Nomination de Bernard Gousse: Chronique d'un échec annoncé

Claude Gilles, Le Nouvelliste, 5 Août 2011

La séance fatale pour Bernard Honorat Gousse s'apparentait, mardi soir, à un match de football attaque contre défense au Sénat de la République divisé en pro et anti-Gousse. Retour sur une séance bouclée presque dans le cafouillage après quelque sept heures de débats parfois houleux.

Haïti: L'air essoufflé, des sueurs au visage, le sénateur Youri Latortue arrive un peu après la présentation du rapport de la commission parlementaire spéciale chargée d'examiner le dossier de Me Bernard Honorat Gousse, désormais ex-Premier ministre désigné. Le chef de file d'Ayiti an aksyon appuie tout de go la demande de huis clos de son collègue Andris Riché. La démocratie, du moins l'avenir très fragile de Bernard Gousse dans sa marche vers la Primature, se discutait en cercle fermé. Journalistes, observateurs...sont contraints de laisser la salle. La télévision d'Etat retire momentanément ses projecteurs sur les 30 membres du Grand corps, tous réunis ensemble pour la première fois dans une séance. « Je fais école », a plaisanté le député Jean Tholbert Alexis aux journalistes interrogeant le rapport ni pour ni contre Me Gousse. Cela a été ainsi pour Daniel Rouzier à la Chambre des députés.

A la reprise des assises publiques, les nerfs étaient encore à fleur de peau. La séance s'apparentait à un match de football attaque contre défense. Les membres du groupe des 16, hostiles à Bernard Gousse, évitaient les débats menés parfois à coup de provocations par Andris Riché, Youri Latortue, François Annick Joseph, Steven Benoît, Edmonde Supplice Beauzile...du groupe minoritaire. A l'image d'un vrai coach, le sénateur Joseph Lambert, coordonnateur du G-16, prend siège à la dernière rangée dans la salle. Ses protégés opèrent par des « motions d'ordre ». Des répliques aux ardents défenseurs de l'ancien ministre de la Justice du gouvernement provisoire présidé par Me Bonniface Alexandre. Pendant de longues heures, le bloc minoritaire analyse le fond et la forme du rapport de la commission. « Sur quoi allons-nous trancher quand le rapport n'a fait aucune recommandation, s'interroge le sénateur Youri Latortue ? Je demande, dit-il au président de l'Assemblée, de déclarer irrecevable le rapport.» Invité à trancher à la lumière des règlements internes du Sénat, Rudolph Joazile, ex-compagnon de Latortue aux anciennes Forces armées d'Haïti, n'a pas tremblé. « Je maintiens le rapport », a-t-il affirmé. Un premier échec pour la bande à Youri Latortue. « L'échec du droit est éphémère », philosophe le parlementaire doublé de juriste.

Match personnel
C'est la deuxième défaite personnelle concédée par Youri Latortue face à Joseph Lambert, un vieux routier de la politique haïtienne. Cette séance est considérée comme un remake de la motion de censure controversée infligée le 30 octobre 2008 à la Première ministre Michèle Duvivier Pierre-Louis (18 voix pour, 0 contre et une abstention). Cette fois, Youri Latortue a été face à Evallière Beauplan, son redoutable allié de toujours.

En évoquant la loi d'urgence votée en 2010 par les parlementaires de la plateforme Inite pour donner naissance à la Commission intérimaire pour la reconstruction d'Haïti (Cirh), le soupçon de corruption dénoncé par le Rnddh au ministère de l'Intérieur dans lequel sont mêlés des membres du GPR, progressivement le bloc majoritaire entre dans les débats. Quelque 60 anciens parlementaires ont obtenu des postes de consultants dans divers ministères pour les aider à financer la dernière campagne électorale, a dénoncé Youri Latortue, jouant la carte de la provocation.

Calme tout au cours de la séance, Joseph Lambert, qui consultait par moment ses alliés, a littéralement minimisé les conséquences d'un rejet du choix de Bernard Gousse à l'approche de la tempête tropicale Emily sur Haïti et les divers défis auxquels font face le pays. « N'avez-vous pas reçu régulièrement vos chèques depuis que le gouvernement gère les affaires courantes », demande Lambert à un de ses collègues. L'élu du Sud-Est rejette d'un revers de main l'implication d'un gouvernement démissionnaire dans la gestion des catastrophes naturelles.

Un peu après 22 heures, le président du Sénat, dans une atmosphère de cafouillage, a consulté l'Assemblée. Seize des 30 sénateurs ont voté contre le choix de Gousse (zéro pour et zéro contre). Jean Rudolph Joazile n'a pipé mot à la suite de la séance. Chose certaine, « le président a pour devoir d'engager les consultations pour désigner un troisième Premier ministre », a conclu Joseph Lambert, le chef de file du GPR. Ce vote couperet pour Bernard Gousse survient moins de 24 heures après le désistement de certains députés du GPR pour constituer un bloc présidentiel fort de 58 membres. Suffisant pour faire passer un Premier ministre désigné à la Chambre basse. A l'approche de ses 100 premiers jours au pouvoir, le chef de l'Etat a-t-il les moyens de dégager une majorité au Sénat de la République ?