Qui est Laurent Lamothe, et quelles sont ses chances d'être Premier ministre? by Kim Ives

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Kim Ives, Haiti Liberte, le 7 mars, 2012, www.haitiliberte.com
Laurent Lamothe est le cerveau du président haïtien Michel Martelly, tout comme le stratège politique Karl Rove l’était pour l'ancien pour président américain George W. Bush.

Lamothe est le gars qui a réalisé la façon de financer la campagne présidentielle de Martelly, et qui a recruté la firme professionnelle espagnole de relations publiques, Ostos & Sola, pour s’en occuper. Aujourd’hui, il a été désigné par le président Martelly pour être le prochain premier ministre. « L'homme est un génie de la finance », a dit le musicien Richard Morse, qui gère le célèbre Hôtel Oloffson. Il est le cousin de Martelly et fait partie du cercle intime du président. « Il sait comment prendre un peu ici, un peu là-bas, mettre ça ensemble avec encore un peu encore, et faire fonctionner le tout. »

La prouesse de Lamothe pour des tractations financières saute aux yeux quand on revoit l’histoire de ses affaires avec Martelly au cours de la dernière décennie.

Lamothe, âgé de 39 ans, a été un proche de Martelly depuis 2002 quand il a recruté l’ancien chanteur vulgaire de konpa connu sous le nom "Sweet Micky" pour être un partenaire et le prête-nom de la publicité pour NoPin Long Distance, un service alternatif de carte d'appel, qui est devenu très populaire en Haïti et a engendré plusieurs imitateurs. En fait, selon les dossiers d'entreprise de l’Etat de Floride, le nom original de One World Telecom, Inc, la société mère de NoPin, était "Sweet Micky Long Distance Services, Inc."

Lamothe, avec deux autres fondateurs de NoPin, Patrice Baker et Gilbert Pasquet, étaient tous, avec Martelly, des directeurs d’une autre société en Floride, la Coco Grove Holdings, Inc, dont Martelly a été nommé président en 2008. Coco Grove Holdings, à son tour, a été détenue par une société coquille (shell company) des Iles Vierges Britanniques, Lightfoot Ventures Limited, de nouveau dirigée uniquement par Lamothe et Martelly.

Lamothe a acquis ses compétences financières en étudiant la gestion des affaires à Barry University à Miami et, plus tard il a obtenu une maîtrise dans le domaine dans une autre école catholique de Miami, l'Université St. Thomas. En Haïti, il est allé à l'école secondaire au Collège Bird.

Né à Port-au-Prince le 12 août 1972, lui, comme son frère aîné Ruben, est devenu un joueur de tennis représentant Haïti pour la Coupe Davis en 1994 et 1995. Mais, tandis que son frère est resté dans le sport, l'attrait de l'entreprise a tout bonnement attiré Laurent.

Dans les années 1990, il a essayé de commencer une entreprise d'importation de bois en Haïti à partir de la forêt amazonienne du Surinam, mais qui n'a jamais démarré.

Ainsi, en 2000, Lamothe a lancé Global Voice Telecom, Inc avec son partenaire en tennis Patrice Baker. Alors que son entreprise prospérait en Haïti, il a également commencé à faire des incursions en Amérique latine et en Afrique, parlant couramment le français et l’espagnol. Il a bâti Global Voice pour en faire un acteur majeur de télécommunications, en particulier dans le Tiers Monde, et est devenu très riche, habitant des maisons luxueuses à Cape Town, Afrique du Sud, et à Miami, en Floride.

Mais il a commencé aussi bien à se faire des ennemis. Le site Web Le Griot.info, basée en France, a publié le 11 novembre 2010 un article accusant le président du Sénégal Abdoulaye Wade d’avoir été « manipulé par Laurent Lamothe ... pour pouvoir installer Global Voice au Sénégal. » Lamothe « a corrompu des autorités avec des sommes d’argent, des voyages en Afrique du Sud pris en charge par lui, pour faire passer le projet à la présidence ». Le journaliste Steven Addamah a affirmé : « Plusieurs personnes dont un ministre, un conseiller du président, une femme sénatrice, un Directeur Général devaient gagner 29 millions de dollars sur le dos du contribuable sénégalais et de la SONATEL, (la compagnie nationale de téléphonie) après signature du contrat ». En juillet 2011, un autre site, basée au Sénégal, Dakaractu.com, a comptabilisé des charges similaires de corruption contre Global Voice, dans les pays à travers l'Afrique, y compris la République démocratique du Congo, la Guinée et la République centrafricaine. « En Gambie, où règne un despote aussi absolu que prédateur, [Lamothe] a réussi à obtenir le marché de l’interco par le biais d’un deal assurant à Yaya Jammeh, l’homme fort du pays, des millions de dollars qui tombent régulièrement dans sa cassette personnelle et un dispositif d’écoute des communications téléphoniques des Gambiens », a écrit le journaliste Cheikh Yérim Seck.

Global Voice a formellement démenti le deuxième article, qui a été réimprimé en Haïti Liberté, en disant que « l’article diffamatoire » était pleine « de ragots et d’informations mensongères » dans une tentative « de détruire la réputation de l'entrepreneur Laurent Lamothe » et « de salir l'image de la société Global Voice Group ».

La recommandation de Lamothe pour le poste de Premier ministre va maintenant aller devant le Parlement haïtien pour ratification. Son premier et plus grand obstacle sera de prouver qu'il répond à l'exigence de résidence de la Constitution haïtienne, stipulant que le Premier ministre doit avoir en permanence vécu en Haïti pendant les cinq dernières années. Cette disposition a disqualifié plusieurs candidats pour le poste de PM au fil des ans, et a failli couler la nomination de Garry Conille, le premier Premier ministre de Martelly qui a démissionné le 24 février après seulement quatre mois (voir Haïti Liberté, vol. 5, n ° 33,  29/02 /2011). (Conille seulement a évité l'écueil parce que sa résidence à l'étranger en tant que fonctionnaire des ONG a été assimilée à une mission diplomatique, même si ce n'était pas le cas.)

Un autre obstacle sera que Lamothe était consul honoraire du Surinam en Haïti ces dernières années. Le premier candidat de Martelly, Daniel Rouzier, avait échoué en partie parce qu'il était consul honoraire de la Jamaïque en Haïti.

Il existe également des accusations selon lesquelles Lamothe peut détenir une nationalité étrangère, ce qu’interdit également la Constitution pour briguer le poste. Une commission spéciale du Sénat se penche sur les charges de double-nationalité contre Lamothe, Martelly et 37 autres hauts responsables gouvernementaux.

Lamothe, qui a fonctionné comme ministre des Affaires étrangères d'Haïti sous Conille, a deux jeunes filles d’une femme colombienne, qui vivent toutes à Miami, en Floride, mais on dit que sa petite amie actuelle est apparemment Stéphanie Balmir Villedrouin, le ministre du tourisme actuel.

Le père de Lamothe, Louis, fut le fondateur de l'Institut Lope de Vega, une école à Port-au-Prince, qui enseigne l'espagnol et favorise des relations avec le monde de langue espagnole. Pendant la dictature des Duvalier et après, l'aîné Lamothe a souvent parrainé des bourses d'études pour des soldats haïtiens devant être formés dans les pays d'Amérique latine, par exemple sur la Manta Air Base en Équateur où l'armée américaine tenait une base jusqu’à 2009 [quand le président Correa la leur a demandée]. (Le putschiste en 2004, Guy Philippe, et plusieurs autres soldats haïtiens ont été formés en Equateur lors du coup d’Etat de 1991-1994.)

Quelle est la réaction de Washington à la nomination de Lamothe? Jusqu'à présent, elle est mise en sourdine, ce qui suggère que la réaction est mitigée. D'une part, Lamothe était d'accord avec le coup de 2004, et il est pro-capitaliste et un architecte de la campagne du gouvernement Martelly «Haïti est ouverte aux affaires» pour attirer les investissements étrangers. Qu'il soit allé à l'école aux Etats-Unis et qu’il y ait fondé des entreprises américaines, joue aussi en sa faveur.

Toutefois, Lamothe n'est pas l'homme de Washington, comme Conille l’était. Il est l’homme de Martelly. Lui et le président sont, comme les Haïtiens disent, kokòt  ak figaro, deux petits pois dans une gousse. Washington est troublé puisque Martelly et sa clique ont montré des tendances néo-duvaliéristes. Ils sont imprévisibles et incontrôlables dans l’établissement de leurs propre politique, par exemple, leur initiative visant à rétablir l'armée haïtienne, démobilisée par l'ancien président Jean-Bertrand Aristide en 1995. Ceci est considéré comme un défi aux États-Unis, qui contrôle, en fin de compte, la force de l'ONU connue sous le nom de MINUSTAH qui occupe militairement Haïti depuis le putsch de 2004 contre Aristide.

Le plus important pour Washington, cependant, c'est que Lamothe et Martelly ont montré une tendance troublante, comme leurs prédécesseurs l'ont fait, à traiter  étroitement et chaleureusement avec Cuba et, en particulier, avec le Venezuela. Ils ont renforcé la participation d'Haïti à l'ALBA, le front du commerce anti-impérialiste dirigée par le Venezuela et Cuba. En fait, l'ALBA devait se réunir pour la première fois en Haïti, dans la ville sud-est de Jacmel, du 2 au 3 mars; ce devait être un conclave de ministres des Affaires étrangères de l’ALBA.

Mais à la dernière minute, la réunion a été reportée sans explication jusqu'en Avril, et a été repositionnée provisoirement sur Port-au-Prince. Néanmoins, à ces dates, Lamothe a accueilli le vice-ministre vénézuélien des Affaires étrangères et le Premier ministre de Curaçao pour un « Sommet de solidarité entre Haïti et le Venezuela », qu'il a appelé un « témoignage de l'amitié indestructible et immuable entre les peuples d'Haïti et le Venezuela. » En disant que le Venezuela se souvient des contributions faites par Haïti aux révolutions anti-coloniales sur le continent, Lamothe a annoncé que le Venezuela « a l'intention de renforcer ses liens avec Haïti par de multiples coopérations bilatérales couvrant tous les domaines, tant économique, social, culturel, agro industrielles, commerciales, éducatives, humanitaires et autres », et que « la coopération Sud-Sud est cruciale pour le développement d'Haïti ». C'est pas mal de drapeaux rouges.

Lamothe a tenté de rassurer Washington, disant à Haïti Press Network que « Haïti n’est pas dans la position de prendre un virage politique; nous sommes simplement dans la nécessité d’apporter une aide à la population qui a été délaissée pendant 208 ans. »

Pour enfoncer le clou, il a assuré que « les Etats-Unis restent et demeurent le plus grand partenaire d’Haïti, nous travaillons sur plusieurs projets. On a énormément de respect pour ce que les Etats-Unis font en Haïti. Il n’y a aucun éloignement, mais nous avons hérité d’une série de relations que nous avons redynamisées ».

Conille avait demandé à Martelly de publier la constitution d’Haïti amendée, ce qui permettrait au Premier ministre de remplacer le président s'il doit démissionner. Martelly a compris le jeu de Conille et de Washington et a refusé de préparer le terrain pour se laisser remplacer par Conille. Cependant, la semaine dernière, la femme-forte de Bill et Hillary Clinton, Cheryl Mills (maintenant la cheffe de cabinet de Hillary), a visité Port-au-Prince pour faire pression. Martelly a accepté de publier les modifications ... dès que le premier ministre, son premier ministre, aura été ratifié.

Pendant ce temps, les parlementaires haïtiens ont déclaré qu'ils ne ratifieraient aucun candidat jusqu’à ce que Martelly coopère avec leur enquête sur la double-nationalité, que d’ailleurs il boude.

Est-ce que les États-Unis attendront pour voir leur propre candidat, un technocrate comme Conille, devenir le candidat proposé pour Premier ministre, ou vont-ils prendre une chance avec Lamothe?

Est-ce que les parlementaires resteront fermes sur leur promesse de ne pas bouger jusqu'à ce que Martelly cède, ou   succomberont-ils aux pots de vin et rodomontades de Martelly? Restez à l'écoute, les prochaines semaines, pour trouver la réponse.