A quand la dissolution de la CIRH ?

A quand la dissolution de la CIRH ?

Par Yves Pierre-Louis

Haiti Liberté,édition du 2 au 8 Novembre 2011

La reconstruction d’Haïti sera-t-elle effective avec la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) ? C’est sur ce thème qu’une conférence-débat a été organisée par l’Organisation Haïtiennes des Droits Humains (POHDH), le vendredi 28 Octobre 2011, à l’occasion du vendredi de la Plate-forme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif (PAPDA), dans son local à Turgeau. Le directeur de la Plate-forme, Camille Charlmers était le principal intervenant au cours de cette conférence-débat. L’ex-sénatrice colombienne, Piedad Cordoba Ruiz, de passage en Haïti était également présente à cette activité hebdomadaire de la Plate-Forme.

A l’ouverture de cette conférence, le Secrétaire exécutif de la Plate-forme, Antonal Mortimé a fait le constat de l’échec de la CIRH, un instrument qu’il a qualifié d’instrument de la domination impérialiste et qui mérite d’être dissoute immédiatement.

Le professeur Camille Charlmers de son côté, d’entrée de jeu, a analysé les différents paramètres de la CIRH, entre autres, le contexte dans lequel elle a été créée, sa mission, son objectif, sa composition, les résultats fournis. Pour lui, la CIRH est une question centrale, une question de choix politique et économique et une orientation sociale d’Haïti mise sur la voie de la recolonisation où les ONG agissent en véritable proconsuls. « En ce qui a trait à la politique publique dans les relations d’Haïti avec l’extérieur, la question de la CIRH est d’ordre central. Ce n’est pas un choix d’un projet de société. Estce qu’on voulait que le pays continue d’exister ou est-ce qu’on voulait que le pays continue sur la voie de la recolonisation, pas même déguisée, pas même masquée ou une recolonisation sans masque. La CIRH est la manifestation d’un processus de recolonisation d’Haïti, qu’on a intégré dans d’autres mécanismes, par exemple, la MINUSTAH, l’invasion des grandes ONG internationales, qui, de plus en plus agissent comme proconsuls dans le pays. Elles prennent des décisions à la place des acteurs et des institutions haïtiens.

De notre côté, nous recommandons au Parlement haïtien de rejeter au premier abord le renouvellement de la CIRH. Le renouvellement de la CIRH serait, une fois de plus, une gifle pour le pays, un affront à la dignité du peuple haïtien, un véritable soufflet a la souveraineté d’Haïti », a-t-il averti.

Selon Camille Charlmers, à chaque crise que confronte Haïti, la communauté internationale crée une série d’institutions ad hoc qui servent d’instruments de domination et d’exploitation impérialistes. La mission de la CIRH a clairement dit : « La mission de la CIRH est d’assurer la planification stratégique, la coordination, la mise en oeuvre des ressources provenant des bailleurs bilatéraux et multilatéraux, des ONG et des secteurs des affaires en offrant toute la transparence et la responsabilité nécessaires. », a-t-il rappelé.

De ce fait, il est clair que cette mission ne revient pas à la CIRH, il y a là un transfert de mission à laquelle l’Exécutif a renoncé, et pour laquelle elle a démissionné. Il a créé une institution parallèle, la CIRH, placée audessus des institutions haïtiennes et composée majoritairement d’étrangers. Et quels sont les résultats ?

L’oeuvre de la CIRH s’est soldée par un échec total. On n’a qu’à regarder les chiffres : seulement 10% des décombres ont été enlevés, 43% des montants décaissés vont à l’annulation de la dette, la Banque Mondiale exige ce qui lui revient. Seulement 3% des aides bilatérales vont aux institutions étatiques et 97% vont renflouer les fonds des ONG. Sur 1537 projets, nécessitant des signatures de contrats, les compagnies locales n’en ont décroché que 23 et la plus grande partie soit 1514 est allée aux compagnies étrangères. La partie haïtienne n’a pas de voix au chapitre, 12 sur 13 représentants des institutions haïtiennes ont écrit au début de cette année, une lettre au président de la CIRH pour exprimer leurs inquiétudes et leurs préoccupations concernant le laxisme de la CIRH. En conclusion, Camille Chalmers exige le départ des forces d’occupation de l’ONU, la Minustah, la dissolution immédiate de la CIRH et le contrôle systématique des ONG dans le pays.

Dans un document remis aux participants, la Plate-Forme dit constater l’échec cuisant de la CIRH à tous les niveaux. Elle exige purement et simplement sa dissolution. « Dixhuit mois après, le bilan de la CIRH est très mitigé. Une forte somme est déjà dépensée tandis que les résultats sont peu visibles. Malgré la situation critique dans laquelle la population haïtienne se trouve, aucune action concrète n’est entreprise par la CIRH pour l’aider à s’en sortir. Aujourd’hui, le peuple haïtien est brouillé, fatigué avec la CIRH et s’interroge sur la mission fondamentale de cette entité.

À maintes reprises, plusieurs secteurs de la société civile, des organisations des mouvements sociaux et parfois même certains hauts gradés de l’Etat lèvent la voix pour dénoncer les gaspillages qui ont cours au sein de la CIRH et exigent des autorités du pays de rapatrier cette structure à l’Etat Haïtien. Il est clair que la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti a échoué dans sa mission première. Cette structure s’apparente de préférence à un instrument de la communauté internationale qui oriente les destinés de la nation haïtienne à la place de l’Etat Haïtien. De ce fait, la POHDH exige encore une fois la dissolution immédiate de la CIRH dont l’existence constitue un obstacle à la pleine jouissance du droit à l’autodétermination du peuple haïtien. Elle constitue également un affront à notre dignité collective et une menace à la souveraineté nationale. », lit-on.

Pa ailleurs, selon la loi d’urgence d’avril 2010 publiée dans le journal officiel Le Moniteur, le mandat de la CIRH est arrivé à terme depuis le vendredi
21 Octobre 2011. Le Premier ministre, Garry Conille dont des membres de son gouvernement se trouvent dans le collimateur du Parlement, s’apprêterait à déposer prochainement une proposition de loi au pouvoir législatif, demandant ainsi le prolongement de cette loi d’un an de plus.

Certains observateurs voient dans cette prolongation les pressions dictées par la communauté internationale. Le président Martelly se dit favorable à la prolongation. Certains parlementaires se sont opposés à cette entreprise qui porte atteinte à nouveau à la souveraineté nationale.

Le sénateur des Nippes, Jean William Jeanty s’est prononcé très clairement contre la prolongation de la CIRH en s’interrogeant ainsi : « Comment la CIRH pourrait-elle atteindre en un an des objectifs qu’elle n’a pu réaliser pendant
18 mois. » De plus, il déplore que plus de 80% des fonds décaissés pour la reconstruction d’Haïti sont remis à des ONG et non à des institutions étatiques. En conséquence, il conditionne son vote à un tel document si et seulement si le contrôle de la CIRH revient aux Haïtiens et les fonds passent de préférence à travers les institutions étatiques du pays.

Pour sa part, le président de l’Association des Economistes Haïtiens
(AEH), Eddy Labossière a critiqué la façon dont la CIRH a été imposée et considère qu’il s’agit d’une institution obsolète qui n’a jamais servi les intérêts du peuple haïtien, puisqu’elle n’a pas de grandes réalisations à son actif. Selon lui : « Seulement quelques mètres cube de déblais ont été ramassés, quelques emplois créés et qui n’ont aucun impact réel sur l’économie haïtienne ». Il a déploré également l’aggravation de l’insécurité alimentaire en dépit des milliards de dollars envoyés en Haïti suite au tremblement de terre du 12 janvier 2010.

De toute évidence, après le Coup d’Etat-kidnapping du 29 février 2004, le séisme du 12 janvier a fourni à la communauté internationale le prétexte rêvé pour renforcer sa mainmise sur Haïti avec la CIRH et les invasions des ONG. Malgré les diverses formes de manifestations des organisations du mouvement social haïtien exigeant le départ de la MINUSTAH, la dissolution de la CIRH, la non -ingérence de Bill Clinton dans les affaires internes du pays, les dirigeants haïtiens ouvrent de plus en plus la voie aux étrangers en continuant de liquider la souveraineté du pays. Mais il y aura toujours une résistance pour combattre toute forme d’occupation.

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