Par Kevin Edmonds & Roger Annis
Haiti Liberté, Vol 4 No 50, 29 juin au 5 juillet
L'inauguration en Haïti du président Michel Martelly le 14 mai dernier devrait tirer la sonnette d'alarme pour les personnes concernées par les droits humains, la justice et la primauté du droit dans le pays. Dans une interview pré-inaugurale avec le quotidien montréalais La Presse le 18 avril, Martelly a proposé un plan de réconciliation nationale qui inclurait l'octroi de l'amnistie à l'ancien chef d'état haïtien Jean-Claude Duvalier.
Martelly a, plus tard, renoncé à cette idée sur les conseils de son avocat. Mais ses liens avec l'ancien dictateur présentent des obstacles potentiels aux efforts en cours pour le poursuivre. Dans l'interview au journal La Presse, le journaliste Vincent Marissal l'a interrogé au sujet du retour en Haïti, cette année, de M. Duvalier et de l'ancien président Jean-Bertrand Aristide. Martelly a alors déclaré: "Je leur dis bienvenue, et nous favorisons la réconciliation et l'inclusion ..."
A propos d'amnistie, il a dit: "Avant de penser à cela, nous devons oeuvrer sur le côté sensibilisation et compassion pour comprendre les victimes et le respect de leurs sentiments. Donc, nous ne prendrons pas de décisions hâtives, mais je penche du côté de l'amnistie et du pardon pour que nous puissions penser à demain et pas à hier."
Bien que cela semble admirablement conciliant, la position exprimée par Martelly est profondément problématique. D'abord, il ne peut légalement accorder l'amnistie aux Duvalier (ou quelqu'un d'autre) pour des meurtres, des disparitions, et des emprisonnements politiques pour lesquels l'ancien dictateur est responsable. Ce sont des crimes contre l'humanité au regard du droit international. Deuxièmement, il n'existe pas de charges contre l'ancien président Aristide - soit en Haïti ou en droit international - pour lesquels il pourrait être pardonné.
Les crimes de Duvalier sont une réalité de ses 15 ans de règne, de 1971 à 1986. Ils sont documentés par des organismes des droits humains tels que Human Rights Watch, Amnesty International et la Commission interaméricaine des droits de l'homme, ainsi que par les Nations Unies, le gouvernement des Etats-Unis, et des centaines de reportages dans les médias.
Dans ces circonstances, l'amnistie ne saurait correspondre à réconciliation nationale. Ce serait simplement une faveur envers Duvalier. Par ailleurs, le fait d'inclure Aristide dans la même catégorie donne une légitimité indue à des allégations fictives et ternit le nom d'Aristide et sa réputation.
Lors des dernières élections, Martelly - un ancien chanteur konpa - a fait campagne comme un champion du "changement", un "outsider politique". La réalité est beaucoup plus troublante. Dans un entretien le 2 mars 2011 avec l'Agence France Presse, l'outsider autoproclamé a déclaré qu'il était "prêt" à travailler avec les fonctionnaires qui avaient servi sous les régimes des Duvalier. Un de ses conseillers, Charles Gervais, est actuellement l'avocat de Jean-Claude Duvalier. Selon un article du Washington Post le 13 février
2002, Martelly a été "une fois un favori des voyous qui travaillaient pour le compte de la dictature familiale détestée des Duvalier."
Un article de 1996 dans le Miami Herald rapportait que Martelly était "étroitement identifié avec des sympathisants du coup d'Etat militaire de
1991 qui a renversé le président Jean- Bertrand Aristide." Daniel Supplice, coordinateur de l'équipe de transition de Martelly, est un ami d'enfance et ancien camarade de classe de Jean-Claude Duvalier. Il a servi dans des postes ministériels sous Duvalier, y compris comme ministre des Affaires sociales. Le candidat de Martelly pour le poste de Premier ministre, Daniel-Gérard Rouzier, est un membre de l'élite haïtienne qui a soutenu à haute voix le coup contre Aristide de 2004 et même s'est opposé à son retour dans l'hémisphère occidental. Le soutien de Martelly pour les coups de 1991 et 2004 contre Aristide montre clairement son goût sélectif pour la démocratie.
Les crimes de Jean Claude Duvalier Avec le retour de Duvalier en Haïti au mois de Janvier 2011, le gouvernement haïtien sous le président René Préval a ouvert deux procédures pénales, une pour les crimes financiers et l'autre pour les crimes contre les personnes. Des victimes haïtiennes se sont présentées au procureur portant plainte contre Duvalier, et un grand groupe d'avocats haïtiens et internationaux des droits humains travaillent actuellement avec la diaspora pour monter un dossier plus complet.
François Duvalier et son fils (qui a hérité de la présidence haïtienne en 1971) ont été responsables de la mort de près de 60.000 personnes. La grande majorité étaient des adversaires politiques ou des innocents suspectés de subversion. Des milliers d'autres ont été brutalement torturés à l'infâme Fort -Dimanche l'une des trois prisons tristement célèbres formant le "Triangle de la mort" des Duvalier.
Bien qu'il n'y ait aucune preuve de la présence physique de Jean-Claude Duvalier aux meurtres ou assassinats commis sous son administration, il est pénalement responsable en vertu du droit international et haïtien en tant que commandant en chef des forces armées et des paramilitaires Volontaires de la Sécurité Nationale. Sa responsabilité s'étend au vaste appareil répressif qu'il a établi et maintenu.
Président à vie Jean-Claude Duvalier n'a même pas essayé de cacher ses crimes financiers. Il y a des douzaines de dossiers de preuves de ces crimes, y compris des copies de chèques de la Banque centrale haïtienne […] et approuvés par Duvalier. Selon le Miami Herald du 25 Janvier, 2011 , "les avocats estiment que l'ancien dictateur d'Haïti a détourné au moins un demimilliard de dollars grâce à un système élaboré de fausses sociétés, fausses oeuvres de bienfaisance, et des transferts au nom de la famille et des amis."
Une vérification judiciaire effectuée après le départ de Duvalier par un cabinet de comptables américains a démontré qu'il avait personnellement volé 120 millions de dollars, et son épouse Michelle 94 millions de dollars. Le droit international et haïtien oblige le gouvernement haïtien à chercher la poursuite de Jean-Claude Duvalier. Cette obligation, explique un Rapport d'avril 2011 de Human Rights Watch, "ne peut pas être compromise par la prescription, l'amnistie, ou autres obstacles juridiques nationaux."
Il y a deux procédures pénales actuellement en cours contre Duvalier. Il n'y a aucune contre Aristide. Si le président Martelly peut établir une fausse équivalence entre Duvalier et Aristide, c'est en partie parce que de nombreuses insinuations non prouvées et fausses accusations contre Aristide flottaient dans les médias, l'Internet et les cercles politiques.
Il est difficile de réfuter les accusations portées contre Aristide, car aucune n'a été établie en cour de justice. Comme méticuleusement documenté par l'auteur Peter Hallward dans Damming the Flood: Haiti, Aristide and the Politics of Containment
(2008), peu de médias ou d'autres organismes ont fait des enquêtes crédibles. Quand ils le font et que les accusations sont réfutées, les détracteurs ne se défendent pas, ils ne font que passer à l'accusation douteuse suivante.
Aujourd'hui, il y a une menace très réelle que soient ressuscitées de vieilles accusations portées contre Aristide, sous de nouvelles formes, dans le but de tromper l'attention du public et de faire encore un autre obstacle à un règlement de comptes nécessaire pour les crimes du régime des Duvalier. Ce ne serait pas la première fois.
Histoire de fausses accusations et emprisonnements Malgré les millions de dollars alloués par le gouvernement américain à trouver des allégations crédibles selon lesquelles Aristide aurait pillé le Trésor public en Haïti, les fonds détournés de la compagnie nationale de téléphone (Téléco), ou se serait livré au trafic de stupéfiants, les accusations restent infondées. Pas une once de preuve n'a été présentée à un tribunal.
En Novembre 2005, 21 mois après le second coup d'État contre Aristide, parrainé par des étrangers, le régime illégal de Gérard Latortue a présenté avec beaucoup de bruit un procès basé sur le RICO (Racketeer influencé et Corrupt Organizations Act) dans un tribunal (non haïtien) aux États-Unis, accusant Aristide de corruption et de détournement de dizaines de millions de dollars (1). L'accusation a été une cause perdue d'avance. Elle n'a même pas été signifiée à l'un des accusés et a été discrètement retirée en Juillet 2006. Mais elle a réussi à ternir la réputation d'Aristide.
Il y a eu une controverse entourant certains membres de l'unité de la sécurité d'Aristide. Plusieurs membres de haut rang ont été condamnés par un tribunal de Miami en 2005 pour "conspiration pour blanchiment d'argent", avec des peines allant de 3 à 14 ans (2).
Oriel Jean, qui avait été chef de la sécurité d'Aristide jusqu'en 2003, a été arrêté au Canada une semaine après le coup d'Etat pour y être prétendument entré sans visa. Un juge canadien l'a acquitté, mais, avant sa libération, les États-Unis ont demandé son extradition. Plutôt que de lutter contre la demande, Jean a choisi d'aller faire face à ses accusateurs.
"Selon Oriel Jean, le gouvernement américain lui a offert de nombreuses incitations à témoigner contre Aristide, de dire qu'Aristide a été en quelque sorte impliqué dans le trafic de drogue", avons-nous appris de Kim Ives, un journaliste d'Haïti Liberté, qui a longuement interviewé Jean après sa libération en 2007. "Mais Jean leur a dit qu'il ne pouvait pas mentir, qu'il n'avait pas connaissance qu'Aristide soit impliqué dans quoique ce soit de ce genre."
En mai 2004, le Miami Herald - peu favorable à Aristide - a publié un article trompeur disant que Jean était "un informateur du gouvernement américain " qui négociait "une réduction de peine en échange d'informations sur le cercle intérieur d'Aristide."
Ce fut une demi-vérité tordue. Jean a coopéré avec les autorités fédérales, mais seulement pour faire condamner certains trafiquants de drogue, comme Serge Edouard, qui n'avait aucune relation avec Aristide. L'article du Miami Herald a fait d'une pierre deux coups. Il a laissé entendre qu'Oriel a été un informateur pour le gouvernement américain à propos d'Aristide (il ne l'était pas) et qu'Aristide a été engagée dans quelque chose d'illégal (il ne l'était pas). Les deux hommes ont été injustement ternis par cette prestidigitation journalistique.
Un des exemples les plus frappants de partialité, de persécution et de diabolisation des collègues d'Aristide et du parti Lavalas a été l'accusation de génocide portée contre le Premier ministre Yvon Neptune en Septembre 2005, plus d'un an après sa première arrestation et détention en Juin 2004. L'accusation est venue d'une organisation appelée Coalition Nationale des Droits des Haïtiens (NCHR, réformé, depuis, sous un autre nom), financée par l'Agence canadienne de développement international. La NCHR a été une organisation très partisane, anti- Lavalas qui a affirmé qu'un "massacre génocidaire" avait eu lieu dans la ville de Saint-Marc le 11 février 2004. L'organisation a affirmé que Neptune avait froidement ordonné la mort de 50 militants anti-Lavalas.
Le seul lien entre Neptune et le massacre était le fait qu'il avait visité Saint-Marc, deux jours auparavant pour lancer un appel au calme et à l'ordre face à la rébellion des paramilitaires, financée par des étrangers, qui était en cours dans le nord d'Haïti. Neptune était accompagné par des journalistes de Miami Herald, AFP, AP, et le New York Times. Les journaux ont rapporté que, en effet, cinq personnes avaient été tuées lors d'affrontements entre les forces pro et anti-Aristide à Saint-Marc, sur une période de plusieurs jours. Pourtant, la NCHR est restée ferme sur ses accusations de "génocide ". (4) Les fausses allégations ont contribué à l'emprisonnement illégal et finalement injustifié de Neptune de Juin
2004 à Juillet 2006.
La communauté internationale a fermé les yeux sur des agressions réelles sur des partisans de Lavalas durant le régime Latortue. Le 2 septembre 2006, un numéro de la prestigieuse revue médicale britannique The Lancet, a publié une étude portant sur quelque 8.000 assassinats en Haïti durant le régime putschiste de deux ans, la plupart, membres ou sympathisants du parti et du mouvement Lavalas dirigé par Aristide.
Le "double standard" idéologique en vigueur à reporter a été vivement critiqué par l'organisme de surveillance de l'équité des médias, Fairness and Accuracy in Reporting (FAIR) en 2006.
Pendant ce temps, en séance du tribunal tenu dans le milieu de la nuit, le régime de Latortue a fait rapidement renverser l'une des condamnations criminelles les plus importantes de l'histoire haïtienne moderne, celle de Jodel Chamblain, ancien leader des escadrons de la mort FRAPH / FLRN condamné par contumace pour crimes contre l'humanité, pour son rôle dans le massacre de Raboteau. Chamblain a fait surface plus récemment comme un de principaux agents de la sécurité de Jean-Claude Duvalier.
Seule une poursuite Duvalier peut apporter la justice Les ruminations du président Martelly sur la réconciliation ont l'apparence d'un stratagème politique pour dédouaner Jean-Claude Duvalier. Une apparence de neutralité est ainsi donnée à son offre de "pardonner" Jean-Bertrand Aristide pour des charges inexistantes contre lui. En comparant les deux leaders de cette manière banalise les crimes pour lesquels Duvalier a besoin d'être tenu responsable.
Les exigences de l'International Center for Transitional Justice, l'Organisation des Nations Unies pour les Droits de l'Homme, Amnesty International et Human Rights Watch de poursuivre Duvalier ne sont pas sans précédent. En
2009, au Pérou, Alberto Fujimori a été condamné à 25 ans pour crimes contre l'humanité, y compris des assassinats en masse, enlèvements et corruption.
Une absence de poursuites contre Jean-Claude "Baby Doc" Duvalier en un tribunal impartial serait ajouter l'insulte aux blessures qu'Haïti a déjà subies sous la forme de tremblement de terre, épidémie de choléra, et troubles politiques liés à l'élection frauduleuse de Novembre 2010 et Mars 2011. Malheureusement, les mêmes pouvoirs responsables du coup 2004 (États- Unis, France et Canada) n'ont pas encore insisté pour que Haïti respecte ses obligations de poursuivre Duvalier. Ils devraient le faire, car c'est un acte nécessaire et symbolique de la justice qui se répandra dans tout le pays, montrant que tout n'est pas perdu dans ces moments difficiles.
Le cas de Duvalier est un moment de clarté morale. Il offre une ouverture bien nécessaire à continuer un processus de guérison et de reconstruction en Haïti. La justice en retard n'est pas toujours justice refusée.
Un mémorial permanent aux milliers de victimes des Duvalier peut être consulté ici: http://www.fordi9.com/ Pages/Chronicle.html. at McMaster University's Globalization Institute
Kevin Edmonds est un journaliste indépendant (freelance), un étudiant diplômé à l'Institut de Globalisation de l'Université McMaster à Hamilton, en Ontario. Roger Annis est un coordinateur du Réseau Action Canada en Haïti et habite à Vancouver. Il peut être contacté à l'adresse : rogerannis @ hotmail.com.
Notes:
1) Peter Hallward. Damming the Flood: Haiti, Aristide and the Politics of Confinement. Verso Books, 2007, pg. 150
2) Ibid. pg. 148
3) Ibid
4) Ibid. pg. 159


