Martelly ou la présidence impériale

Martelly ou la présidence impériale

Haiti en Marche,Furcy 22 Octobre 2011

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De facéties joyeuses en calembours de plus en plus osés, de déclarations faussement irréfléchies en décisions renversant totalement la situation, de provocations au moment le plus inattendu en menaces de moins en moins voilées, on commence peu à peu à percevoir la méthode Martelly.

C'est l'application du célèbre principe des dirigeants de la Rome antique : si vis pacem, para bellum. Si tu veux la paix, prépare la guerre !

Si tu veux dominer ton prochain, provoque le, harcèle le. Déstabilise le. Et tous les moyens sont bons.

Ainsi le président Michel Martelly est parvenu à contrôler totalement, sinon annihiler ce dont il ne voulait pas : avoir un premier ministre.

On a compris que son modèle de gouvernement c'est le duvaliérisme. Et il n'y a pas de premier ministre dans la Constitution duvaliériste. L'Etat duvaliériste c'est le Chef de l'Etat ... ‘Le Chef suprême', comme le président Martelly se qualifiait lui-même au début de son mandat !

Or la Constitution de 1987, promulguée une année après la chute de ce régime, stipule (Article 155) que ‘le Premier ministre est le Chef du Gouvernement.'

Pour arriver à contourner cette disposition, le président Martelly s'est contenté de court-circuiter ‘son' premier ministre dans la formation du gouvernement. Elémentaire mon cher Watson ! Pas un seul titulaire des 18 ministères qui ait été choisi par ce dernier. Alors que (Article 158 de ladite Constitution) ‘le Premier ministre en accord avec le Président choisit les membres de son Cabinet Ministériel (...)'.

Dans un dernier tour de passe-passe, alors même que le premier ministre paraissait devoir occuper également le dernier fauteuil non encore attribué du ministère de la Planification et de la Coopération externe (d'autant plus que le Dr Garry Conille est un fonctionnaire onusien donc tout à fait indiqué pour le domaine de la Coopération externe), le président Martelly choisit la dernière minute (peu avant la présentation officielle du gouvernement au palais national) pour lui tirer le tapis sous le pied. Patatras ! La Planification est confiée à l'ingénieur Hervé Day, un autre proche conseiller du chef de l'Etat.
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Le jeu de l'esquive et du croc en jambe ...

Il avait dit plus ou moins publiquement qu'il ne voulait pas d'un premier ministre (propos rapportés par plusieurs parlementaires après leur rencontre avec Michel Martelly). Et puisqu'il ne peut l'empêcher, eh bien ce sera un premier ministre totalement émasculé. Sans aucune influence sur 'son' propre gouvernement (constitutionnellement parlant) dont tous les membres relèvent pratiquement du seul chef de l'Etat.

Pratiquant avec un art consommé la feinte et le croc en jambe (Michel Martelly continue à jouer au foot comme nous le montre à tout instant la télévision d'Etat - qui de son côté ne recule pas devant le culte de la personnalité!), il a pu franchir victorieusement cette étape délicate qui est d'accepter la présence d'un premier ministre ...

Mais mieux encore, il a su en profiter pour rendre totale sa domination sur l'équipe gouvernementale. Comment? En utilisant la même tactique du déséquilibre. Maintenir les collaborateurs éternellement sur le qui vive en réservant la décision finale pour la dernière minute et uniquement par devers soi, c'est-à-dire en n'en laissant rien 'fuiter' (connaître). Tout le monde est pris par surprise. Si tant est que personne ne bougera et que tous se plieront sans mot dire. La queue entre les jambes!

Un faux néophyte!...

Michel Martelly est-il un animal politique né? On le dirait. Lui qui affecte d'être un total néophyte. Watch out!

Autre exemple. On attend l'intellectuel Daniel Supplice comme ministre des Affaires étrangères. Sa présence auprès du président Martelly dans tous ses voyages à l'étranger. Certaines de ces visites confiées à Mr Supplice tout seul. Il est celui qui dépanne le président lorsque ce dernier voit sa visite en Argentine décommandée. Récemment encore lors d'un forum à l'Université Columbia prévu de longue main.

Mais une minute avant de monter dans l'autobus qui conduit les futurs ministres à la cérémonie d'investiture au palais présidentiel, Daniel Supplice apprend qu'il est 'refoulé' au très marginal ministère des Haïtiens vivant à l'étranger.

Quant au pressenti pour l'Education nationale, qui s'est défoncé pour la réussite du programme de 'scolarisation universelle' (une des principales promesses du président Martelly à son électorat), le pauvre Georges Mérisier a probablement failli avaler son dentier.

Au tour du Parlement ...

Et pourtant pas une plainte dans les rangs. 'Plume ne gouille.' Le premier ministre est satisfait de 'son' gouvernement et celui-ci a prêté serment dans la plus parfaite harmonie. Tout est bien qui finit bien!

A présent le président Martelly peut se tourner vers d'autres instances auxquelles il réserve peut-être le même sort.

Selon les 'on dit', c'est lui-même qui aurait provoqué le député Arnel Bélizaire lors d'une rencontre au palais national avec le groupe des 58, majoritaire à la chambre basse. Mais celui-ci lui répondant du tac au tac, la discussion s'envenime. Selon des témoins, les deux hommes ont failli en venir aux mains.

Partant le lendemain (vendredi 14 octobre) pour un sommet économique, Foro de Biaritz, à Santo Domingo, le président Martelly lance une attaque tous azimuts où il accuse le député Arnel Bélizaire d'être un criminel en cavale mais aussi le Parlement haïtien de servir de refuge à des 'repris de justice' en quête d'une immunité pour les protéger de la justice.

On ne sait lequel est principalement visé ici: le député en question, ou le Parlement en tant qu'institution?

C'est d'ailleurs ainsi que semble l'avoir compris ce dernier. A une injonction que s'empresse de délivrer le commissaire du gouvernement de Port-au-Prince (et bras judiciaire du gouvernement) réclamant la levée de l'immunité du député Arnel Bélizaire, le président de la Chambre des Députés répond par une fin énergique de non recevoir.

Les médias aussi dans le collimateur...

Est-ce un premier coup de semonce annonçant la soumission prochaine du Parlement à son tour à la méthode Martelly? Ce Parlement qui est la dernière force politique à pouvoir encore lui tenir tête. N'a-t-il pas fallu trois essais pour arriver à la ratification de Garry Conille. Si vis pacem, para bellum! Provocation, embarras = déstabilisation. Si ce n'est effectif, du moins dans l'esprit de l'opinion il en restera toujours quelque chose.

D'ailleurs, les prochaines sénatoriales sont pour dans pas longtemps.

Enfin dès le lendemain et toujours sans crier gare, ce sont les médias qui sont dans le collimateur présidentiel.

Présidant l'installation du nouveau ministre de la Justice, Josué Pierre-Louis, au lieu de porter l'accent sur les insuffisances du système judiciaire, source de tant de préoccupations, c'est sur les médias que le chef de l'Etat tombe à bras raccourcis, les accusant, sans distinction aucune et sans aucun signe précurseur, de diffamation contre sa personne et contre l'institution de la présidence. Et qu'il aurait pu déjà engager maintes poursuites pour diffamation si l'institution judiciaire haïtienne était fonctionnelle.

Pendant les 30 ans de la dictature Duvalier, la présidence était sacrée. Tabou. Et à entendre le président Martelly, c'est ce qu'il aurait l'intention de rétablir.

Une présidence impériale. C'est à dire revêtue d'un pouvoir total. Et à l'abri de toute critique.