Signification et impact de la Révolution haïtienne sur le monde atlantique
Par Alain St.-Victor,25 mars 2012
Première partie de deux
Depuis plus de vingt ans, l’historiographie étasunienne (en particulier) développe une nouvelle approche et une nouvelle compréhension de ce qu’on appelle le «monde atlantique.» À la fin de la Première Guerre mondiale et durant la période qui suivit la Deuxième Guerre mondiale, des tentatives ont été faites pour définir ce monde comme une nouvelle réalité historique qui servirait de pont entre l’Amérique (États-Unis et Canada) et l’Europe. Ces approches, qui prirent différentes formes (articles de journaux, ouvrages importants), revêtaient une méthodologie imprégnée d’eurocentrisme, ce qui finalement servait d’outils idéologiques dans le contexte de la guerre froide : l’objectif était de souligner les particularités de l’Occident vis-à-vis de l’Est communiste, particularités qui seraient fondées sur des différences insurmontables liées aux traditions gréco-romaines et judéo-chrétiennes. Les historiens Robert Palmer et Jacques Godechot (1947) ont essayé de «théoriser» ces différences, et ont voulu expliquer du même coup l’évolution historique et politique de cette communauté atlantique et ses particularités sociopolitiques dans le monde contemporain.
Il a fallu attendre le début des années 1980 pour produire le concept du monde atlantique à partir de son historicité, c’est-à-dire en tenant compte des différentes réalités qui l’ont constitué, dans leur interrelation et leur interdépendance. Ces réalités sont des évènements historiques qui ont marqué la naissance et l’évolution de ce monde : la conquête des Amériques, la colonisation, l’esclavage et certes les révolutions française et américaine, mais aussi la révolution haïtienne et celles de l’Amérique latine. Le monde atlantique comme l’écrit David Armatage a été certes une invention européenne, dans le sens que «les Européens ont été les premiers à relier ses quatre côtés [l’Europe, l’Afrique, l’Amérique du Nord et du Sud] dans une entité unique, à la fois comme un système et comme une représentation à caractère unique», mais son évolution, sa constitution et ses caractéristiques dépassent le monde occidental. On ne peut plus dès lors envisager son histoire « comme une histoire de la colonisation caractérisée par un transfert unidirectionnel de civilisation, où seul l’acteur européen est pris en compte [mais plutôt comme une] rencontre, parfois brutale, entre les civilisations amérindiennes, africaines et européennes...» (Armitage, 2002).
Une révolution impensable
Dans l’histoire du monde atlantique, la révolution haïtienne se démarque des autres révolutions par sa radicalité et sa nouveauté. C’est une révolution qui fait exception dans la mesure où elle est l’oeuvre d’un groupe d’êtres humains considérés à l’époque comme des sous-hommes, condamnés à effectuer uniquement des travaux d’esclave. Comme le remarque Michel-Rolph Trouillot (1995), cette révolution est dans sa singularité impensable parce qu’elle se situe dans un monde qui la considère extérieure à lui, un monde qui ne pouvait pas la penser malgré sa réalité évidente. À première vue, cette incompréhension de la révolution haïtienne peut paraître paradoxale : au XVIIIe siècle, grâce à la philosophie des Lumières, une nouvelle conception de l’homme s’impose graduellement, l’emprise de la religion diminue de manière constante, les notions de citoyenneté se développent et redéfinissent le cadre juridique de la société, bref les vieilles idéologies millénaires des anciens régimes perdent leur légitimité et disparaissent pour faire place à une conception tout à fait nouvelle de la société.
Au contact des Lumières, la pensée humaniste de la Renaissance prit une dimension politique : l’homme n’est plus en soi simplement un être digne d’intérêt, il devient un sujet politique, c’est-à-dire qu’il est désormais défini comme citoyen libre ayant des droits et des responsabilités. Cette idéologie de la liberté, qui trouve son expression politique ultime dans la Révolution française, se veut universaliste. Rousseau parle de l’homme en général lorsqu’il déclare que « l’homme est né libre, et partout il est dans les fers.» Les notions de liberté et d’esclavage se trouvent à la base de la pensée des Lumières, et durant la dernière partie du XVIIIe siècle, l’on ne parle de l’une sans faire référence à l’autre.
Or, cette pensée à prétention universaliste des Lumières se heurte à une réalité brutale : l’esclavage des Noirs dans les colonies, lequel est la base au cours du XVIe et du XVIIe de la richesse des grandes métropoles européennes. Ce système atteint son apogée au XVIIIe siècle lorsque le nombre d’esclaves augmente considérablement et l’économie des plantations devient, plus que toute autre période, florissante. Si l’on fait exception d’hommes de grand courage comme l’abbé Grégoire et ceux appartenant au «Club des amis des Noirs», le courant intellectuel originaire des Lumières ne remet pas en cause l’esclavage des Africains, du moins pendant le XVIIIe siècle et au cours d’une bonne moitié du XIXe siècle. Cette indifférence à l’égard du sort de l’esclave noir n’est pas seulement intellectuelle, elle est également politique. Les États-Unis s’inspirant des Lumières déclarent leur indépendance politique et économique vis-à-vis de la Grande-Bretagne en prenant pour base la liberté et le refus de l’esclavage. Pourtant aucune mention n’est faite du système esclavagiste qui à l’époque constitue la base de l’économie du pays.
C’est dans ce contexte général de liberté et de remise en question de l’ordre ancien-- remise en question radicale et totale -- que la révolution haïtienne survient. Elle ne survient pas ex nihilo, mais s’inscrit d’emblée dans le grand mouvement qui bouleverse le monde atlantique. Ce n’est donc pas un phénomène qui doit être pensé hors contexte, une bizarrerie dépourvue de réalité historique, incapable d’être un objet d’analyse, parce que dépourvu de sens. Au contraire, cette révolution fait partie intégrante de ce nouveau souffle, elle contribue à la genèse du Nouveau Monde atlantique, elle y met son empreinte.
Ce qui fait l’étrangeté de la révolution haïtienne, ce n’est pas surtout le fait qu’elle bouleverse de manière radicale un monde construit sur l’esclavage et le colonialisme, mais le fait qu’elle soit l’oeuvre d’individus jugés pendant des siècles soumis dans leur essence même et incapables de révoltes. Ce caractère étrange de cette révolution lui confère paradoxalement une signification symbolique puissante, malgré l’effort déployé pour la nier ou la défigurer. Pour l’historien David Brion Davis, « la révolution haïtienne [constitue] un tournant dans l’histoire. Comme la bombe d’Hiroshima, sa signification peut être rationalisée ou étouffée, mais elle ne peut réellement être oubliée, car elle montre le sort possible de toutes les sociétés esclavagistes du Nouveau Monde» (2001). Mais le caractère symbolique de cette révolution prend toute sa signification du fait comme le dit Frederick Douglas qu’elle est l’accomplissement d’une race « considérée par le monde comme la plus abjecte, la plus démunie et la plus indigne de l’humanité.» L’idéologie raciste nécessaire pour justifier l’exploitation outrancière des Noirs est mise à l’épreuve : sa reproduction n’est plus assurée, l’on doit désormais tenir compte d’une manière ou d’une autre des événements survenus à Saint-Domingue.
La perception du Noir, l’approche essentialiste qui définit son être comme une «chose», est remise en question. Les abolitionnistes profitent de l’aspect «iconoclaste» de la révolution saint-domingoise pour donner la preuve que les Noirs sont des êtres humains qui aspirent à la liberté.


