Écrit par Alter Presse, Haïti, publié le 14 janvier 2026
Invité de l’émission FwoteLide sur AlterRadio, le professeur et historien Pierre Buteau propose une lecture historique des interventions américaines, qu’il relie aux crises internes des États-Unis. À partir des exemples d’Haïti et du Venezuela, il met en lumière une logique de domination récurrente, fon-dée sur le contrôle économique, politique et stratégique de la région.
Le professeur Pierre Buteau revient sur les logiques historiques et les dynamiques internes qui ex-pliquent les interventions américaines, de l’Haïti de 1915 au Venezuela d’aujourd’hui.
« Les interventions américaines s’inscrivent dans une logique historique longue, liée aux crises internes des États-Unis, issues de profondes mutations socio-économiques et socioculturelles », analyse le professeur Pierre Buteau.
« Les actions contemporaines, notamment à l’encontre du Venezuela, ne peuvent donc être expli-quées uniquement par les circonstances immédiates ou les discours officiels », souligne-t-il lors d’une interview accordée à l’émission FwoteLide sur AlterRadio, suivie par AlterPresse.
Selon l’historien, « depuis l’occupation d’Haïti en 1915, les États-Unis manifestent un malaise struc-turel qui se traduit par des actions répétées à l’étranger ». À cette époque déjà, rappelle-t-il, ils étaient une puissance montante, dotée d’institutions démocratiques et animée par un « sentiment de destin exceptionnel ».
« Cette société matériellement avancée se percevait comme investie d’une mission historique, ce qui a servi à justifier son interventionnisme », soutient Pierre Buteau.
Après la Seconde Guerre mondiale, explique-t-il, « la puissance américaine s’est consolidée ». Les États-Unis sont alors devenus « le principal marché mondial, absorbant une grande partie de la production internationale de biens de consommation ».
Mais cette domination, précise-t-il, s’est accompagnée « d’un affaiblissement de la base industrielle » et d’un basculement vers la « financiarisation de l’économie », le dollar devenant « un instrument central de pression économique et géopolitique ».
Des interventions selon des modèles éprouvés
« Les opérations américaines à Panama, à la Grenade ou en Haïti ne sont pas improvisées », ob-serve Pierre Buteau. « Elles suivent des formats récurrents, adaptés aux contextes, mais fondés sur une même logique ».
S’appuyant sur les travaux de l’historien Paul Kennedy, il rappelle que « ce type d’intervention reflète souvent l’inquiétude des grandes puissances face à leur propre déclin ».
En Haïti, souligne-t-il, « l’occupation de 1915 a instauré un contrôle politique et économique durable ». Les institutions financières, notamment les banques, sont alors passées « sous l’influence d’inté-rêts étrangers, principalement américains, à travers des mécanismes de participation et de contrôle indirect ».
Cette domination, ajoute-t-il, « s’est poursuivie après l’occupation et a profondément affecté les élites politiques, économiques et culturelles du pays ».
L’exemple de la Banque nationale d’Haïti illustre clairement cette logique, selon le professeur. « Des acteurs étrangers, tels que Roger Farnam, ont exercé une influence déterminante en plaçant leurs représentants à des postes stratégiques de l’appareil d’État », rappelle-t-il.
Même avant 1915, ajoute-t-il, « des interventions économiques, monétaires et politiques avaient préparé le terrain, révélant une stratégie systématique de domination ».
Pour Pierre Buteau, « la situation du Venezuela s’inscrit dans cette même logique historique ». La différence majeure, précise-t-il, réside dans « la capacité de résistance du pays » et dans « l’ampleur des écarts avec les intérêts américains ».
Les alliances du Venezuela avec la Russie et la Chine constituent ainsi, selon lui, « un écart straté-gique jugé inacceptable par Washington », surtout « dans un contexte de recomposition des rap-ports de force mondiaux ».
Une logique de domination persistante
Dans l’ensemble de l’Amérique centrale et des Caraïbes, rappelle Pierre Buteau, « les armées ont été formées selon une doctrine largement influencée par les États-Unis, notamment durant la guerre froide ».
Au Venezuela, souligne-t-il, « l’alliance civilo-militaire mise en place sous Hugo Chávez et maintenue sous Nicolás Maduro a permis de déjouer plusieurs tentatives de coup d’État et de limiter l’ingérence extérieure ».
Les justifications avancées par les États-Unis - lutte contre le narcotrafic, protection des populations, défense de la démocratie - relèvent avant tout, selon lui, d’une « rhétorique politique », « destinée à légitimer l’action et à influencer l’opinion publique ».
« En réalité, les interventions répondent principalement à la protection d’intérêts stratégiques et économiques », insiste Pierre Buteau.
Son analyse met ainsi en évidence une continuité : « les États-Unis cherchent à maintenir leur domination régionale par l’intervention militaire, le contrôle économique et la pression diplomatique ».
Haïti constitue, selon lui, « un exemple historique marquant de cette stratégie », tandis que « le Venezuela en offre une illustration contemporaine, dans un contexte international plus complexe et multipolaire ».


