Retour de Duvalier
Par Pierre Emmanuel
Metro, Journal libre a Montreal, le 20 janvier, 2011
http://www.journalmetro.com/blogue/post/748609--retour-de-duvalier
A quoi bon le 7 février 1986 ? Je suis abasourdi par toutes les précautions prises ici et là avant que la justice ne se décide finalement à convoquer l’ancien dictateur Jean Claude Duvalier pour interrogatoire. Le gouvernement s’est contenté d’affirmer que « malgré son droit de revenir dans son pays, c’est une présence qui dérange ». Mais, il y a surtout la prudence des « pays amis d’Haïti » qui disent suivre avec attention l’évolution de la situation.
La colère de certaines victimes, trop peu malheureusement, comme Michèle Montas qui avait été emprisonnée avant d’être exilée sous Baby Doc, est tout à fait compréhensible. Car, comment pouvait-on prétendre qu’il n’y a aucune charge contre Duvalier, quand depuis 1986 diverses associations de victimes ont été déboutées dans leurs tentatives de faire juger l’ancien dictateur. Depuis la chute de la maison Duvalier, Une importante documentation juridique a été constituée sur les tortures, viols, disparitions, assassinats de milliers d’Haïtiens dans les geôles de Fort-Dimanche et ailleurs.
Le poète Gérald Bloncourt, qui dirige le « comité pour juger Duvalier » depuis 1986, a dénoncé cette semaine les autorités politiques françaises pour leur obstination à vouloir protéger l’ancien dictateur 25 ans après sa chute. « Un procès risquerait de mettre en lumière la responsabilité d’un certain nombre de personnalités qui l’ont aidé lorsqu’il était au pouvoir et qui ont contribué à le mettre à l’abri de la justice » a-t-il dit.
Souhaitons qu’on aboutisse finalement à un procès du Duvaliérisme. Car au-delà de la nécessité de dédommager, ne serait-ce que moralement, les victimes, en reconnaissant publiquement les torts qu’ils ont subi. La justice a aussi la vertu pédagogique d’apprendre aux jeunes générations que finalement les crimes se paient aussi en Haïti.
Parlant de la rue, ce que je trouve aussi inquiétant dans toute cette histoire, c’est l’immobilisme de la rue. Où sont passés ces centaines de milliers de gens, ce peuple en liesse qui rêvait de liberté et dénonçait la négation du droit ? Depuis dimanche, seuls les partisans de Duvalier occupent les rues. Il est confortable pour certains d’évoquer la jeunesse de ceux qui manifestent et qui n’ont pas connu l’horreur des années noires de Papa et Baby Doc. Ce qui voudrait dire que ce pays de résistance a arrêté de produire des fleurs d’espoir comme Mackenson Michel, Daniel Ismaël et Jean-Robert Cius. Des écoliers assassinés en plein jour le 28 novembre 1985, lors d’une manifestation aux Gonaïves. Leurs assassinats avaient servi d’éléments déclencheurs d’un vaste mouvement national de « déchoukaj » des Duvalier.
Duvalier est revenu au pays après 25 ans. Le silence des victimes laisse la terrible impression qu’on pourrait revenir au « temps où on se parlait par signes ». Si les années de désillusion peuvent justifier tout cela, alors à quoi aura servi le 7 février 1986? A quoi bon la chute de la Maison


