Le Miracle Cubain des soins et de la santé en Haïti: Interview avec le Dr Jorge Estevez Balseiro

Le Miracle Cubain des soins et de la santé en Haïti: Interview avec le Dr Jorge Estevez Balseiro

Une interview avec le Dr Jorge Estevez Balseiro de la Brigade médicale Internationaliste cubaine d’Henry Reeve,

Par Roger Annis

Le Dr Jorge Balseiro Estevez est le directeur de l’hôpital universitaire de psychiatrie à Camaguey, Cuba. Il est un spécialiste en psychiatrie et en administration de la santé et professeur auxiliaire de sciences médicales à l’université. Il appartient à la Brigade médicale Internationaliste cubaine d’Henry Reeve [1] en tant que directeur d’hôpital du camp de la brigade à Léogâne, en Haïti. Léogâne était l’épicentre du tremblement de terre du 12 Janvier 2010. En octobre et novembre 2011, le Dr Balseiro Estevez était invité à une tournée de conférences dans quelques
15 villes du Canada. La tournée était organisée par le Réseau canadien sur Cuba et ses filiales locales, avec le parrainage d’un groupe de syndicats, professionnels de la santé, et groupes de solidarité envers Haïti.

M. Roger Annis du Réseau d’Action Canada Haïti (CHIP) s’etait assis avec le Dr Balseiro Estevez le 30 Octobre à Vancouver pour une interview sur les réalisations de la mission médicale cubaine en Haïti et les défis à venir.

Roger Annis : Pourriez-vous nous décrire l'origine de la brigade médicale cubaine en Haïti?

Dr Jorge Balseiro Estevez: Oui. Elle a débuté en 1998. Après la dévastation par l’ouragan Georges en cette année, Fidel Castro a annoncé au peuple cubain que le pays s’engagerait à offrir des services importantes de santé au peuple haïtien en tant que bénévoles la brigade médicale internationaliste. Un accord bilatéral a été signé par les gouvernements de Cuba et d’Haïti.

Le ministère de la Santé Publique et de la Population du gouvernement haïtien a décidé où les services de la brigade seraient plus nécessaires. Autant que possible, on répondrait aux besoins des services médicaux et des infrastructures. Les premiers médecins cubains sont arrivés à Port-au-Prince en Décembre de cette première année. En 1999, 63 médecins de famille et médecins spécialistes sont arrivés.

Cette même année, les deux gouvernements ont commencé à planifier une première école de médecine en Haïti.

RA: Et après cette première année?

JBE: Le nombre de médecins a augmenté. En 2001, une faculté des sciences de la santé a débuté à l’Université d’Etat à Port-au-Prince. Malheureusement, l’école a été fermée par le coup d’état de 2004. Nous avons été obligés de déplacer les étudiants à Cuba s’ils voudraient continuer leurs études. Trois cent vingt et un d’entre eux se sont établis au campus de l’École de médecine de l’Amérique latine (ELAM) à Santiago de Cuba. Soixante-dix étudiants par an ont continué de s’inscrire à cette école.

Malgré le coup, Cuba a conduit «l’Opération Miracle» en Haïti en 2005. C’est le programme assez bien connu de soins des yeux, avec le gouvernement Vénézuelien, qui a amélioré ou restauré la vue à près de 2 millions de personnes en Amérique latine, notamment grâce à la chirurgie de la cataracte. Nous avons ouvert trois cliniques d’ophtalmologie en Haïti cette année à Port-au-Prince, à Aquin (sud-ouest) et au Trou du Nord
(nord).

En Décembre 2006, nous avons signé un accord avec le Gouvernement d’Haïti, en collaboration avec le Vénézuela, pour créer dix centres de diagnostic exhaustif. Le premier a été achevé à Cité Soleil en Février 2007. Ces centres devront également être utilisés pour la formation des étudiants haïtiens en médecine.

RA: S’il vous plaît, dites nous ce qui s’est passé après le séisme.

JBE: Durant le tremblement de terre, il y avait en Haïti 367 médecins, travailleurs de la santé et techniciens cubains. Quelques heures après, des avions en provenance de Cuba ont apporté des hôpitaux de camp et 1 500 du personnel médical en plus. Je suis arrivé ici cinq jours après le séisme.

Et après, d’autres sont arrivés, dont 361 diplômés de l’ELAM provenant d’autres pays de l’Amérique latine, des étudiants haïtiens en cinquième année de médecine et des médecins haïtiens qui résidaient à Cuba.

Dans la zone du tremblement de terre, le personnel de la brigade travaillait dans cinq centres de diagnostic complet qui opéraient ainsi que dans des institutions haïtiennes. Nous avons rapidement établi six hôpitaux de camp.

Tous les 1 500 de nouveaux avaient déjà travaillé en Haïti. Tous nos médecins ont été jumelés avec des étudiants haïtiens, autant que possible.

RA: Combien d’Haïtiens ont été servis par la mission médicale cubaine?

JBE: Selon mes statistiques les plus récentes, de quelques semaines auparavant, de 1998 au présent, la Brigade médicale Internationaliste cubaine d’Henry Reeve a soigné plus de 18 millions de cas de maladie en Haïti. Nous avons effectué 304 577 interventions chirurgicales et vacciné 1 501 076 personnes. Nous estimons le nombre de vies haïtiennes que nous avons sauvé à 284 239.

Depuis le séisme, nous avons traité 347 601 personnes et réalisé 8
870 interventions chirurgicales. Nous avons accouché [des femmes qui ont donné naissance à] 1 631 bébés et vacciné
74 493 personnes.

Le travail post-séisme fut très complexe, avec un grand nombre de personnes blessées à traiter. Les services de réadaptation ont été fournis à 75 013 000personnes. Jusqu’ici,
75 personnes ont reçu des prothèses pour remplacer des membres perdus. Le traitement psychologique est également nécessaire pour les survivants.
116 000 enfants, par exemple, reçoivent une certaine forme d’assistance psychologique.

Le contrôle des rongeurs et des moustiques dans les communautés et camps de survivants est aussi une partie importante de notre travail.

RA: L’épidémie de choléra doit avoir été un peu lourde pour vous, après vos travaux post-séisme?

JBE: Oui, mais nous n’avions eu d’autre choix que de réagir rapidement. La brigade a établi 44 unités de traitement du choléra (complètes avec laboratoires) et 23 centres de traitement du choléra. Ces nombres sont aujourd'hui à 45 et deux, respectivement. Nous avons aussi 46 unités de détection du choléra en fonctionnement.

Le nombre total de patients durant la première année de l'épidémie était 76 130. Trente pour cent d’eux avaient moins de 15 ans. Nous avons subi 272 décès dans les domaines que nous servions, mais nous sommes très fiers d'annoncer que nous n'avons eu aucun décès durant les 267 jours derniers. Notre taux de mortalité du choléra a diminué jusqu’à 0,36% par patient, par rapport au taux de 1,41% du pays.

RA: Alors, donnez-nous un résumé sur la présence médicale cubaine d’aujourd’hui en Haïti.

JBE: Actuellement, nous avons
786 médecins et autres travailleurs cubains de la santé en Haïti, et nous travaillons avec 21 autres pays d’Amérique latine. Depuis le séisme, nous avons reçu 23 millions de dollars d’aide financière de donateurs internationaux.

Nous avons 23 hôpitaux provinciaux en opération complète et dix centres de diagnostic (en collaboration avec le Vénézuéla). Nous avons un total de 30 salles de rééducation. Il y a 28 programmes actifs de surveillance épidémiologique et de contrôle
(sur des menaces telles que le paludisme et la dengue). Il y a 12 centres de santé (avec médecin de famille), et nous comptons construire un laboratoire pour la production des prothèses et trois ateliers électrotechniques (pour maintenir et réparer des équipements). Deux cliniques de l’Opération Miracle sont encore ouvertes, et nous fournissons des conseils techniques ainsi que des vaccins pour des programmes de vaccination. [2]

RA: Pouvez-vous nous dire quelques mots au sujet de vos expériences personnelles?

JBE: Je travaille à l’hôpital de camp à Léogâne (l’épicentre du tremblement de terre, à l’ouest de Port-au- Prince). Notre travail est complexe. Je vais justement vous donner une idée de l’ampleur et de la complexité des soins que nous offrons à nos patients.

Nous devons offrir des services médicaux. Nous avons traité quelques
48,00 patients et effectué 500 opérations et 150 accouchements.

Nous avons équipé 70 amputés avec des prothèses. Les patients ont besoin constamment d’être soignés et suivis, y compris parce que quand les enfants et adolescents grandissent, ou quand une blessure d’une amputation guérit, la prothèse devient trop petite et doit être remplacée. Donc, nous devons nous doter de la capacité de fabriquer des nouvelles.

Pour notre hôpital, mais aussi pour la communauté voisine, qui en a besoin. Et aussi nous devons insérer dans touts nos travaux la formation des étudiants de médecine et des travailleurs de la santé. Et nous devons promouvoir la santé et l'éducation parmi la population que nous servons.

Alors vous voyez, nous travaillons dans des conditions difficiles.

RA: Lors de la conférence internationale des donateurs pour Haïti le
31 Mars 2010, Cuba a présenté un plan [3] selon lequel le monde pourrait aider Haïti à créer un système national complet de santé. Je crois que Cuba a mentionné un chiffre de 170 millions de dollars par an pour les cinq prochaines années afin d'établir un tel système. Est-ce que cette proposition a avancé, et quels sont les obstacles principaux à sa réussite?

JBE: Je pense qu’avec la collaboration de tous les pays, cela pourrait marcher. L’obstacle principal est la promesse non tenue (financière et autre). Le monde doit devenir plus actif dans l’accomplissement sans délai de ses accords et ses engagements envers Haïti [4].

RA: Avez-vous de l’espoir pour l’avenir d’Haïti?

JBE: Je suis très optimiste pour l’avenir d’Haïti. Comme Fidel a dit, «un monde meilleur est possible.» Les pays du monde doivent s’unir et aider Haïti à avoir un meilleur avenir.

Notes: [1] La Brigade médicale Internationaliste cubaine d’Henry Reeves a été créée par Cuba en 2005 pour contribuer des secours médicaux au monde entier. Henry Reeves, est né aux Etats-Unis en 1850. En 1869, Reeves est arrivé à Cuba dans le cadre d'une force expéditionnaire bénévole des Etats-Unis pour aider Cuba dans sa lutte pour son indépendance de l'Espagne. Reeves a servi avec distinction dans l'armée cubaine pendant 7 ans et est mort au combat en 1876. [2] Lors d'une visite à Cuba par le président haïtien Michel Martelly du 15 au 17 novembre 2011, les deux pays ont décidé d'élargir les services de sept hôpitaux et cinq centres de diagnostic mentionnés dans ce paragraphe. [3] Sur le fond sur ces propositions de Cuba, voir ici et ici. [4] Voir: Conseil de Sécurité discute Haïti: Le représentant de Cuba condamne l'ingérence étrangère, le 6 avril 2011. Haïti Liberté, CHIP (anglais) | Haiti Chery (français) Traduit de l’anglais par Dady Chery, Haiti Chery Origine: Publié dans l’hebdomadaire Haïti Liberté, édition du
23 novembre 2011, et sur le site de CHIP

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