La " lutte contre la pauvreté " comme contre-insurrection

La " lutte contre la pauvreté " comme contre-insurrection

Par Raúl Zibechi Publié dans Haïti Liberté, Vol. 4 No. 50, le 29 juin 2011
* Source (espagnol) : Raúl Zibechi, Progresismo : la domesticación de los conflictos sociales, Santiago du Chili, Quimantú, 2011, p. 23-50 (chapitre 1).

Première partie sur deux

Quand les privilégiés sont peu nombreux et les désespérément pauvres très nombreux, et quand la brèche entre les deux groupes s'élargit au lieu de rétrécir, il reste bien peu de temps avant de devoir choisir entre les coûts politiques d'une réforme et les coûts politiques d'une rébellion. Pour cette raison, l'application de politiques spécifiquement destinées à réduire la misère des 40% les plus pauvres de la population des pays en voie de développement est à conseiller non seulement au nom d'un principe mais aussi au nom de la prudence. La justice sociale n'est pas un simple impératif moral, c'est aussi un impératif politique. Montrer de l'indifférence face à cette frustration sociale revient à exacerber celle-ci. " (Robert McNamara [2], 1972)

La " lutte contre la pauvreté " est devenue, dans la deuxième moitié du siècle, une des plus importantes politiques publiques dans le monde entier, et elle inspire les politiques sociales des États, qu'ils soient dirigés par des forces de droite ou de gauche, par des conservateurs ou des progressistes. Étudier comment cette lutte est née et comment elle est parvenue à prendre son importance actuelle, peut contribuer à éclairer les raisons fondamentales qui inspirent les programmes sociaux élaborés de nos jours par les gouvernements progressistes d'Amérique latine. Ces derniers assument la " lutte contre la pauvreté ", depuis le langage jusqu'aux concepts qu'elle renferme, de manière non critique et sans même prendre en considération l'origine et les objectifs de cette approche.

Suivre l'évolution de la " lutte contre la pauvreté " suppose de braquer l'objectif sur les directives élaborées par les centres de réflexion globale ; parmi ceux-ci se détache la Banque mondiale, l'institution qui a le plus grand poids intellectuel au monde, dont les publications servent de référence obligée pour les universitaires, les médias et pour tous ceux qui gèrent les politiques publiques des gouvernements. Pendant plus d'un demi-siècle, elle a servi les intérêts nationaux et impérialistes des États-Unis, ce qui ne l'a pas empêchée d'exercer une forte influence y compris sur ceux-là mêmes qui se proclament anti-impérialistes ou qui repoussent " l'hégémonisme " états-unien.

Ce texte prétend montrer comment les idées et les propositions formulées par la Banque mondiale ont modelé les politiques sociales et puissamment influé sur la manière de comprendre le monde d'un large éventail de forces politiques et sociales. C'est pourquoi je me propose d'énumérer chronologiquement les propositions de la Banque qui se sont imposées progressivement dans la mesure où les forces de gauche - je me réfère en particulier aux gauches institutionnelles du Cône Sud - ont peu à peu perdu la capacité de penser par elles-mêmes et de prendre appui sur la tension émancipatrice héritée des processus révolutionnaires du XXe siècle. Nous verrons que les principaux développements, théoriques et politiques, de la Banque mondiale ont constamment visé à contenir le communisme et à mettre en déroute et discipliner le champ populaire. Même si, dans les grandes lignes, elle a remporté des succès très partiels, ses principales réussites ont consisté à coopter idéologiquement les élites dirigeantes des gauches qui - d'après ce qui se dégage d'un rapide survol historique - répètent point par point les diverses formulations de la Banque concernant les politiques sociales.

Un héritage du Vietnam La guerre du Vietnam a été un partage des eaux par bien des aspects. Les élites des États-Unis ont vite compris qu'on ne pouvait gagner une guerre de ce type en faisant seulement appel à la supériorité militaire. L'un des premiers à réaliser cela et qui s'est chargé de formuler la politique du " combat contre la pauvreté " fut Robert McNamara. Diplômé de Harvard, il a travaillé à Price Waterhouse et durant la Seconde Guerre mondiale il a servi dans la force aérienne, où il s'est spécialisé dans l'analyse de l'efficience et de l'efficacité des bombardements états-uniens, plus précisément du B-29, à cette époque le principal bombardier dont on disposait. Plus tard, il est entré à la compagnie Ford, comme l'un des plus hauts responsables de l'expansion, après-guerre, de cette entreprise ; il en est devenu le premier président non issu de la famille de son fondateur, Henry Ford.

Ce fut John Kennedy qui, en 1961, le proposa pour diriger le Pentagone, charge qu'il occupa jusqu'en 1968, date à laquelle il fut nommé président de la Banque mondiale. À ce poste, il joua un rôle éminent pour donner forme tant aux activités d'assistance au développement qu'à la formulation du " combat contre la pauvreté ". Toutes les analyses confirment que la présidence de McNamara non seulement amplifia les opérations de la Banque à un niveau sans précédents, mais aussi la transforma en centre intellectuel et politique capable de peser partout dans le monde et d'influer sur presque tous les gouvernements.

Son point de départ fut de reconnaître l'échec des solutions exclusivement militaires, à une époque encore dominée par la politique de représailles massives, connue sous le nom de politique de dissuasion. Jusqu'au moment où Kennedy arriva à la Maison blanche et McNamara au Pentagone, " les États-Unis possédaient assez de capacité guerrière pour garantir que n'importe quelle attaque contre la nation serait immédiatement suivie de la destruction totale des bases et villes du pays agresseur " (Klare, 1974 : 43). C'est-à-dire qu'ils pouvaient infliger de tels dommages à l'Union soviétique que cette dernière ne se risquerait pas à lancer une attaque. Mais les deux leaders remarquèrent que les États-Unis et leurs alliés étaient de plus en plus tenus en échec dans un type de guerre pour lequel ils n'étaient pas préparés, la guerre de guerrillas, laquelle était devenue monnaie courante dans le tiers monde, principal théâtre de confrontation guerrière dans les années cinquante et soixante. C'est avec eux deux que naquit la " contre-insurrection ".

Des milliers d'officiers du Pentagone étudièrent les oeuvres de Mao Tse Tung et Ernesto Guevara pour se familiariser avec la guerre de guerrillas et suivirent des cours anti-insurrection que Kennedy avait ordonné de dispenser aux fonctionnaires destinés à des ambassades et missions dans le tiers monde. Mais ils comprirent aussi qu'on ne pouvait gagner une guerre de ce type par des moyens exclusivement militaires et qu'ils devaient créer des formes d'aide économique et miner l'infrastructure des guérilleros. " Ces activités non militaires auxquelles, dans le cas du Vietnam, on a donné le nom générique de "l'autre guerre", sont le fruit de la nouvelle "science" de la "formation des systèmes sociaux" " (Klare, 1974 : 56). Avec des modifications, cette manière de voir se maintient jusqu'à aujourd'hui.

McNamara fut le secrétaire à la Défense le plus longtemps en poste et il opéra une révolution au Pentagone, comme il le ferait ensuite à la Banque mondiale. Il renforça la puissance non nucléaire des forces armées, il réorganisa et remodela l'organisation de la défense basée auparavant sur la " réponse flexible " et centralisa le commandement ; cette dernière mesure se trouva favorisée par le retentissant échec de la vieille garde d'officiers dans leur tentative d'invasion de Cuba en 1961. Une des conséquences de la gestion de McNamara fut d'accréditer l'idée que les " guerres de libération nationale " se gagnaient pour des raisons politiques et non technologiques, comme les militaires en avaient l'habitude. D'où l'importance accordée à l'investigation en matière " d'ingénierie des systèmes sociaux ", tâche où se distingua la Rand Corporation, fondation réactionnaire, qui affirmait que " la principale finalité du travail de contre-insurrection doit se concrétiser en influant sur le comportement et le mode d'action du peuple " (Klare, 1974 : 109).

En pleine guerre du Vietnam, alors qu'il était déjà évident qu'un demimillion de soldats de la première puissance militaire ne pouvaient vaincre les guerrillas, McNamara accéda à la présidence de la Banque mondiale où il mit en pratique ce qu'il avait appris dans la guerre. Ce n'est pas la première fois que les forces armées se révèlent être une source d'inspiration théorique et matérielle du capitalisme ; mais ce qu'il y a de particulier en l'occurrence, c'est que l'acquis est en relation avec les techniques d'organisation sociale. Marx considérait, dans une lettre à Engels de 1857, que l'histoire de l'armée montre le rapport entre les forces productives et les relations sociales :

En général, l'armée est importante pour le développement économique. Par exemple, c'est dans l'armée que les Anciens développèrent pour la première fois un système complet de salaires. De même, chez les Romains, la propriété individuelle (peculium castrense) fut la première forme légale à reconnaître le droit de propriété mobilière à quelqu'un d'autre que le chef de famille […]. Il en va de même ici avec le premier usage des machines à grande échelle. On peut inclure la valeur spéciale des métaux et leur emploi comme monnaie qui semble s'être fondé à l'origine sur sa signification militaire. La division du travail à l'intérieur d'une branche fut menée à bien au sein des armées. Toute l'histoire des formes de la société bourgeoise se résume de manière notable dans l'histoire militaire
(Marx-Engels. 1972 : 135-135).

Aujourd'hui, nous savons que depuis le panoptique jusqu'au taylorisme
(en passant par ce processus que nous appelons " révolution industrielle ") on s'est inspiré des innovations nées dans les armées qui, un temps après, ont commencé à être appliquées dans la sphère " civile ". Giovanni Arrighi établit un lien décisif entre capitalisme, industrialisme et militarisme qui l'amène à soutenir que la course aux armements - pour contrôler les ressources mondiales - fut la source et la base d'innovations qui révolutionnèrent la production et le commerce ; ce dernier, dans la période de déclin du système, se décline en une nouvelle triade : capitalisme financier-militarisme-impérialisme (Arrighi,
2007 : 278-287). Pour ce qui est des mécanismes de domination et, concrètement, de l'histoire des politiques sociales, l'impression de la primauté du militaire ne fait que se confirmer.

Ce qui est certain, c'est que l'axe de la gestion de McNamara à la Banque fut l'étroite connexion qu'il établit entre développement et sécurité. Dans son livre L'Essence de la sécurité, écrit durant sa dernière année au Pentagone, il soutient qu'entre les années 1958 et 1966 il y eut 164 conflits violents dans le monde, que seuls 15 furent des affrontements militaires entre deux États et qu'aucun ne fut une guerre déclarée. Sa conclusion était " qu'il existe une relation directe entre violence et retard économique (Mendes, 2009 : 113). Il a compris que la pauvreté et l'injustice sociale pouvaient mettre en péril la stabilité et la sécurité des alliés de son pays et se transformer en facteurs d'instabilité qui donneraient à leurs adversaires l'opportunité de s'emparer du pouvoir.

L'étape suivante consista à reconnaître que la croissance économique par elle-même n'était pas capable de réduire la pauvreté, ce qui amena les dirigeants de la Banque à mettre au premier plan l'aide à l'agriculture et l'éducation pour les années 1968-1975. Mais la construction politique et théorique du " combat contre la pauvreté " passa par différentes étapes et fut mise en place graduellement. Dans un premier temps, on se proposa d'aborder le problème de la croissance démographique à travers le planning familial qui, vers 1970, fut relégué au second plan en raison des difficultés et des rejets auxquels il dut faire face. D'autres thèmes, comme le chômage, la santé et la nutrition, ou encore l'urbanisation des quartiers populaires, apparurent dans la rhétorique de McNamara au début des années soixante dix.

Un bon exemple : les prêts de la Banque centrale pour le développement urbain, qui passèrent de 10 millions de dollars en 1972 à 2 milliards en 1988, avec 116 programmes pour urbaniser des favelas dans 55 pays (Davis, 2006 : 79). Cependant, la " lutte contre la pauvreté " butait sur certaines limites : [il lui manquait] " une approche qui lui aurait donné support et rationalité, et un instrument opérationnel qui aurait permis sa réitération à grande échelle " (Mendes, 2009 : 128). À cette période, son directeur découvrait peu à peu que le rôle de la Banque devait consister à imposer sa marque dans le domaine de la génération d'idées et de l'assistance technique plutôt que dans la réalisation directe des programmes ; sur cette dernière question, il était enlisé.

La retraite en déroute du Vietnam, en 1973, accéléra l'adoption de la ligne de combat contre la pauvreté qui allait alors de pair avec un profond virage de la politique extérieure étatsunienne. Au début de cette décennie, l'attention fut portée sur la lutte contre " l'extrême pauvreté " et l'attention aux " nécessités humaines de base " en aidant les pauvres à participer à leur développement (Mendes, 2009 : 131). Cette différenciation et stratification entre pauvreté relative et pauvreté absolue apparaît dans le discours annuel de McNamara en 1972. L'année suivante, un programme est lancé qui met l'accent sur la santé et l'éducation primaires, l'eau potable et l'énergie électrique, à l'adresse du monde rural. On ne met pas en question la structure agraire ni la concentration de propriété de la terre, facteur clé de la pauvreté et de l'inégalité rurale, et les projets s'adaptent à une réalité que non seulement on ne prétend pas changer mais qu'on cherche à consolider, même si, dans les faits, on s'interroge sur " l'effet de diffusion " que la croissance était supposée avoir. Cette ligne de pensée fut établie par Hollis Chenery - économiste en chef et vice-président de la Banque - dans son livre Redistribution avec croissance, qui fournit le cadre théorique à la période de McNamara quand l'inégalité fut considérée comme un frein au développement, inégalité qui ne peut être résorbée par la croissance économique (Toussaint, 2007 : 155).

Dans son travail, Chenery affirme déjà la nécessité de distribuer une partie de la croissance au moyen de la réorientation des investissements au profit de groupes en situation de pauvreté absolue, sous la forme d'éducation, d'accès au crédit, de travaux publics et autres ; ce qu'on peut synthétiser en " répartir une partie de l'accroissement de la richesse et non la richesse ", en augmentant la productivité des pauvres et leur insertion dans le marché pour que leurs gains augmentent (Mendes, 2009 : 134). Comme on peut le voir, dans cette optique - qui a déjà près de quatre décennies - se trouvent anticipées les logiques qui imprègnent les politiques sociales jusqu'à aujourd'hui.

Au-delà de ces débats sur les voies à emprunter pour réduire la pauvreté, sous la présidence de McNamara s'installe ce thème qui jusqu'alors était absent dans la théorie économique et, à plus forte raison, dans la politique de la Banque. La pauvreté acquiert un statut théorique et politique, comme unité d'analyse et centre des politiques publiques, et doit être incluse dans les initiatives des gouvernements ainsi que dans les études et les recherches. Le grand virage effectué sous la présidence de McNamara fut de passer de la centralité de la croissance économique à la question de la couverture ou non des nécessités de base, considérées comme l'expression de la pauvreté absolue. En 1976, l'Organisation internationale du travail (OIT) adopte la thèse des nécessités de base et les divise en quatre groupes : minimums pour la consommation familiale et personnelle ; accès aux services essentiels de santé, à l'éducation et à l'eau potable ; travail justement rémunéré ; participation à la prise de décisions comme faisant partie des libertés individuelles (Gutiérrez, 2000). Cette proposition fut universellement acceptée comme référence dans le vaste ensemble de politiques qui insistent sur la " participation sociale ". Dans ces années-là, la pauvreté s'institutionnalise comme faisant partie de l'agenda international du développement, question qui apparaît liée à l'implication toujours plus forte de la Banque dans la recherche, la récolte d'informations et de renseignements. Pour ces tâches, la Banque a commencé à financer la recherche locale et à former des techniciens afin de les habiliter à la formulation et la conception de projets.

Tout cela a nécessité la constitution de tout un champ d'études consacrées à cette thématique, dont l'expansion provoqua l'imposition et la légitimation d'un nouveau vocabulaire (centré sur des termes comme efficience, marché, revenu, actifs, vulnérabilité, pauvre, etc.) au détriment d'un autre (comme égalité, exploitation, domination, classe, lutte des classes, etc.) forgé dans les luttes sociales et lié à la tradition socialiste. Finalement, s'est non seulement établie une manière d'interpréter et de catégoriser la réalité sociale, mais s'est dessiné un nouvel agenda politico intellectuel. C'est à ce moment-là que la Banque s'est transformée en une agence capable d'articuler et de mettre en marche un projet plus universaliste de développement capitaliste à destination de la périphérie, projet ancré dans la " science de la pauvreté " ou " science de gestion politique de la pauvreté " par la voie du crédit, et non plus de la philanthropie (Mendes, 2009 : 136).

La proposition consistait à surmonter la pauvreté grâce à l'augmentation de la " productivité des pauvres ", vu que l'on considérait que, aussi bien à la campagne qu'à la ville, les pauvres étaient ceux qui n'étaient pas insérés dans des activités productives liées au marché. Une position qui non seulement blanchissait l'exploitation et la féroce accumulation du capital, mais avait aussi le mérite, pour les élites, d'isoler le phénomène de la pauvreté des relations sociales hégémoniques. Autrement dit, on installe la pauvreté comme un problème, rendant ainsi invisible le fait que la richesse est la véritable cause des problèmes sociaux. En parallèle, on récupère des pratiques coloniales, étant donné que ce ne sont jamais les pauvres qui définissent la pauvreté mais les institutions " spécialisées ", qu'elles soient mondiales ou gouvernementales.

C'est ainsi qu'apparaît toute une chaîne de définitions, d'abord celle de la pauvreté absolue, puis celle de sa localisation dans des espaces précis (en premier lieu dans les aires rurales, et au milieu des années soixante-dix environ dans les périphéries urbaines). À partir de là, on définit des politiques qui sont nécessairement " focalisées " et qui visent à résoudre le problème. Les concepts de focalisation, nécessités de base et productivité vont de pair ; mais en outre, on cherche à mettre à profit la main-d'oeuvre non rémunérée des pauvres pour baisser les coûts de la lutte contre la pauvreté, comme cela s'est passé avec le programme d'urbanisation des favelas. " Faire l'éloge de la praxis [3] des pauvres est devenu un rideau de fumée pour renier les engagements historiques des États dans la réduction de la pauvreté et du déficit en logements " (Davis, 2006 : 81).

L'étape suivante, presque naturelle, de cet enchaînement conceptuel et politique, est l'apparition d'organisations spécialisées dans le travail centré sur les pauvres, pour les " aider " à élever leurs revenus grâce à une amélioration de leur productivité. C'est ainsi que se répandent les ONG, " impérialisme mou " pour employer les termes de Mike Davis. La croissance exponentielle des ONG dans le monde pauvre a coïncidé avec les sanctions imposées par la Banque mondiale, ainsi que par d'autres organismes ou États du premier monde [4], à ces gouvernements qui instauraient des politiques redistributives. C'est ce qui est arrivé au gouvernement de Salvador Allende : à partir du moment où il fut élu président en 1970, les versements multilatéraux ont chuté en flèche, pour redémarrer nettement en 1973, l'année même où il a été renversé par Augusto Pinochet (Toussaint, 2007 : 104). D'autres pays ont été frappés : Pérou, Algérie, Guinée et le Nicaragua sandiniste. La Banque, et avec elle la coopération internationale, acceptait de combattre la pauvreté par des politiques ne visant que les " nécessités de base " et au moyen de prêts qui endettaient les pays. Peu après, avec le gouvernement Carter (1977-1981) l'objectif du combat contre la pauvreté s'est combiné avec la politique des " droits humains " ; cette dernière a fini par prévaloir sur le droit international qui considérait, entre autres, que la non-intervention était une règle de base pour réguler les relations entre États (Bartholomew et Breakspear, 2004).

Il est bon de noter que s'est ainsi constitué le tryptique politicoidéologique sur lequel chevauche le nouvel impérialisme : combat contre la pauvreté fondé sur des crédits afin de faire face aux nécessités de base, sans s'appuyer sur des réformes structurelles ; droits humains qui portent atteinte au droit international fondé sur la non-intervention ; enfin la démocratie électorale comme moyen de légitimation des gouvernements. Tout pays qui sortirait de ce programme est passible de sanctions, dans le meilleur des cas ; dans le pire, ses institutions seront déstabilisées et s'il ne renonce pas à son autonomie, il subira une invasion militaire.

Domestiquer le champ populaire Au début des années 1980, il s'est produit un important virage dans la politique des États-Unis et de la Banque mondiale : ils ont lancé les programmes d'ajustement structurel qui devaient ouvrir la voie au modèle néolibéral. Déjà, sur le point de se retirer de la présidence de la Banque, McNamara - qui appuyait l'ajustement structurel au moyen de prêts importants aux pays qui l'avaient mis en oeuvre - insista sur sa préoccupation pour " l'équité ", dans la mesure où une grande inégalité pouvait être " socialement déstabilisatrice " ; il signalait qu'il " est fort peu prudent, du point de vue économique, de permettre qu'au sein d'une nation arrive à se créer une culture de la pauvreté capable d'infecter et de saper tout le tissu social et politique " (Mendes,
2009 : 160).

Durant plus d'une décennie, la politique du combat contre la pauvreté fut abandonnée en tant qu'élément de l'offensive néolibérale menée par les gouvernements Ronald Reagan et George Bush (père). Le rapport de 1990 sur le Développement mondial publié par la Banque établit le binôme ajustement structurel/compensation focalisée de la pauvreté, tels deux visages d'un même processus d'implantation du néolibéralisme, cherchant à aborder les " coûts sociaux " de l'ajustement pour éviter une quelconque instabilité politique. L'insurrection populaire au Venezuela, connue sous le nom de Caracazo, en février 1989, en réaction à une série d'ajustements, doit avoir attiré l'attention en ce sens. Durant cette période, les politiques sociales cherchèrent à agir " tout en gardant la possibilité de gérer l'ajustement " (Mendes,
2009 : 195).

En tout cas, il paraît important de signaler que dans la période néolibérale sont appliqués les mêmes critères que ceux déjà adoptés durant la période McNamara, avec de petites adaptations et développements pour faire face aux nouveaux défis. L'expansion des ONG fut l'une de ces incorporations auxquelles s'en ajouteraient d'autres vers le milieu des années 1990 pour affronter les révoltes populaires successives.

Le Rapport de 1991 propose, parmi les sept actions prioritaires pour appliquer le programme néolibéral, le " transfert de la prestation de fonctions et services publics divers à des organisations non gouvernementales (ONG), véhicules plus efficaces pour promouvoir la participation populaire à l'allègement de la pauvreté " (Mendes, 2009 : 197). En parallèle, on propose le concept de " gouvernance " (défini comme exercice du pouvoir politique pour administrer les affaires de la nation) comme catégorie d'analyse pour encadrer les relations entre gouvernements, organisations sociales et institutions internationales. Le critère de la " gouvernance " a facilité l'incorporation massive des ONG dans l'allègement de la pauvreté. Selon les données de la Banque elle-même, en Amérique latine on est passé de 15% de projets en collaboration avec des ONG dans la période 1974-1989, à 50% en 1994. Quant au montant des sommes utilisées par les ONG pour le développement dans les pays de la périphérie, il est passé de 9 millions de dollars à 6 milliards 400 millions de dollars en 1989. " Quelques calculs montrent que les ONG ont utilisé plus de ressources à des fins de développement dans les pays périphériques que la Banque mondiale avec ses prêts et ses crédits " (Mendes, 2009 : 203). Ce fait avalise la position de ceux qui considèrent que le rôle principal de la Banque a été celui de référent intellectuel plus que celui de financier.

En Bolivie, un des pays définis comme prioritaires pour la coopération internationale, il y eut à cette période une explosion d'ONG : de 100 en 1980, elles sont passées à 530 en 1992 (Arellano- Petras, 1994 : 81). Au fur et à mesure de la décennie, le poids des ONG dans les projets de la Banque continuait à s'accroître, au point d'atteindre 59% des projets pour l'Amérique latine en 1999, presque quatre fois plus en une seule décennie (Mendes, 2009 : 238). Pourtant, le problème ne se situe pas tant au niveau des ONG elles-mêmes - bien qu'elles fassent évidemment partie du problème - qu'au niveau des modes de travail inspirés par les politiques tracées par la Banque mondiale. Plus que par la quantité d'ONG incorporées à la coopération, le changement s'est produit en leur sein. À cette période apparaît une forte concurrence pour obtenir des financements et des espaces d'activité, ce qui les amène à une plus grande institutionnalisation et professionnalisation, si bien qu'" elles sont devenues de plus en plus semblables aux organisations internationales, entrepreneuriales et multilatérales dans leur logique de fonctionnement, leur structure organisationnelle et leur mode opératoire, même si beaucoup n'avaient pas les mêmes objectifs " (Mendes, 2009 : 205 ; Rodríguez-Carmona, 2009).

D'autres facteurs ont contribué à ce processus de professionnalisation : la nécessité de disposer d'équipes ayant une formation universitaire (une multitude d'anthropologues, de sociologues et de politistes) ; l'obligation d'être à l'aise en anglais ; l'obligation de voyager et d'acquérir des expériences de travail transnational ; l'acceptation des règles du jeu sur le terrain de la coopération, et surtout, la maîtrise des savoirs nécessaires pour élaborer des projets capables d'obtenir un financement et pour atteindre les objectifs de manière efficiente. Ironie de la vie, cet " impérialisme mou " s'étend au moment même où l'Empire intensifie ses interventions militaires, " l'impérialisme dur " : pendant l'ère Clinton (1993-2001), il y a eu 48 interventions militaires, contre 16 durant toute la guerre froide (1945-1991).

Selon Davis, " la révolution des ONG " fut aussi importante que le " combat contre la pauvreté " des années 60, à l'heure de la révision des relations entre les États-Unis et les pays de la périphérie. Ce processus s'est accéléré, comme nous l'avons vu plus haut, dans les années 1990 sous la présidence de James Wolfensohn [5], très empathique vis-à-vis de la gestion de McNamara. Le résultat de cette massive " participation " de la " société civile " (termes qui se sont généralisés dans ces années-là) à la gestion du combat contre la pauvreté, fut de renforcer la position de trois acteurs : un petit groupe de professionnels transnationaux de rang ministériel, les agences de développement et les ONG internationales (Davis, 2006 : 84). Avec une position très semblable à celle de James Petras, pour qui les ONG ont usurpé l'espace politique des mouvements de base, Davis soutient qu'elles ont été très efficaces dans la cooptation des leaders locaux " ainsi que dans la conquête de l'hégémonie de l'espace social traditionnellement occupé par la gauche ", avec pour effet de " bureaucratiser et déradicaliser les mouvements sociaux urbains " (Davis, 2006 : 85).

Enfin, la gestion de Wolfensohn dut affronter, depuis le milieu des années 1990 jusqu'à la fin de sa présidence en 2005, une longue suite de soulèvements populaires en Amérique latine. Une bonne partie des réponses qu'elle apporta furent adoptées par les gouvernements progressistes de la région, étant donné qu'alors la Banque mondiale " jouissait d'une position sans rivale en matière d'influence intellectuelle " (Mendes, 2009 : 330). Ses publications, au premier rang desquelles le Rapport annuel sur le développement mondial (la publication dans ce genre la plus citée dans le monde), étaient des références obligées dans les cours, les revues d'économie, comme dans les recherches universitaires qui dépendaient des indicateurs sociaux et économiques émanant de la Banque. Les gouvernements ont utilisé les données de la Banque et repris le type de cours qu'elle dispensait, en les utilisant comme modèle de formation pour leurs propres équipes dirigeantes.

Pour affronter la nouvelle conjoncture de forte délégitimation du modèle néolibéral et de vaste insurrection sociale, la Banque a proposé une analyse plus fine du développement, poussant à la création d'incitations microéconomiques [6] qui viendraient en complément des bases macroéconomiques du néolibéralisme, " moyennant des initiatives destinées à promouvoir l'internalisation de règles de conduite sociale et de consentement de la part des groupes sociaux subalternes, par le biais de canaux limités et corporatifs de participation politique et d'action sociale " (Mendes, 2009 : 241). En effet, la Banque avait compris que le continent traversait une situation potentiellement explosive. Sebastián Edwards, économiste en chef de la Banque mondiale pour l'Amérique latine et les Caraïbes, proposa une sorte de reconstruction du rôle et de la présence de l'État, prenant ses distances avec la proposition antérieure d'un " État minimum ", et se faisant le défenseur d'institutions fortes et de la cohésion sociale. En 1997, Edwards écrivait : " Peut-être la rébellion du Chiapas n'a-t-elle pas été un événement isolé, mais un premier signal du profond et croissant malaise qui règne en Amérique latine " (Mendes, 2009 : 265).

Devant cette situation, le Rapport de la Banque de 1997 fait une série de propositions aux accents bien connus : " rapprocher l'État du peuple ", inciter à la " participation sociale " ; il promeut des programmes avec une forme de contrepartie et un travail idéologique pour " donner aux pauvres les conditions qui leur permettront de devenir meilleurs avocats de leurs propres intérêts " (Mendes, 2009 : 268-270). Puis, dans le Rapport de 2001, face à l'aggravation de la situation sociale et l'apparition de crises politiques, il recommande le " renforcement de l'autonomie et l'empowerment [7] des pauvres " et de " favoriser la mobilisation des pauvres dans des organisations locales pour qu'ils contrôlent les institutions étatiques, participent au processus de décision locale et, ainsi, collaborent à assurer la primauté de la loi dans la vie quotidienne " (Mendes, 2009 : 289).

Il est bon de rappeler qu'au même moment, la Banque mit en marche l'un de ses projets les plus ambitieux, le Programme de développement des peuples indiens et noirs de l'Équateur (PRODEPINE) [8]. La Banque sortait d'un monumental échec au Mexique où le Programme national de solidarité (PRONASOL) avait non seulement été incapable de freiner l'insurrection indigène du Chiapas mais, comme nous le verrons, avait même constitué un des facteurs qui l'ont encouragée.

Notes
[1] Voir DIAL 3129 - " Au-delà du développement " ; 3133 - " MEXIQUE - Tepito : histoires d'un barrio du centre ville de Mexico ", 3137 - " " Quand la misère chasse la pauvreté " : entretien avec Majid Rahnema ", 3141 - " L'invention du développement " et 3145 - " Être comme eux ".
[2] L'états-unien Robert McNamara (1916-2009) a été secrétaire à la Défense de 1961 à 1968 sous les présidences Kennedy et Johnson, puis président de la Banque mondiale de 1968 à1981 - note DIAL.
[3] La pratique - note DIAL.
[4] Les pays du Nord - note DIAL.
[5] James Wolfensohn a été président de la Banque mondiale de 1995 à 2005 (deux mandats) - note DIAL.
[6] Comme le micro-crédit - note DIAL.
[7] La " capacitation " - note DIAL. [8] J'ai abordé ce thème dans " El arte de gobernar los movimientos " (" L'art de gouverner les mouvements "), Autonomías y emancipaciones. América Latina en movimiento, Santiago de Chile, Quimantú, 2008. Source (espagnol) : Raúl Zibechi, Progre-sismo : la domesticación de los conflictos sociales, Santiago du Chili, Quimantú, 2011, p. 23-50
(chapitre 1). Traduction de Sylvette Liens DIAL # 3149, 9 mai 2011

* Source (espagnol) : Raúl Zibechi, Progresismo : la domesticación de los conflictos sociales, Santiago du Chili, Quimantú, 2011, p. 23-50 (chapitre 1).

* NDLR. Zibechi, Raúl : journaliste uruguayen, professeur et chercheur à la Multiversidad Franciscana d'Amérique Latine, et conseiller de plusieurs organismes.


La " lutte contre la pauvreté " comme contre-insurrection

Par Raúl Zibechi Publié dans Haïti Liberté, Vol. 4 No. 51, Du 6 au 12 Juillet 2011

Nous continuons, cette semaine, la seconde et dernière partie de l'article de Raúl Zibechi : La " lutte contre la pauvreté " comme contre-insurrection. Ce texte, dont la première partie a paru la semaine écoulée, est une traduction du chapitre 1 du livre Progresismo : la domesticación de los conflictos sociales (Santiago du Chili, Quimantú, 2011, p. 23-50).

De l'échec mexicain au " renforcement des organisations " Le Programme national de solidarité (PRONASOL) fut un programme très ambitieux : il s'est proposé de combattre la pauvreté avec la participation des communautés et en appelant la société à participer par la création de " comités de solidarité " qui furent les cellules de base du programme. Durant les six années de Carlos Salinas de Gortari (1988-1994), 170 000 comités furent créés dans tout le pays, ce qui est révélateur de l'effort réalisé. Cependant, loin de contribuer à diminuer la pauvreté - les analystes mexicains sont tous d'accord là-dessus - le Programme de solidarité fut l'un des facteurs qui aggrava le mécontentement chez les paysans et les Indiens, lesquels soutinrent le soulèvement zapatiste du 1er janvier 1994.

La naissance du PRONASOL, encore appelé Solidarité, est une conséquence des graves problèmes de gouvernementalité [2] et de légitimité, découlant de l'évidente fraude électorale contre le Front démocratique national de Cuauhtémoc Cárdenas [3], lors des élections présidentielles de 1988. Les fonds destinés aux dépenses sociales, éparpillés en une multitude de projets non coordonnés, furent centralisés et transférés à PRONASOL pour soutenir trois secteurs : bien-être social, projets productifs et développement régional. Le programme concentrait le pouvoir dans les mains du gouvernement pour qu'il " canalise les ressources financières vers les zones de turbulence ou vers les groupes de mécontents " (Mackinlay et de la Fuente, 1994 : 69).

En fait, PRONASOL cherchait à renforcer l'État en restructurant ses bases à un moment où le néolibéralisme était en plein essor au Mexique, lequel, à son tour, s'apprêtait à signer l'Accord de libre-échange nord-américain
(ALÉNA). Cette volonté de promouvoir une si vaste participation de la société au moyen des comités - qui étaient créés pour réaliser un travail précis et qui nommaient les personnes chargées de son exécution et de sa surveillance - visait à écarter les organisations corporatistes et corrompues qui n'auraient cherché que leur propre avantage. Sur ce point, il me paraît bon de reprendre l'analyse d'Héctor Díaz- Polanco concernant le PRONASOL.

Dans l'élaboration du programme, deux courants de pensée ont exercé leur influence. D'un côté, les intellectuels mexicains qui défendaient l'idée de travailler avec le secteur social de l'économie, c'est-à-dire ces organisations de paysans et de travailleurs qui auraient réalisé un travail collectif, auraient détenu la propriété sociale et auraient utilisé les excédents également selon un critère social. Le second courant est venu de la Banque mondiale, qui proposa un vaste programme d'aide à la lutte contre la pauvreté au moyen d'un renforcement de la participation communautaire, ce qui fut ensuite appelé " développement participatif "
(Díaz-Polanco, 1997 : 104-125).

De cette manière, on espérait rendre compatibles le paquet de l'ajustement macro-économique et une stabilité sociale qui garantirait la gouvernementalité. L'un des objectifs était que l'inévitable tension sociale - provoquée par l'augmentation de la pauvreté et la déstructuration des réseaux de survie des paysans et des secteurs populaires urbains - trouve une caisse de résonance dans le PRONASOL. Tandis que la stratégie économique néolibérale restait assujettie aux décisions d'en-haut dans des domaines éloignés de la population, une sphère sociale s'ouvrait où les secteurs populaires auraient pu négocier leurs revendications et leurs priorités. Il semble difficile de mieux synthétiser la proposition de la Banque mondiale :

Dans cette sphère populaire, on inciterait les secteurs sociaux à participer et à investir leurs propres efforts pour surmonter leurs carences, avec l'aide des gouvernements et, éventuellement, de quelques organisations non gouvernementales. Le dialogue ici s'établit entre des organisations sociales considérées comme des molécules - que bien souvent le propre gouvernement doit promouvoir - et l'État comme représentant de la nation, à condition de ne jamais mettre sur la table les grands thèmes stratégiques qu'il convient de traiter dans une autre sphère
(Díaz-Polanco,1997 : 109).

Pour obtenir que ce secteur s'implique, il était proposé d'adopter quatre critères : respecter l'identité, la culture et l'organisation des peuples indiens ; faire participer les peuples et communautés à travers leurs organisations véritablement représentatives ; laisser participer toutes les organisations sociales sans aucune discrimination ; enfin, éviter la substitution des sujets sociaux, le paternalisme et l'intermédiation. Au-delà de la déclaration d'intentions de la Banque et de l'Institut national indianiste (INI) - qui joua un rôle éminent dans l'exécution du programme - et d'un diagnostic assez juste de la réalité, le PRONASOL non seulement n'a pas pu atteindre les objectifs qu'il s'était fixés mais a obtenu exactement l'inverse.

Les fonds utilisés furent importants. Les dépenses de Solidarité dans l'État de Chiapas ont augmenté de
130% entre 1989 et 1990 et de 50% l'année suivante ; elles étaient destinées au bien-être social et aux travaux publics et seulement à hauteur d'un peu plus de 10%, à l'aide aux activités productives (Harvey, 2000 : 195). Durant les trois premières années, on considéra que le programme était un succès, mais particulièrement dans un domaine : " atténuer et contrôler les situations d'ingouvernementalité " (Mackinlay et de la Fuente, 1994 : 75). Cependant, à l'échelon local, de fortes tensions apparurent entre les groupes qui voulaient s'assurer le contrôle des ressources financières pour renforcer leurs propres réseaux sociaux. Les projets tombaient à l'eau non seulement à cause du bureaucratisme et de la centralisation, mais aussi en raison de la prédominance des appareils techniques aux dépens des leaders des organisations sociales. En réalité, malgré le discours sur la décentralisation et la participation, le gouvernement de Salinas tira tous les fils du PRONASOL. Cela eut des effets très violents sur les peuples indiens et les secteurs populaires organisés. D'après Díaz-Polanco, le véritable but du PRONASOL n'a jamais été d'attaquer à fond la pauvreté mais de faire contrepoids aux conséquences du programme néolibéral.

Au Chiapas, les analyses les plus diverses, y compris les officielles, estiment que le PRONASOL a créé une situation de crispation sociale qui a facilité l'expansion du zapatisme. Le Chiapas fut l'État où le programme connut son plus ample développement et où furent créés le plus de comités de solidarité. Mais comme l'objectif était de s'en assurer le contrôle, le programme a dérapé et affaibli les organisations indépendantes et il a facilité la création de multiples groupes sous son contrôle direct. C'est ainsi que furent démantelées les organisations qui assuraient le tissu d'intermédiation sociale à la campagne. Les conséquences furent que les classes dominantes locales ont utilisé le programme Solidarité pour détourner des fonds à leur profit, que les inégalités sociales et interrégionales se sont accentuées, et que s'est installé un climat d'irritation et de désespoir dans les communautés, surtout en raison de la suppression de leur indépendance dans les choix d'organisation et d'action.

Tandis que Solidarité visait à ce que la participation des organisations paysannes se convertisse en " contrepoids des élites locales ", la réalité a montré que le contrôle et la manipulation des fonds par le gouvernement étatique de Patrocinio González Garrido sont devenus l'" un des facteurs qui ont contribué à générer divisions et mécontentement parmi les communautés indiennes " ; cela, à son tour, a fait que dans les premiers jours de février 1994 " de nombreux groupes de paysans ont occupé les municipalités de leurs communes pour réclamer la destitution de leurs maires " (Harvey, 2000 : 196-197). La désastreuse expérience mexicaine, dans laquelle aussi bien le gouvernement que la Banque avaient placé tant d'espérances, devait nécessairement être évaluée pour ne pas répéter les erreurs. Les conclusions qu'en tire Díaz- Polanco ne semblent pas très éloignées de celles données par les propres fonctionnaires de l'organisme multilatéral :

Les politiques gouvernementales de développement pour les peuples indiens requièrent l'existence d'un interlocuteur valable. En grande partie, l'échec ou la faible efficacité des programmes pour obtenir des résultats substantiels et durables, est directement lié à la faible organisation de l'économie, des communautés et des peuples, spécialement à l'échelon régional […]. La carence commune de ces organisations solides est un handicap pour que les programmes puissent trouver (à supposer qu'on la cherche vraiment) un sujet social - représentatif, doté de légitimité et de force morale au sein des communautés - capable de les faire fonctionner (Díaz-Polanco, 1997 : 124).

De là, nous pouvons passer, directement, au programme suivant de lutte contre la pauvreté : le Projet de développement des peuples indiens et noirs de l'Équateur (PRODEPINE) mis en place à partir de 1997. Ce programme visait précisément à résoudre les difficultés rencontrées par Solidarité au Mexique ; c'est pourquoi la priorité de la Banque devint le " renforcement des organisations ". Il faut seulement noter que l'efficience que désiraient les politiques gouvernementales au sujet des peuples indiens, peut être extrapolée à l'ensemble de la société.

Le PRODEPINE est né de la signature d'une convention internationale entre la Banque mondiale et le Fonds international pour le développement indien, avec l'appui du gouvernement équatorien, pour un total de 50 millions de dollars. La Banque se proposait de mobiliser le capital social comme étant le chemin pour rendre acteurs les exclus, ce qui se traduisait par la proposition de renforcement des organisations, et impliquait donc la participation active des organisations indiennes. Le directeur exécutif du PRODEPINE considérait que jamais auparavant n'avait été réalisé en Amérique latine un projet aussi décentralisé, novateur et participatif que celui-là. La façon avec laquelle il impliquait les organisations sociales non seulement améliora considérablement l'exécution du projet mexicain, mais devint un modèle à suivre pour de futurs projets.

Un dirigeant paysan décrit les étapes que franchissent les organisations de second degré (OSD) quand elles travaillent avec le programme :

D'abord les OSD font leur autodiagnostic. Le PRODEPINE ne fait pas cela. Ses seules actions consistent à mettre les fonds sur un compte de l'organisation, lui fournir la méthodologie, assurer le suivi, lui donner les règles, et c'est l'organisation qui engage les techniciens, les siens propres ou de l'extérieur […]. Le premier accord s'arrête là. Le second accord en deux mots, c'est que nous-mêmes nous fournissons les fonds pour engager un professionnel, car la conception d'un projet est déjà un travail technique […] Une fois que le projet est prêt, nous passons à l'exécution. Là encore, l'organisation apporte les fonds et engage quelques techniciens, au minimum un comptable et un administrateur, et on passe à l'exécution (Bretón,
2001 : 233).

Les organisations contrôlent tout le processus, tandis que le PRODEPINE, c'est-à-dire la Banque mondiale, ne fait que financer, accompagner, former, conseiller et contrôler. En plus, elle réalise une action clé : un recensement des organisations pour obtenir " des pistes sur la qualité des structures des organisations et sur les capacités de chaque OSD d'assumer les responsabilités avec pertinence (Bretón, 2001 : 234). C'est là le point sensible. Le renforcement des organisations consiste, après le recensement et le relevé des organisations, à différencier celles qui sont déjà aptes à travailler avec le programme de celles qui doivent être " aidées " pour qu'elles acquièrent ces qualités qui, aux yeux de la Banque, leur manquent encore.

Le PRODEPINE fut exécuté entre 1998 et 2002, mais le projet commença à mûrir en 1995, dans une conjoncture clé. Un an avant, en 1994, le soulèvement zapatiste avait pulvérisé les objectifs du PRONASOL au Mexique et, la même année, en Équateur, s'était produit un second soulèvement indien qui envoya lui aussi dans les cordes la gouvernementalité tant désirée. Pour cette raison, nous pouvons affirmer que la politique du renforcement des organisations, comme toutes les politiques antérieures, visait à domestiquer le mouvement indien, en limant ses arêtes les plus antisystémiques, en opérant depuis l'intérieur et en exerçant une influence au sein même du mouvement.

Le combat progressiste contre la pauvreté Il me paraît important de mettre en relief comment la Banque mondiale a créé un ensemble de concepts qui, avec quelques variantes, nous accompagne jusqu'à aujourd'hui. Le premier et le plus important est de placer au centre le combat contre la pauvreté. La priorité de cette politique n'est pas remise en question par les forces de gauche, elle fut même assumée sans problème comme l'axe de leurs politiques sociales. Le combat contre la pauvreté comporte une batterie de concepts et de méthodologies de travail qui ont été adoptés sans examen critique, comme si c'étaient des données réelles, par les gouvernements progressistes installés dans la région à partir de 2000. Parmi ces concepts, il faut signaler les " nécessités de base ", " l'extrême pauvreté " et " l'exclusion ", ainsi que la " participation sociale " pour combattre la pauvreté, et la " mobilisation " (et par conséquent l'organisation) des pauvres pour rendre plus efficace un tel combat ; mais il y en a beaucoup d'autres. Au moment où le soulèvement social contre le modèle était au plus haut, sont même apparus des concepts comme " autonomie ", afin de tenter de recueillir les aspirations populaires pour les recycler en instruments au service de la gouvernementalité.

Dans la dernière phase, quand il devient évident que des pans entiers de la société se soulèvent contre le modèle, les politiques ciblées et compensatoires se révèlent incapables d'atteindre leur objectif central : le combat contre la pauvreté. Il s'agit alors, comme on a tenté de le faire au Mexique de façon brouillonne et en Équateur de façon ordonnée, d'impliquer l'ensemble du mouvement social dans les politiques sociales et la gouvernementalité. Cependant, la délégitimation du modèle néolibéral, et de la Banque mondiale elle-même, a créé une ambiance propice à l'introduction de quelques modifications dans les politiques sociales. Les politiques ciblées passèrent au second plan et on commença à donner la priorité à l'universalisation, tout au moins en paroles. Dans quelques pays du Cône Sud, on commença à croiser des perspectives qui n'émanaient plus des institutions multilatérales mais d'autres agences, certaines très proches des mouvements sociaux, qui pendant un moment accompagnèrent les mobilisations contre le modèle.

Une des nouveautés majeures introduites par le progressisme - outre l'accent mis sur le territoire - est en relation avec l'économie sociale ou économie solidaire, qui devint l'un des axes des politiques sociales. Dans plusieurs pays de la région (en particulier en Argentine, au Brésil et au Venezuela) on cherche à renforcer un secteur fondé sur la coopération et l'aide mutuelle qui n'est ni l'économie privée, ni l'économie d'État. En Argentine, il existe 21 729 coopératives et 7 396 mutuelles immatriculées, qui constituent à peine l'un des trois pans de l'économie sociale ; les deux autres sont les entreprises récupérées et " le monde de l'entreprenariat et de l'auto-emploi, soit individuel soit associatif " (Arroyo, 2009 : 85). Au Brésil, le Secrétariat national de l'économie solidaire (SENAES) a recensé 14 956 entreprises d'économie solidaire en 2005, avec 1 250 000 membres, entre coopératives, associations et groupes informels (Ministère du travail et de l'emploi, 2006 : 12).

Depuis la mise en place du " Plan national de développement local et d'économie sociale Mains à l'ouvrage " en 2003, jusqu'à la mise en marche de " Argentine au travail - Programme d'intégration sociale avec travail " en 2009, le gouvernement argentin, au moyen de l'aide aux entreprises productives, cherche à " intervenir dans les groupes vulnérables pour qu'ils puissent s'insérer dans le monde productif et créer des liens avec le secteur privé pour former et/ ou consolider des processus productifs durables " (Arroyo, 2009 : 90). Depuis 2003 jusqu'à la fin de 2009, Mains à l'ouvrage s'est consacré à renforcer des entreprises de premier échelon qui promeuvent l'auto-emploi dans le but de créer un lien entre l'État, les organisations sociales et les citoyens ", grâce à l'appui technique et financier et en promouvant " des alternatives de commercialisation associées " (Ministère de développement social, 2009 : 18). Le programme travaille avec des coopératives et des mutuelles déjà existantes et favorise la création d'autres, mais il travaille aussi avec des usines récupérées. De même que son homologue brésilien, il a contribué à la réalisation du Ve Congrès d'économie sociale auquel participèrent 3000 représentants d'entreprises diverses. Il faut ajouter que l'État n'est pas seulement fournisseur mais aussi un des principaux clients de ces initiatives.

Le programme Argentine au travail a plus d'incidence sur les mouvements sociaux. C'est la politique sociale la plus ambitieuse qu'a lancée le gouvernement argentin : elle crée 100 000 postes de travail dans des coopératives comptant un minimum de 60 membres, qui gagne 1 300 pesos mensuels (335 dollars). Elle se présente comme quelque chose de nouveau, ni politique ciblée ni financements, parce que son objectif est de " récupérer la dignité du travail " (Ministère du développement social, 2010b). Les candidats s'inscrivent et sont ensuite sélectionnés s'ils satisfont à une série de conditions requises (sur 144 000 inscrits,
40 000 ont été retenus), le ministère réalise des visites dans les quartiers et à domicile, ainsi que des entretiens personnels avec les sélectionnés et on leur offre une formation minimum, pour travailler dans des coopératives qui réaliseront des travaux publics de moyenne et faible complexité. Le travail s'effectue en équipes sous la responsabilité d'un contremaître et le salaire pourra être retiré à la banque avec une carte de débit.

D'après la ministre Alicia Kirchner [4], il ne s'agit ni d'une politique d'assistance ni de compensation, vu " qu'une coopérative te permet de construire une organisation sociale, où les gens commencent à s'aider de manière différente " (Ministère de développement social, 2010a). Comme le programme s'adresse à des personnes qui n'ont pas de revenus ni d'aides sociales, ni aucune autre forme d'allocation, et qu'il offre une rémunération sensiblement supérieure à celle des autres programmes (le revenu est huit fois supérieur aux versements de base), il a généré une grande espérance. Les organisations territoriales, comme le Front Dario Santillán, reconnaissent qu'il s'agit du plan social le plus ambitieux lancé jusqu'à présent, tant par la quantité de personnes concernées que par le montant du salaire, qui se situe bien au-dessus de ce qu'un chômeur peut espérer toucher pour un travail au noir, à tel point que " plusieurs compagnons et compagnes dans les quartiers ont déjà abandonné les travaux précaires pour s'inscrire au plan " (Front populaire Dario Santillán, 2009).

Bien sûr, ce qu'entend le gouvernement par économie sociale est à peine une caricature de ce que réellement on propose sous cette appellation. Il ne s'agit pas de véritables coopératives, puisque les membres ne se connaissent pas auparavant et sont formés par la hiérarchie ; en outre on favorise le travail précaire, pour seulement six mois, en utilisant la formule de la coopérative. En tout cas, la proposition eut un impact sur les mouvements qui n'hésitent pas à inscrire leurs membres avec l'espoir de disputer le contrôle des coopératives pour les transformer en espaces autonomes vis-à-vis de l'État. En second lieu, il paraît évident que se produira quelque chose de similaire à ce qui a été vécu au Mexique avec le PRONASOL : la bureaucratie de l'État et la culture politique dominante finiront par couler le programme. Dans ce cas, tout l'engrenage des intendants péronistes de la périphérie urbaine est bien disposé à utiliser le programme Argentine au travail pour consolider le clientélisme. Ce n'est pas pour rien que les mouvements réclament " des coopératives sans punteros [5] ".

Il est clair que ce programme peut être une fenêtre intéressante pour observer comment l'économie solidaire, ou sociale, est passée en très peu de temps, de la plaine aux ministères, d'une forme, parmi d'autres, de résistance et de lutte pour changer le monde, à son inscription comme importante politique sociale venue d'enhaut. C'est, pour le dire rapidement, le dernier outil manié par le progressisme gouvernemental pour maintenir la gouvernementalité.

S'il est bien établi que le concept d'économie solidaire a plus de deux siècles d'histoire, toujours lié à la résistance des travailleurs au capital (Arruda, 2005), en Amérique latine il a à peine deux décennies. Le premier à le formuler fut Luis Razeto, économiste chilien lié aux mouvements urbains. Au début des années 1980, quand il revint de son exil dû à sa militance communiste sous le gouvernement de Salvador Allende, il se proposa de comprendre comment faisaient les gens, dans les quartiers populaires de Santiago, pour survivre au milieu d'un chômage gigantesque. Quand redoublaient les manifestations de pobladores [6], qui organisèrent des soupes populaires ainsi qu'une ample gamme d'initiatives pour arriver à survivre, Razeto observa des pratiques économiques différentes des pratiques hégémoniques, basées sur des valeurs et des rationalités comme le don, la coopération et la frugalité, qui n'existent pas dans l'économie capitaliste. À partir de ce moment-là, il travailla avec la plus grande rigueur pour trouver comment faire en sorte que ces liens puissent aboutir à des pratiques qui leur permettent de passer de l'économie populaire à l'économie de la solidarité (Razeto, 2002).

Razeto rejeta cependant la voie étatique avec des arguments très proches de ceux du zapatisme, mais formulés quelques années avant l'irruption de l'EZLN. Dans ses réflexions, il cherchait, outre de nouveaux chemins pour le changement social, à tracer un bilan de sa militance communiste. Il affirma que la première erreur est de croire que le changement doit être global, c'est-à-dire chercher un modèle qui suppose une restructuration complète de la société, car pour le conduire il sera indispensable de compter avec les mécanismes de pouvoir que seul offre l'État. C'est justement cette concentration de pouvoir que cherchent à éviter ceux qui désirent changer le monde, dit Razeto, car cela implique de reconstruire des relations de domination et subordination. Pour changer le monde, il faut créer quelque chose de nouveau, la véritable attitude transformatrice est donc l'activité créatrice, qui peut consister à construire de nouvelles réalités, exemptes d'injustices, d'oppressions, d'inégalités, qui nous poussent à promouvoir le changement social (Razeto, 1993).

Bien qu'il ait été un des fondateurs du Parti des travailleurs (PT) au Brésil, l'économiste Marcos Arruda soutient une position assez proche. Lorsqu'il réfléchit sur la manière par laquelle l'économie solidaire peut s'imposer, il se dit convaincu que " grâce à son expansion et irradiation, au moyen de la communication et de l'éducation solidaire, de l'effet de démonstration, du dialogue et de la persuasion, ce système, progressivement, occuperait de plus vastes espaces et construirait une économie du travail émancipé " (Arruda, 2005 : 163). Arruda a quitté le PT et s'est transformé en critique déterminé du gouvernement de Lula.

Le courant favorable à ce que l'État joue un rôle dans l'économie solidaire, a en la personne de l'économiste José Luis Coraggio un de ses plus remarquables défenseurs. Son point de départ fut le passage du secteur informel à l'économie populaire, basée sur les unités familiales (Coraggio, 1994), pour continuer ensuite un parcours qui le conduisit à formuler l'économie du travail et à adopter postérieurement l'économie sociale (Coraggio, 2004). Il distingue trois sous-systèmes : l'économie du capital, l'économie publique et l'économie sociale ou du travail. À son avis, cette économie parviendrait à être hégémonique en dépassant de la fragmentation qui caractérise l'économie populaire, grâce à des programmes qui permettraient d'étendre et consolider des réseaux de coopération et d'échanges, ce qui, avec l'aide de l'État, peut lui permettre d'exercer un pouvoir sur le marché et sur l'administration publique. Bien qu'il défende l'autonomie des entreprises, " il se propose d'insister de plus en plus sur l'incarnation de ses valeurs au sein de l'administration publique et du système politique " (Coraggio, 2004 :
288).

Ses réflexions ont évolué selon un parcours similaire à celui des partis qui composent le Forum de São Paulo [7] depuis le début des années 90, qui les amena à participer aux gestions municipales, et ensuite aux gouvernements nationaux. Il affirme que l'économie sociale ne peut croître sans l'appui de l'État, en particulier des gouvernements locaux. À l'heure d'expliquer comment l'économie sociale parviendra à disposer des " ressources productives externes " (c'est-à-dire des moyens de production aux mains de la bourgeoisie), il prône cinq chemins : un système fiscal progressif, la régulation des échanges commerciaux, les dons des agences de coopération et des ONG, le versement de ressources au moyen de subsides et de remises de biens d'État, et les achats par l'État de la production de ce secteur (Coraggio,
2004 : 129-130).

Critique acerbe des politiques ciblées et compensatoires, il défend la croissance de l'économie sociale sans qu'il soit nécessaire d'exproprier les classes dominantes, mais surtout il veut " activer toutes les capacités de tous les citoyens exclus du système du travail " (Coraggio, 2004 : 289). De cette manière, sur la base de la coexistence des trois économies, de l'aide de l'État à l'économie sociale et du renforcement des capacités de celle-ci par la promotion de l'activisme social, il espère qu'à plus ou moins long terme une autre économie se construira. Dans l'une de ses dernières interventions, il explique :

Construire une économie alternative requiert une conjonction entre l'économie publique et l'économie sociale et solidaire qui se rencontrent et s'accordent dans des espaces démocratiques ; c'est un chemin vers la souveraineté du peuple, exercée dans la rencontre des organisations sociales, des représentants politiques et des fonctionnaires publics […]. La construction d'une autre économie est une tâche pour de multiples acteurs, qui doivent partager les grandes lignes d'une proposition de transformation, apporter et compter sur des ressources suffisantes pour constituer une véritable plateforme d'appui pour les agents de cette nouvelle économie. C'est en même temps une base ferme pour la construction de la citoyenneté, vu que les droits individuels ne peuvent s'exercer pleinement qu'avec autonomie, satisfaction des besoins élémentaires, et en relation solidaire avec les autres (Coraggio, 2007).

Pour en arriver là, il sera nécessaire d'approfondir la redistribution progressive des revenus, en combinant les prestations individuelles avec la constitution de fonds de développement pour les communautés et les associations, qui pourront " décider de manière autonome du meilleur usage de ces ressources " (idem). Cette politique s'accompagne de l'investissement public dans les secteurs de l'éducation, de la santé, de l'énergie, de l'eau et de la terre.

À grands traits, c'est un projet similaire à celui défendu par Daniel Arroyo, ex-secrétaire aux Politiques sociales du Ministère du développement social argentin, quand fut mis en marche le programme Mains à l'ouvrage. En effet, le projet de ce programme, de même que celui de l'actuel Argentine au travail, consiste à " générer les conditions pour que les familles aient plus de ressources et puissent accéder au moins aux biens et services de base, donc puissent vivre mieux ", ce qu'elles ne pourront réaliser qu'en " produisant et en vendant " (Arroyo,
2003).

Pour conclure, je voudrais signaler que cette manière progressiste de combattre la pauvreté, c'est-à-dire la version appliquée en Argentine, au Brésil, au Chili, en Équateur et Uruguay, entraîne des changements et des continuités quant aux politiques défendues par la Banque mondiale. Sur certains points remarquables, il y a une évidente distanciation vis-à-vis des politiques défendues par la Banque : l'intention d'aller au-delà de la focalisation au moyen de la massification, ainsi que le changement des politiques macroéconomiques, sont, de mon point de vue, les deux aspects les plus notables. Cependant, sur les aspects centraux, il existe une évidente continuité avec la politique des organismes multilatéraux. Il ne faut pas oublier que ces derniers défendent depuis bientôt deux décennies des politiques sociales centrées sur " la mobilisation des pauvres ", le travail avec les organisations sociales auxquelles ils délèguent des responsabilités comme le diagnostic et l'exécution, et même la défense de " l'autonomie " de ces organisations, comme je l'ai montré plus haut. L'incorporation de l'économie sociale comme axe des nouvelles politiques pourrait être un aspect très positif si l'on dépassait quelques questions conceptuelles et politiques qui l'affaiblissent. Je crois, néanmoins qu'il existe trois noyaux de base qui restent présents dans les politiques sociales progressistes :

1. La pauvreté continue à être considérée comme un problème, et ce problème, au-delà de l'opacité des discours, consiste en ce qu'elle est vue comme une menace à la stabilité, ou à la gouvernementalité si l'on préfère. Il est entièrement faux que le problème central de nos sociétés soit l'existence de pourcentages élevés de pauvreté. Le véritable problème est la richesse, c'està- dire l'existence d'une classe sociale parasitaire, qui ne joue aucun rôle positif dans la société alors qu'elle dispose du pouvoir suffisant aussi bien pour influer sur les politiques des États, les agendas publics et les media, que pour détourner l'attention de son impudique accumulation de richesses. Rompre avec cette conception de la pauvreté comme un problème à résoudre et centrer l'attention sur la richesse, sont une exigence pour changer les politiques sociales. C'est une option politique.

2. Comme le font la Banque mondiale et la coopération internationale, la pauvreté devient une " donnée sans origine ", une constatation à partir d'une liste de carences et de besoins, de pourcentages de population qui doivent être pris en charge par des programmes d'État (Rodríguez-Carmona, 2009 : 28). Je veux dire que la pauvreté se dépolitise et devient un problème technique, lié à l'application efficiente et efficace de solutions. En la dépouillant de sa signification politique, tout le débat reste centré sur les meilleurs moyens de réduire les pourcentages ; c'est le terrain sur lequel, tout au long de la dernière moitié du siècle, a fleuri une infinité de recettes qui, invariablement, ont pour objectif de décontextualiser, d'occulter la richesse. Dans cette conception, les changements structurels ne manquent certes pas, il peut même y avoir coopération avec les entrepreneurs en faisant appel à leur " responsabilité sociale ". Pourtant, il n'y aura jamais de questionnement sur la propriété privée des moyens de production, jamais un défi à " l'expropriation des expropriateurs ", comme le signale Marx. Le grand triomphe idéologique de la Banque mondiale est d'avoir inoculé dans les forces de gauche du système, dans les syndicats et chez les intellectuels progressistes, l'idée que l'on peut en finir avec la pauvreté sans toucher la structure de la propriété. Autrement dit, sans modifier les relations de pouvoir.

3. Les politiques sociales centrées sur le " combat contre la pauvreté " cherchent à éviter le conflit : elles cherchent l'annulation de tout sujet social d'en-bas et veulent qu'existent seulement des sujets de l'État ou des entreprises. Les sujets se forment dans la lutte, ils naissent en son sein et si la société s'installe dans une période de léthargie sociale, les acteurs s'évanouissent. C'est un point clé et déterminant. Toute la politique de la Banque mondiale et des élites mondiales et nationales vise à dé-sujetiser, pour éviter que les différences sociales ne deviennent conflit social. Il faut voir que beaucoup des présupposés avec lesquels travaillent les politiques sociales progressistes (les organisations sociales, l'économie solidaire, l'autonomie et l'horizontalité, l'éducation populaire, etc.) sont nés dans le conflit social, mais séparés de ce conflit, ils se changent en techniques aseptisées, stérilisées de tout lien politico-social, se transformant en outils de la domination, de la gouvernementalité.

C'est le cas de l'économie sociale ou solidaire. Elle est née dans la résistance aux politiques d'ajustement structurel du néolibéralisme, a grandi et s'est répandue dans la recherche d'alternatives pour la survie quotidienne et dans la recherche parallèle d'un agir qui ne reproduirait pas le capitalisme. Cependant, l'économie solidaire n'est en rien à l'écart du conflit. Elle peut être une manière d'acquérir force et autonomie pour affronter le combat en meilleures conditions. Réduite à un ensemble de techniques, elle perd toute signification d'outil émancipateur. En dernier ressort, des créations populaires comme l'économie solidaire sont des façons de créer des pouvoirs qui ne sont pas d'État, des pouvoirs solidaires qui permettent à ceux d'en-bas, comme l'a souligné le sous-commandant insurgé Marcos, de grandir pour affronter et mettre en déroute le capitalisme dans son noyau central : la propriété privée des moyens de production et d'échange.

Diffusion d'information sur l'Amérique latine (Dial) - D 3153. - Traduction de Sylvette Liens pour Dial. - Source (espagnol) : Raúl Zibechi, Progre-sismo : la domesticación de los conflictos sociales, Santiago du Chili, Quimantú, 2011, p. 23-50 (chapitre 1).

Notes [1] Voir DIAL 3129 - " Au-delà du développement " ; 3133 - " MEXIQUE - Tepito : histoires d'un barrio du centre ville de Mexico ", 3137 - " " Quand la misère chasse la pauvreté " : entretien avec Majid Rahnema ", 3141 - " L'invention du développement " et 3145 - " Être comme eux ".
[2] L'exercice du gouvernement - note Dial.
[3] Candidat à la présidence - note DIAL.
[4] Alicia Kirchner, la soeur de l'ancien président, aujourd'hui défunt, Néstor Kirchner a été ministre du développement social pendant la présidence de ce dernier (2003-2007). Elle continue à occuper ce poste dans le gouvernement de Cristina Fernández de Kirchner - note DIAL.
[5] Les punteros sont des militants politiques actifs au niveau des quartiers. Leur mission, rétribuée, consiste à réunir le maximum de votes possibles pour tel ou tel candidat en invitant de différentes manières les habitants du quartier à adhérer au parti correspondant. Leur position d'intermédiaires en fait un élément clé des structures clientélistes - note DIAL.
[6] Les habitants des quartiers populaires (" poblaciones ") - note DIAL.
[7] Voir " NICARAGUA - XVIIe Forum de Sao Paulo à Managua : unis, 86 partis de la gauche latino-américaine condamnent l'impérialisme humanitaire en Libye et appuient le retour de Zelaya au Honduras " - note DIAL.

DIAL # 3153, 6 juin 2011