Par Isabelle L. Papillon, publié dans Haiti Liberté, le 15 mars 2012, www.haitiliberte.com
Suite à la présentation de ses passeports à la presse devant les représentants du corps diplomatique, du secteur religieux et des membres du gouvernement démissionnaire de Garry Conille, le jeudi 8 Mars 2012, au palais national, le président Michel Joseph Martelly a soumis ses documents de voyage, le lendemain, à la Commission sénatoriale d’enquête par l’entremise des dirigeants d’une plateforme religieuse, dénommée «Religions pour la Paix». Par ce nouvel épisode, une nouvelle étape a été franchie sur la question de nationalité étrangère résumée du président haïtien. Michel Martelly, par la présentation de 8 passeports haïtiens a tenté de convaincre l’opinion publique de sa nationalité, suite à des dénonciations selon lesquelles il disposait de la triple nationalité étrangère américaine et italienne.
L’ambassadeur sortant des Etats-Unis en Haïti, Kenneth Merten en s’ingérant dans les affaires internes d’Haïti, sans aucun respect pour le peuple haïtien et pour les normes diplomatiques a tenté de calmer le jeu ce jour-là, en reprenant sur la demande intéressée de Martelly ce qu’il a déjà dit en maintes occasions : « Tout le monde sait très bien que les lois de mon pays sont très strictes sur un tel sujet. Je n’ai pas droit de discuter des dossiers de qui que ce soit… sans la permission de la personne concernée. Avec la permission que le Président Martelly m’a accordé, je pourrais vous informer que Président Michel Martelly n’est pas américain, il est Haïtien. »
Toutefois, il a ajouté que le président Martelly a remis sa carte de résidence américaine après avoir été élu aux élections de 2010-2011. Or, sur sa carte de résidence est portée le nom de Michaël Martelly d’où la situation troublante de deux prénoms d’une même personne. L’ambassadeur des Etats-Unis ne s’est pas prononcé sur Michaël Martelly. Michel Martelly ne pourrait être un citoyen américain, mais Michaël Joseph Martelly pourrait l’être. De toute façon, la Commission a du pain sur la planche, en dépit de la démission de trois (3) de ses membres, Joseph Lambert, Youri Latortue et Yvon Buissereth.
Finalement, le vendredi 9 mars dernier, une délégation des Religions pour la paix était chargée de transmettre au Sénat de la république à la place du président ses documents de voyage. Une délégation conduite par Mgr Pierre André Dumas, le pasteur Sylvain Exantus de la Fédération protestante d’Haïti, le chef de l’église épiscopale, Mgr Jean Zaché Duracin, la mambo Evonie Auguste du secteur Vodou et le pasteur Clément Joseph de la mission des églises d’Haïti, a acheminé un lot de huit passeports au président du Senat. Le président du Sénat, Dieuseul Simon Desras, et trois membres de la commission, Steven Benoît, Nènèl Cassy et John Joël Joseph, ont accueilli les dirigeants religieux qui ont souligné leur volonté de jouer le rôle de facilitateur dans la crise actuelle née d’une grande controverse sur le statut de Michel Martelly qui aurait la double nationalité américaine et italienne. Moins de 24 heures plus tôt, lors d’une cérémonie officielle assimilée à un grand show médiatique destiné à laver de tout soupçon le Président et rallier l’opinion publique à sa cause, l’ex-chanteur de Compas surnommé "Sweet Micky" avait explicitement déclaré que les représentants de Religions pour la paix devaient consulter sur place les passeports. "Je vous les remets pour vérification, mais vous ne pourrez pas repartir avec", avait-il averti en confiant les précieux documents à l’évêque des Nippes (sud-ouest), Pierre André Dumas.
Certains disent que la présentation et la soumission des documents de voyage à la Commission sénatoriale d’enquête sont des pas dans la bonne direction pour le dénouement de la crise politique née de la vérification de la nationalité des dirigeants haïtiens. Déjà des anomalies auraient été découvertes sur l’identité réelle du président Martelly, dans certains documents, comme sa carte de résidence aux Etats-Unis remise le 2 mai 2011, quelques jours avant sa prestation de serment, le 14 mai, et sur laquelle figure Michaël Joseph Martelly en lieu et place de Michel Joseph Martelly. Les journalistes et les membres des Religions pour la Paix ont prêté attention aux passeports exhibés par le président Martelly, dont un concernant un voyage qu’il aurait effectué le 21 novembre 2007. Alors que le Service de l’Immigration avait laissé entendre que Michel Joseph Martelly ne se trouvait pas sur la liste de voyageurs à cette date, les révélations du sénateur de l’Artibonite, Anick François Joseph, ont pourtant révélé que le musicien Sweet Micky devenu miraculeusement président d’Haïti aurait voyagé sur l’un des vols du 21 novembre 2007 de l’American Airlines assurant le trajet Port-au-Prince-Miami. Martelly a montré son passeport sur lequel était apposé ce sceau de sortie, du 21 novembre 2007.
Dans la foulée, une autre observation importante se rapportant au nombre de passeports présentés à la presse avant leur acheminement au Sénat de la République représente le double des quatre livrets retrouvés au Service de l’Immigration par la Commission d’enquête. Le président de la commission sénatoriale d’enquête sur la nationalité des dirigeants, Moïse Jean-Charles, a fait savoir que les premières données relevées dans le cadre de l’étude des documents du président Martelly confirment la double identité de Michel Joseph Martelly également connu aux Etats-Unis sous le nom de Michael Joseph Martelly. Affirmant que, contrairement aux promesses du président du Sénat, Dieuseul Simon Desras, la commission ne sera pas en mesure de rendre ce lundi ses documents de voyage au locataire du Palais National à cause de la nécessité de poursuivre les investigations, et le Sénateur dénonciateur soutenir qu’un ensemble d’éléments troublants dénota des irrégularités surprenantes dans les documents de voyage déjà analysés.
Un passeport émis au nom de M. Martelly en 1981 n’est arrivé à expiration qu’en 1993. Cette période de validité anormale était donc de douze ans alors que le service de l’immigration n’accorde que cinq ans d’utilisation au titulaire d’un passeport haïtien. Moïse Jean-Charles souligne également que sur les huit passeports soumis par le Président de la république à la commission spéciale, via la plateforme Religions pour la paix, seuls quatre sont enregistrés dans la base de données du service de l’immigration.
De toute évidence, en dépit de la présentation de huit passeports présentés par le président Martelly le 8 Mars 2012, les suspicions autour de la nationalité étrangère du président Martelly restent et demeurent mais deviennent plus graves. La déclaration de l’ambassadeur sortant des Etats-Unis ne lève pas le doute sur la nationalité étrangère de Michaël Martelly, mais plutôt sur celle de Michel Martelly. Pour des raisons restées inconnues, l’ancien chanteur de Compas au pouvoir depuis dix mois aurait fait usage de cette deuxième identité dans des transactions immobilières aux Etats-Unis et lors de ses comparutions devant un tribunal de la Floride concernant le versement d’une pension alimentaire pour son présumé enfant naturel dont la mère serait la nommée Sabine Jean-Jacques.
Le peuple haïtien voudrait savoir exactement à qui il est en affaire ? Qui dirige le pays ? Un étranger qui s’appelle Michaël Joseph Martelly ou un Haïtien… La commission sénatoriale d’enquête devrait éclairer l’opinion publique sur ce point d’ombre qui aura une lourde conséquence sur l’avenir d’Haïti. L’intervention de l’Eglise et du corps diplomatique dans cette affaire de nationalité est très significative. Elle sous-entend qu’il y a quelque chose qui ne marche pas. Il faudra coûte que coûte trouver une solution. Historiquement l’Eglise a toujours joué un rôle de médiation pour essayer de trouver une issue heureuse dans l’intérêt des classes dominantes et de l’impérialisme et contre les intérêts des classes dominées. En attendant la publication du rapport de la commission d’enquête, la négociation pourrait bien se poursuivre entre les différents acteurs impliqués actuellement dans la gestion de cette crise pour pouvoir trouver à leur façon une issue qui leur sera favorable.


