Par Evens Pierre-Louis, Haiti Liberte, le 15 mars 2012, www.haitiliberte.com
A un moment de troubles politiques chroniques, de remobilisation visible des ex-militaires, sous la complicité tacite du président Michel Joseph Martelly, l’insécurité est montée d’un cran ces derniers jours en Haïti, particulièrement à la capitale. Des militants politiques, anciens responsables de l’Etat, directeur de média, des policiers, des chauffeurs de transport en commun, des citoyens entre autres ont perdu leur vie sous les balles assassines des malfrats qui sèment le deuil dans les familles haïtiennes.
Le lundi 5 mars 2012, le directeur de la radio Communautaire du plus grand bidonville du pays, Cité Soleil, Radio Boukman, Nelson Eliphète et plusieurs autres personnes ont été tuées par des individus armés de ladite cité. Le lendemain mardi 6 mars, deux autres personnes ont été assassinées par des bandits circulant à bord de motocyclettes. Il s’agissait de l’ex-gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), Venel Joseph et de Wilner Cazeau. Le premier a été abattu à Musseau, une zone résidentielle, située à la hauteur de Bourdon, nord de la capitale et le second à la rue Christophe, au centre de Port-au-Prince, les deux à l’entrée de leur résidence.
Le vendredi 9 mars, Jean-Baptiste Jean Philippe alias Samba Boukman, ancien porte-parole du mouvement de résistance au Bel-Air après le coup d’Etat-kidnapping du 29 février 2004, membre de la Commission Nationale de Désarmement, Démantèlement et du Réinsertion (CNDDR) a été tué par balles à Delmas 95. Des individus armés circulant à moto l’ont attaqué, alors qu’il se trouvait derrière le volant de son véhicule, attendant l’arrivée de son enfant revenant de l’école. Atteint de 7 projectiles, Samba Boukman a rendu l’âme sur le Champ. L’assassinat de Samba Boukman est arrivé un jour après les déclarations de sénateurs de la République annonçant qu’il allait y avoir des bouleversements dans le pays, ce qui avait créé un vent de panique à la capitale le jeudi 8 Mars dernier dans l’après-midi.
Ce lundi matin 12 mars, après avoir dépossédé des policiers de leurs armes à la station de Port-de-Paix, située à l’entrée de Wharf de Jérémie, des bandits armés circulant à moto ont ouvert le feu sur une patrouille policière dans le quartier de La Saline, tuant un policier, répondant au nom de Casséus Serge. Celui-ci faisait partie de la 15e promotion de la Police nationale d’Haïti (PNH). Cette nouvelle a été confirmée par le directeur départemental de l’Ouest de la PNH, Michel-Ange Gédéon. Du même coup, un chauffeur assurant le trajet Port-au-Prince/Port-de-Paix a été également tué au volant d’un véhicule, dans la même zone. Il est décédé après avoir reçu plusieurs projectiles des bandits, tirés à bout portant. Plusieurs autres cas d’assassinat ont été signalés dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, particulièrement au centre de la capitale.
De cette résurgence du phénomène de l’insécurité grandissante, à un moment de troubles politiques, le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) a rendu public un rapport dans lequel, un bilan très lourd a été dressé.
Au cours d’un rapport publié le 8 mars dernier par le Réseau, 103 personnes ont été tuées majoritairement par balles et dans d’autres circonstances, liées au phénomène de l’insécurité. De janvier à février 2012, 84 personnes ont été tuées tandis que 19 autres ont été tuées au début du mois de mars, a précisé Pierre Espérance qui intervenait sur une station de radio de la capitale. Des citoyens de Port-au-Prince ne cessent de se questionner sur cette brusque remontée de l’insécurité dans la zone métropolitaine. En signe de renforcement au rapport du RNDDH, des organismes étrangers dont le Brésil et la Canada ont conjointement avancé que le nombre de crimes dans les grandes villes d’Haïti a considérablement augmenté au cours des 6 derniers mois. Ces rapports qui côtoient dans le même sens les observations de l’opinion publique sur la question de l’insécurité, sont pourtant contraires à celui présenté par les autorités de la Minustah qui semblent être sérieusement appuyées par le président Martelly. Celui-ci a laissé entendre qu’il n’y a pas lieu de parler de remontée d’insécurité en Haïti.
La position du chef de l’Etat sur la question de l’insécurité n’a fait que renforcer l’attitude déjà passive des soldats de la Minustah dans des cas flagrants d’insécurité où des gens se font dépouiller, tuer sans raison. Ainsi, dans ses rencontres hebdomadaires avec la presse, la Minustah via ses porte-parole, continue de minimiser la montée du climat de l’insécurité dans le pays : « La situation sécuritaire n’est pas trop grave en Haïti, et qu’il n’y a seulement que quelques cas de plus d’insécurité au cours de ces derniers jours. C’est totalement faux de dire qu’il y a une crise en matière de sécurité dans le pays », s’est contenté de dire Michel Martin, nouveau porte-parole de la police des Nations Unies en Haïti (UNPOL). ».
Certains membres du corps législatif se montrent préoccupés par la situation qui prévaut dans le pays sur le plan sécuritaire. Le sénateur de l’Ouest, Steven Irvenson Benoit dit relever plusieurs sources d’où proviendrait cette remontée de l’insécurité. Le parlementaire a cité des cas de règlement de compte, liés au narcotrafic, le phénomène du banditisme, le fait que des hommes armés en treillis militaires soient présents dans plusieurs coins du pays, les manœuvres de diversion pour détourner l’attention sur certains problèmes et tenter en même temps d’en faire porter le chapeau à d’autres. « Il n’y a qu’à voir les rues vidées dès la tombée de la nuit pour se faire une idée du climat d’insécurité et de peur qui règne sur la ville, a ajouté Steven Benoit, qui a aussi rappelé que la Police nationale et la Justice ont toujours bénéficié du support des parlementaires pour contrecarrer l’insécurité à travers le pays. »
Le porte-parole adjoint de la PNH, Garry Desrosiers a annoncé les couleurs pour remédier à la situation de l’insécurité qui s’abat sur Port-au-Prince et ses environs. De nouvelles mesures sont visées par la PNH dans le cadre de la deuxième phase de l’Opération Dragon. En plus de Sylvie Van Den Wildenberg et Michel Martin de la Minustah, le représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies en Haïti, Mariano Fernandez, pour contrecarrer l’opinion publique sur l’insécurité évidente qui bat son plein à la capitale haïtienne, a ajouté que « personne ne peut parler de hausse de l’insécurité sans avoir procédé préalablement à une évaluation comparative annuelle des cas enregistrés ».
Une déclaration plutôt bien accueillie par le président Michel Martelly. Pour calmer les tensions, disent certains ; mais est-ce que ça peut vraiment calmer les nerfs quand un homme de 80 ans, Venel Joseph, ancien gouverneur de la Banque Centrale sous Jean Bertrand Aristide en (2001-2004) se fait abattre à l’entrée de sa résidence à Musseau. Une autre attaque armée a fait un mort et un blessé grave à l’avenue Christophe. Il est clair qu’en dépit des déclarations conjointes des autorités de l’Etat et de la Minustah, donnant pour stable le climat sécuritaire du pays, la situation ne cesse de troubler les cœurs à Port-au-Prince où des cas d’assassinats par balles ont été recensés quotidiennement ces derniers jours.


