Michel Martelly à New York : Un fiasco total

Martelly à New York : Un fiasco total

Par Kim Ives, Haiti Liberté, édition du 28 Septembre au 4 Octobre 2011

En proclamant « Je suis le chef maintenant », le président haïtien Michel Martelly a essayé de vendre sa « vision » pour Haïti la semaine dernière à New York, où il était venu, comme beaucoup de chefs d’Etat, principalement pour s’adresser à la 66ème session d’ouverture de l’Assemblée générale des Nations Unies.

En outre, Martelly a assisté à la réunion annuelle de la Clinton Global Initiative, et a été interviewé par CNN, et s’est adressé à un rassemblement d’Haïtiens à York College, Queens, NY.

Les Haïtiens ont accueilli sa présence à l'ONU par des manifestations le 19 septembre puis le 23 septembre pour demander le retrait de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), en vertu de laquelle plus de 12.000 soldats de l'ONU sont déployés en Haïti. Le mandat de la mission expire le 15 octobre, mais le Conseil de sécurité a prévu de le renouveler dans les deux prochaines semaines.

La MINUSTAH est profondément et généralement très impopulaire en Haïti. Mais, en dépit des manifestations vocales contre elle à New York et à Port-au-Prince dans les dernières semaines, Martelly est contre le départ de la force. « Haïti a besoin du soutien de la MINUSTAH en ce moment », a t-il déclaré dans une interview avec des journalistes à son hôtel, d’après le New York Times, parce que « il y a encore de l’instabilité.»

Face à une tempête de protestations provoquée par une vidéo récemment divulguée où cinq soldats Uruguayens de l'ONU ont été montrés agressant sexuellement un jeune homme de 18 ans à Port Salut en Juillet dernière, les responsables de l'ONU ont proposé de réduire la MINUSTAH à environ 9000, son déploiement avant le tremblement de terre du 12 janvier
2010

Mais Martelly a déclaré qu'il « ne penserait même pas à réduire » les troupes, peut-être exagérant son rôle dans une comédie annuelle, lorsque, comme l’expiration du mandat s’approche, le gouvernement haïtien « invitera » la MINUSTAH à rester en Haïti; un déploiement qui viole la Constitution haïtienne et la Charte des Nations Unies. Comme des câbles secrets de l’ambassade américaine obtenus par l’organisation médiatique Wikileaks ont montré, c’est sous le leadership de l’ONU, que seuls Washington et Paris, vraiment décident du maintien ou du retrait de la MINUSTAH, la troisième plus grande mission pour le «maintien de la paix » de l’ONU (voir Haïti Liberté, Vol. 5, n °10, 21/09/2011).

Dans son discours à l’Assemblée générale du 23 septembre, Martelly a minimisé l’épisode violent des uruguayens et d’autres agressions alléguées comme simplement «des bavures inacceptables» qui « ont entaché le prestige de la Mission, mais les arbres ne devraient pas cacher la forêt ».

Dans sa tentative de continuer à utiliser le retrait de la MINUSTAH comme une excuse pour réactiver l'armée haïtienne, dissoute il ya 16 ans, Martelly fait valoir dans son discours à la GA « rien n’est plus irresponsable et dangereux que de laisser partir [la MINUSTAH], sans une alternative nationale efficace ».

L'armée haïtienne, mis en place comme une force proxy par des Marines américains laissée après leur première occupation militaire d'Haïti (1915-1934), était devenue mondialement célèbre en tant qu'une force corrompue, créant les coups d'état, et vidant le budget de l'état. La plupart des Haïtiens ont été heureux de voir que l'armée a été démobilisée en 1995 par l'ancien président Jean-Bertrand Aristide (les soldats haïtiens l’avaient renversé en 1991) et ils voudraient que cette force soit oubliée. Même le New York Times, dans un éditorial du 19 septembre, s’est plaint que « des plans post-séisme pour embaucher et former des milliers de nouveaux agents de [la police] sont en retard », mais que Martelly « semble plus intéressé à la rétablissement d'une armée - quelque chose dont Haïti n'a pas besoin. »

Martelly également fait pression pour un retour de l'armée dans son rallie à York College, mais l'événement a été un fiasco. L'auditorium au siège de 1500 était à peine à moitié vide, un contraste frappant avec la foule de débordement qui avait salué l'ancien président René Préval dans le même auditorium cinq ans plus tôt.

Comme Martelly et certains membres de la délégation de 28 membres qu'il a fait voyager (à quelle dépense?) à New York ont pris la scène, le public, parfois s’est tu, ce qui a incité le maître de cérémonie à crier « Maintenir au chaud! Maintenir au chaud! » (Keep it warm!) dans une tentative pour générer des applaudissements.

Même cette foule largement pro- Martelly avait été pris de court pour voir comment «l’équipe» présidentielle était remplie des partisans bien connus de la dictature des Duvalier (1957-1986), y compris «conseiller politique» Daniel Supplice, «conseiller juridique» Grégory Mayard-Paul, et «Conseiller en santé» Dr Pierre Pompée. Il y avait aussi la présence inconfortablement grimaçante de Stanley Lucas, un ancien agent de l’Institute international républicain (IRI) de la National Endowment for Democracy, qui a joué un rôle de premier plan dans le coup d’État de 2004 contre Aristide et dont le rôle précis comme «conseiller» Martelly n’a pas été élucidé.

Martelly trahit qu’il est un peu sur la défensive quand il a déclaré au début à l'auditoire que «je suis le dirigeant maintenant, et je dois prendre les bonnes décisions.» Cela peut venir du fait qu’il a gagné des élections manifestement mauvaises en remportant un mandat très faible de moins de 17% de l’électorat. (Dans son discours à l’ONU, Martelly a également tenté de s’agrandir et de masquer la faiblesse de son mandat, lorsqu’il a déclaré que les Haïtiens ont besoin de «changement, changement dans leur mentalité, dans leur gestion politique, économique et sociale» et que «tout un peuple en a eu l'intime conviction que j'ai été élu avec un mandat bien précis: celui de matérialiser ce changement.»

À un autre moment dans son discours à York, Martelly dit «Mwen pa vini pou fè popularite mwen monte pi wo. Mwen te deja popilè.» Sa poitrine-battant a commencé à prendre un timbre décidément menaçant quand il dit «genyen anpil moun ki te panse mwen te vini pou kontinye ak dezòd ki te genyen an. Alò moun sa yo pral sezi! Mwen vini pou chanje Ayiti. » Il a également averti que «genyen des Ayisyen, paske yo pèdi pouvwa yo, oubyen paske dezòd la te bon pou yo epwi yo genyen tout yon sistem nan men yo, yap pale tenten toujou.Tout moun sa yo pral sèzi!... Donk keksyon vini, fè sa w vle nan peyi a, pa genyen sa ankò. »

Malgré toutes ses fanfaronnades, Martelly a laissé entendre qu'il se sentait incompris par le peuple haïtien. «Parfois, mwen pa ta renmen di sa, men parfois mwen genyen enpresyon mwen jwenn plis sipò à l’étranger comme si moun yo konprann sa m vin fè a, yon bagay neuf.»

Mais, le programme présenté par Martelly n'a rien de nouveau. Il a établi presque la même stratégie de développement échouée qui a été établi par le dictateur Jean-Claude Duvalier il y a trois décennies et par le président René Préval au cours des cinq dernières années. Ils se proposaient de créer des emplois en attirant les investisseurs étrangers avec de bas salaires (maintenant 5 $ par jour), le tourisme, et l'artisanat.

Martelly a répété plusieurs fois sa demande que, (de façon irrégulière, et peut-être illégalement) en taxant tous les appels internationaux à Haïti cinq cents, et chaque transfert d'argent de 100 $ de 1.50 $, il sera en mesure d'envoyer 772 000 enfants à l'école cette année gratuitement.

Même cette initiative pour l'éducation -- pièce centrale de son programme -- n'est pas nouvelle. L'ancien Président Aristide avait fortement subventionné l'éducation au cours de ses deux administrations (tronquées par des coups), de même que René Préval, dans une moindre mesure. Aristide a également construit plus d'écoles en Haïti durant son mandat que le total construit dans l'ensemble de l'histoire haïtienne. Et pourtant Martelly a applaudi le renversement de ce président, champion de l’éducation.

(Le 26 septembre, sans fanfare, Aristide a rouvert son école médicale (UNIFA) qui a été fermée par les troupes d'occupation américaines en Haïti en 2004 le jour après le coup d'état.)

Mais clairement, Martelly prend une grande marge de manoeuvre pour son propre programme l'éducation. « Lè m di edikasyon se yon bèl bagay, men rezilta a se nan 15 zan, 20 tan. »

En bref, l’objectif primordial de Martelly est de «rebaptiser Haïti»,(«rebrand») comme il l'appelle. Il a dit qu'il veut « motive Ayisyen, rebay yo konfyans nan yo menm, fè yo konnen, yo pa pran yon peyi ki rele ‘kolera,’ yo pa pran yon peyi ki rele ‘boat people’, yo pa pran yon peyi ki rele ‘mizè.’...Se yon kategori moun ki viv ak maladi sa yo ki chwazi fè pwopagann, prezante Ayiti tankou yon peyi mizè, yon peyi kolera, yon peyi boat people sèlman. Ayiti genyen plis pase sa.»

En bref, comme beaucoup d’Américains d’origine haïtienne privilégiés, Martelly veut éliminer le stigmate que la pauvreté en Haïti génère. Mais il ne cible pas d’autres stigmates, comme celle de cette minuscule «Elite moralement répugnante» d’Haïti, qui détient 90% des ressources d’Haïti, ou des anciens chefs d’escadrons de la mort et les soldats qui sont parmi ses partisans les plus zélés.

Le 22 septembre, le jour de l’adresse à York, les hooligans duvaliéristes ont rompu une conférence de presse d’Amnesty International à Port-au-Prince, où l’organisation de droits humains a revendiqué que les autorités haïtiennes jugent l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier, qui n’a toujours pas été inculpé, huit mois après son arrivée en Haïti.

« J’ai l’intention de ne pas interférer dans ce que le système judiciaire a à faire », a déclaré Martelly à CNN. « Je vais leur donner la latitude libre de prendre la bonne décision. Et je vais même éviter de donner mon opinion sur cette question. »

Mais en remplissant son cabinet de « conseillers » avec des duvaliéristes, Martelly donne peu de doute sur sa position et a même prouvé son penchant pour l’espèce. Et quand il s’est engagé à York pour arrêter le « dezòd » en Haïti, il ne parlait pas de la perturbation de la conférence de presse d’Amnesty plus tôt dans la même journée. Il faisait plutôt allusion à des manifestations de masses en Haïti appelant à un jugement de Duvalier et du retrait de la MINUSTAH.

Bien qu'il ait demandé aux Haïtiens de «s’unir derrière ma vision», son voyage à New York n’a guère contribué à renforcer sa popularité en baisse. En fait, beaucoup de déclarations avaient un ton de sinistre présage. Il a conclu qu’en tant que président, « Fo w pare pou pran des grandes décisions. Et ceci, à n'importe quel prix. A n'importe quel prix. »