il commencé un traitement par anticoagulant devant être poursuivi en Haïti ? Opaque secret d’Etat ou ténébreux secret de magouilleur que Lucien Jura, l’obséquieux porte-parole, peut lui-même ne pas savoir ? Obscur secret encore bien gardé.

Le sénateur-docteur Kelly Bastien a été le premier à exprimer publiquement des doutes à propos du diagnostic d’embolie pulmonaire : « On ne se remet pas d’une telle pathologie dans l’espace de 48 heures à moins que ça soit un miracle ». En effet, tout médecin, à moins d’être un tèt mato ou un charlatan sait très bien que l’embolie pulmonaire n’est pas un accident cardio-pulmonaire « simple » au sens créole du terme. Gen lanmò ladan l. A l’émission Ranmase de Radio Caraïbe, le samedi 21 avril où intervenaient trois médecins, madame le docteur Josette Bijou était particulièrement curieuse de savoir quel médecin tchòtchò avait pris le risque irresponsable de laisser Martelly monter à bord d’un avion avec un tel diagnostic, c’est tout dire.

A titre de médecin, je suis porté à croire que M. Martelly n’a jamais souffert d’une embolie pulmonaire. C’est une pathologie que n’importe quel médecin averti soupçonne immédiatement chez tout malade se présentant avec un essoufflement d’installation subite accompagné de vives douleurs thoraciques. Les premiers gestes thérapeutiques qui s’imposent d’urgence sont l’hospitalisation, l’oxygénation et l’usage d’un anticoagulant, l’héparine restant un médicament de choix. Le diagnostic de certitude s’établit grâce à une imagerie radiologique appropriée, ce qui n’a pas été fait en Haïti. Et même si cela avait été fait à Miami, je suis certain que l’exubérance coutumière à Martelly et l’empressement tyoulit de Lucien Jura nous l’auraient déjà fait savoir. A date aucun bulletin médical. Peut-être qu’à son retour le président en exhibera...huit. Brrr...

A titre de rédacteur du journal progressiste Haïti Liberté, à titre de membre de l’opposition à cette caricature de président qu’est Martelly, je suis porté à croire qu’il s’agit là d’un montage, pareil à celui du jeudi 8 mars dernier lorsque le chef de l’Etat, renforcé par l’outrecuidante présence et impertinente déclaration de l’ambassadeur américain, a exhibé huit passeports dont l’un de 33 pages (sans doute préparé à la hâte et dans la confusion) contrairement aux livrets ordinaires. Les autres étaient inaccessibles à un examen attentif de la part des journalistes.

J’affirme que le candidat Martelly qui a accepté les magouillardes opérations électorales de décembre 2011 et du 20 mars 2012 concoctées par l’international, le président qui a osé salamber un député au palais national, ce président qui a donné l’ordre d’arrêter ce même député et qui deux ou trois jours plus tard a prétendu n’y être pour rien «ni de loin ni de près», ce même président qui n’a pas honte en public de menacer un journaliste de «languettage » de sa mère, ce même président qu’une journaliste dominicaine a accusé d’avoir reçu des pots-de-vin, des anbatab d’un sénateur maffieux dominicain, eh bien il est capable de n’importe quelle combine, supercherie, ruse, malice, astuce, magouille pour arriver à ses fins, pou regle kòz li.

Je veux être bon prince et supposer, même contre toute considération rationnelle, qu’en effet Martelly a souffert d’une embolie pulmonaire. Mais permettez que je vous mette dans le bain de cette éventualité en vous racontant un épisode que j’ai vécu il y a de cela 51 ans. Je suis étudiant en quatrième année de médecine. Je finis ma journée de stage en salle de médecine et m’apprête à rentrer à la maison. Il est une heure de l’après-midi. Devant la salle d’urgence (anciennement « dispensaire ») est stationnée une voiture à l’intérieur de laquelle est assis sur le siège arrière quelqu’un que je reconnais tout de suite: Augustin Viau, directeur du journal Le Moniteur, un proche politique de Duvalier.

Je connaissais très bien Viau dont la femme, Simone Dupré, était la tante d’un très bon ami à moi et la soeur de Mme Clovis Désinor. J’étais proche de la famille jusqu’en 1957. Je m’approche de la voiture. Viau me paraît diantrement malade. Je l’interpelle. Il ne répond pas. Alors s’amène échevelé, livide, le chauffeur qui me reconnaît et me dit : ti dòk m ap chèche oun branka. Dirèk la endispoze. Il n’y a aucun médecin, aucune infirmière en salle d’urgence. Le seul ambulancier disponible est parti emmener chez elle, à Mahotières, Madame X, la maîtresse d’un zotobre macoute. Familier de la cour de l’hôpital je sais où trouver un brancard qu’on a nettoyé et laissé à sécher au soleil.

Nous couchons Viau sur la civière encore humide mais «propre» et nous dirigeons vers le pavillon baptisé Salle privée juste en face de la salle d’urgence. Viaud semble respirer. Etudiant, je suis dépassé par les événements. Je cours en salle de chirurgie où je trouve le seul médecin encore disponible, le Dr. Bouchette, un duvaliériste dou. Vite il accourt, commence les manoeuvres de ressuscitation et me demande de lui donner une ampoule d’adrénaline et une seringue. Les médicaments sont sous clef. C’est une bonne soeur qui y a accès. Or, à cette heure, elle se trouve au pavillon affecté aux religieuses. A toute bouline je pars la chercher. Elle était en prière.

Elle sait qui je suis et s’approche de moi. Je lui explique la situation. Elle ouvre de grands yeux tout en s’exclamant : Sainte Marie, mère de Dieu ! Nous filons vers la Salle privée, mais avec ses sabots et son large accoutrement vestimentaire mamè a du mal à presser le pas. Je réalise qu’elle égrène son rosaire et tout à coup elle me demande «d’égrener» avec elle. J’ai alors du mal à lui dire que je n’ai pas «égrené» depuis belle lurette et que j’ai même perdu l’absolution. Chaque graine d’Ave Maria est une minute de perdue. Finalement, nous arrivons à destination. Le Dr Bouchette, livide, hébété, transpire à grosses gouttes. Mamè et moi avons alors entendu des regards que d’autres auraient cru muets. Viau avait succombé à une crise cardiaque, par la faute d’un système hospitalier mal organisé, mal tenu, lui-même le reflet d’un régime pourri jusqu’à la moelle.

Alors que la bonne soeur, Bouchette et moi méditions sur la fragilité de la vie s’abattaient tout à coup sur la cour de l’hôpital des nuées de sauterelles macoutes. En effet, Duvalier avait été averti et avait accouru «au chevet» de son ami. En fait il était venu constater les conséquences d’un régime inique, pervers, corrompu qui avait tout chamboulé, tout chambardé, tout bazardé et laissé l’hôpital aux mains du sbire Roger Lafontant et d’un certain Milien, un semi-analphabète, directeur de la buanderie et qui chaque soir allait faire son rapport au président à vie.

On aurait pensé que Duvalier aurait tiré leçon de ce triste épisode, d’autant que lui, diabétique, savait que le diabète guette toujours le coeur. A n’importe quel moment il pouvait avoir une crise cardiaque et ne pas en réchapper sans les soins appropriés, rapidement administrés. On aurait cru qu’il aurait nommé un directeur compétent et éprouvé, à la hauteur de la tâche, et profiter de cette circonstance malheureuse pour faire de l’Hôpital de l’Université d’Etat un centre hospitalier moderne bien pourvu, bien outillé, où il pourrait se faire soigner le cas échéant. Hélas non !

Alors on se rend compte de ce qui aurait pu arriver à Martelly si c’était vrai qu’il avait souffert d’une embolie pulmonaire, et qu’un médecin inconscient ou incompétent, nonchalant ou débutant, innocent ou carrément ignorant lui avait fait courir le risque maladroit et irresponsable de le faire voyager en avion. Assurément un drame pour la famille. Mais aussi on peut s’imaginer le chaos qui en résulterait dans ce contexte politique pourri de luttes de clans, d’interférences crues du Blanc, de basses manigances entre duvaliéristes de la première heure franciscaine et duvaliéristes de la «deuxième heure» jean-claudiste, et de l’appétit vorace de tous.

Martelly doit pouvoir réaliser -- son entourage de ti sousou aussi-- qu’à n’importe quel moment, lui (aussi bien que moi), son épouse, son beau-père, Laurent Lamothe ou Thierry Mayard Paul ou un autre quidam peuvent développer, par exemple, une rupture d’anévrysme de l’aorte, une urgence cardio-vasculaire chirurgicale extrême. Et alors, il ne servirait à rien de prendre un avion à destination de Miami ou de Cleveland. En effet on peut se rappeler que Sékou Touré victime d’un anévrysme aortique en 1984, avait dû attendre l’arrivée de l’avion privé du roi Fahd d’Arabie saoudite qui l’a transporté jusqu’à la fameuse Cleveland Clinic dans l’Ohio. Tout un voyage ! Le pauvre, il est mort sur la table d’opération. Pran nòt, Martelly, et je sais que vos sousou lisent le journal. Port-au- Prince a besoin d’un hôpital moderne, un hôpital de référence qui d’ailleurs servirait aussi à répondre à n’importe quelle grosse urgence pour toutes les couches de la population, pas seulement pour Monsieur le président ak tout fanmi l.

Martelly (même s’il n’a pas souffert d’une embolie) devrait penser à l’avenir. Les gwo zouzoun du secteur privé des affaires, les ministres (démissionnaires et à venir) qui reçoivent des pots-de-vin, les parlementaires qui sont des privilégiés devraient s’allier à l’Etat haïtien pour faire construire trois ou quatre centre hospitaliers modernes à travers le pays, en tout cas au moins un à Port-au-Prince. Les gros bourgeois kanni des hauteurs avoisinant Port-au- Prince devraient dépasser leur pingrerie et goinfrerie, s’élever au-dessus du niveau de leur ventre et bas-ventre et consacrer, par année, au moins un pour cent de leur argent de façon à doter la capitale d’un hôpital moderne digne de ce nom, la seule chose dont ils pourraient être fiers. La garde qui veille aux barrières de leur somptueuse demeure ne les défendra point d’une embolie pulmonaire.

Mais j’ai l’impression que je rêve en plein jour. Martelly et les nantis doivent se ficher de tout ça. D’ailleurs, carnavaler fesses au vent, n’est-ce pas pour le président-chanteur- musicien-jouisseur le plus important? L’important ce n’est plus la rose mais bien le rose (sisi). Je parie que le mec est en train de ronger son frein attendant son carnaval des fleurs pour aller se déhancher. Après tout, quand Martelly sera revenu «guéri» ou «convalescent», aucun journaliste respectueux de sa mère n’osera poser de questions «indiscrètes» au président, n’osera risquer de se faire tuiper et postillonner dessus ; certains parlementaires feront le wondonmon et le grand nègre pour se dégonfler après qu’on leur aura graissé la patte; les médias antiMartelly bougonneront, ronchonneront, geindront, maugréeront, gémiront, miauleront, rouspéteront, mais pas plus que ça. Grands vents, petites voiles.

La presse proMartelly, Signal FM en particulier, gesticulera, frétillera de la queue, s'agitera, gigotera, se trémoussera de joie pour saluer le retour de el benefactor de la patria y padre de la patria nueva, le bienfaiteur (embolique) de la patrie et père de la patrie nouvelle, nouvelle depuis les bonnes nouvelles de Nuria Piera ; bienfaiteur grâce à qui 600.000 enfants bénéficient de l’école gratuite et qui inaugure de temps à autre des projets commencés sous l’inénarrable Préval ; pour saluer le retour de Gwo Soso, madre de la patria nueva, qu’on dit gérer honnêtement, consciencieusement, méticuleusement, pointilleusement, précautionneusement, rigoureusement, scrupuleusement les entrées de dollars en provenance de la diaspora. Rien ne se perd, tout se crée.

Martelly continuera de voguer la galère de l’insouciance, du tuipage et du koulanguiettage, jusqu’au prochain scandale, jusqu’à la prochaine embolie pulmonaire.
*Mario Bolduc est un scénariste, réalisateur, producteur et monteur québécois.