Les démarches secrètes d’un collaborateur de l’église épiscopale dans une affaire de trafic d’armes

Par Widlore Mérancourt, AyiboPost, Haïti, publié le 15 juillet 2022 

Le collaborateur de l’Église épiscopale a pris contact avec un ancien évêque à la retraite pour faciliter le dédouanement sans inspection des containeurs, chargés d’armes de guerre, selon des informations révélées à AyiboPost 

«I need your help.» La curieuse demande d’aide tombe un jour ordinaire, il y a un mois et demi, se rappelle monseigneur Ogé Beauvoir, un ancien évêque de l’Église épiscopale, à la retraite aux États-Unis depuis sept ans. 

Beauvoir refuse de répondre au message WhatsApp. Et rapidement, un appel d’Haïti s’affiche sur son téléphone. À l’autre bout du fil, Vundla Sikhumbuzo, 57 ans, sollicite le saint homme pour qu’il fasse jouer «ses multiples contacts à la douane» afin d’aider certains conteneurs destinés à l’église à échapper aux inspections réglementaires. 

«Je ne peux pas faire ça, l’État ne fait plus ça», a répondu père Ogé Beauvoir. 

Ce 14 juillet 2022, Vundla Sikhumbuzo, ainsi que la broker Gina J. L. Rolls, se trouve recherché par les autorités policières d’Haïti pour trafic d’armes. Deux conteneurs destinés à l’église épiscopale et interceptés à la douane contiennent une vingtaine d’armes de guerre, des caisses de munitions et des faux billets de dollars américains. 

L’appel d’il y a un mois et demi avait surpris monseigneur Ogé Beauvoir. Il dit avoir tout de suite pris contact avec Limose Mura, son broker de l’époque quand il était encore fonction qui confirme que c’est Vundla Sikhumbuzo qui désormais fait les dédouanements pour l’église. 

Vundla Sikhumbuzo n’a pas répondu à son téléphone ni aux messages WhatsApp avant la publication de cet article. Le Père Jean Madoché Vil, un des responsables du comité permanent de l’église épiscopale déclare que Vundla Sikhumbuzo ne travaille plus pour l’institution depuis des années. Il refuse de dire l’année exacte, ni la raison du départ. Le révérend ne veut pas non plus transmettre à AyiboPost un document administratif attestant le départ volontaire ou la revocation de Sikhumbuzo. « Nos avocats travaillent sur le dossier et nous allons coopérer avec la justice », soutient père Jean Madoché Vil. 

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Dans un communiqué sorti jeudi, l’église épiscopale dit n’avoir «aucune commande de containeurs et n’avoir entrepris aucune démarche de dédouanement de containers à la douane de Port-au-Prince ». L’institution déclare n’attendre l’arrivage « d’aucun produit en provenance de l’étranger pour aucune de ses institutions diocésaines. » 

Dans sa note, l’église épiscopale n’a rien dit sur les actions ou le statut de son ancien Directeur des opérations, Vundla Sikhumbuzo. Alors qu’il était censé ne plus faire partie de l’institution, il a été embauché en 2020 pour aider au dédouanement d’un camion pour les besoins de l’Église à La Gonâve. 

Une opération policière a permis l’arrestation de Gina G. L. Rolls dans l’après-midi de ce 15 juillet 2022 dans sa résidence à Port-au-Prince. AyiboPost s’est entretenu exclusivement la broker, hier tard dans la soirée. Un broker est un agent chargé du processus de dédouanement pour un client importateur. C’est lui qui doit recevoir du shipper, la personne qui envoie le colis, la liste de l’ensemble des éléments que contient le conteneur. C’est à l’aide de ce document qu’il va initier des démarches de dédouanement. 

Présentée par le commissaire du gouvernement comme la personne habituelle quand il s’agit de dédouaner des colis pour l’église, Gina J. L. Rolls a admis avoir effectivement fait les démarches nécessaires pour les conteneurs illégaux. 

« Le conteneur ne m’est pas destiné, a-t-elle déclaré au téléphone. Je signe parce que je suis broker, je fais un travail administratif.» 

Selon une source au niveau de la douane de Port-au-Prince, Gina J. L. Rolls avait offert de l’argent aux inspecteurs pour accélérer le processus de dédouanement. Bien que craignant pour leurs sécurités, les inspecteurs ont refusé l’offre. 

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L’Église épiscopale détient quatre containeurs à la douane, selon la source. Les deux plus anciens n’ont pas encore subi de fouilles. 

«Je ne savais pas que Vundla Sikhumbuzo, un Zimbabwéen, travaillait encore pour l’église quand il avait appelé, confie Ogé Beauvoir. Il m’a dit, monseigneur, vous connaissez beaucoup de personnes dans ce pays. Il y a un conteneur qui est arrivé pour le diocèse, et il contient des choses pour des paroisses qui ne peuvent pas attendre. Est-ce que vous pouvez aider l’église à sortir ce containeur? On pourrait l’inspecter sur la propriété de l’église.» L’ancien évêque a refusé d’aider. 

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Les relations entre monseigneur Ogé Beauvoir et l’administration de l’église épiscopale étaient tendues. Avant son départ pour un autre ministère, il dit avoir exigé de «la discipline et une bonne gestion des biens de l’église», en mettant sur place notamment un système de comptabilité contre les fraudes. 

Quand un prêtre a vendu un bien immobilier de l’église de façon irrégulière, Beauvoir avait porté plainte auprès de ses supérieurs, mais l’affaire n’a pas fait long feu. «J’étais un trouble-fête, déclare Ogé Beauvoir. Ils ont même essayé d’attenter à ma vie.» 

Cette affaire est «dévastateur pour l’église», analyse l’évêque apostolique à la retraite. Si ces gens m’écoutaient, on ne serait pas dans ce beau drap aujourd’hui. Ils ne m’aiment pas parce que je suis catégorique : je sais qu’il y a des choses qui doivent être faites de façon correcte.» 

Ce texte a été mis à jour avec une déclaration du Père Jean Madoché Vil sur le statut administratif de Vundla. 21.00 15.07.2022