Armée d'Haïti : l'inquiétant retour
Écrit par Lionel Edouard le 07/10/2011
Le Matin: Port-au-Prince,Haiti
Pour répondre à sa promesse de campagne, le président Martelly pourrait annoncer officiellement le 18 novembre prochain la création d'une nouvelle force armée nationale, qui devrait permettre de remplacer efficacement la Minustah. Cette nouvelle armée répond aux besoins urgents, informe-t-on, d’assurer la défense du territoire national, le contrôle des frontières et la création d’un climat sécuritaire afin de favoriser les investissements tant nationaux qu’internationaux. Cette armée, selon les voeux du chef de l’État, devra être apolitique et sera constituée de professionnels qui permettront à l’État d’apporter de meilleures réponses aux catastrophes naturelles et autres dangers qui menacent le pays. Avec la globalisation et cette tendance à transformer le monde en village global, défense et sécurité nationales deviennent une préoccupation mondiale et une priorité de tous les États. Toutefois, ces deux constantes ne peuvent être réduites à la simple dimension militaire. Pour les petits pays comme Haïti, suivant le document de 22 pages élaboré par la présidence à cet effet, il existe des nuances qui devraient être analysées au regard de la position géopolitique et de la vulnérabilité géographique du pays. Aussi cette force publique devra-t-elle intégrer un cadre plus large : le Conseil national de défense et de sécurité.
Des objectifs et stratégie...
Selon le document, Haïti n’a aucune visée hégémonique, ni d’ennemi déclaré dans son environnement immédiat. Conséquemment, la défense et la sécurité nationales se résument prioritairement à protéger la population, garantir la souveraineté, défendre l’intégrité du territoire en assurant le contrôle des frontières (terrestre, aérienne, maritime), protéger l’environnement, renforcer la protection civile.
Le Conseil national de défense et de sécurité (CNDS) intégrera toutes les directions des domaines sensibles : frontières, environnement, intelligence, économie, collectivités territoriales, service d’identification nationale, douanes, Ucref, ULCC, DGI. Cependant, ledit conseil aura comme pivot et outil d’exécution la nouvelle force publique sous le contrôle du chef de l’État.
Il est également prévu la création d’un cadre institutionnel pour appliquer la nouvelle politique de défense du territoire du chef de l’État. Les institutions visées qui concourront à la réussite de cet ambitieux projet seront d’abord : le secrétariat exécutif du Conseil national de défense et sécurité, le ministère de la Défense et de la Protection civile, le Bureau du secrétariat d’État à la Sécurité publique, le Service d’intelligence national (SIN), qui sera redynamisé, la Police nationale et les Forces armées.
Dans ce document qui traite de la constitution de cette force armée dont le nom à date n’a pas encore été officiellement dévoilé, aucune balise n’a été mise pour éviter les dérives et de renouer avec les souvenirs douloureux du passé. Le Conseil national de défense et de sécurité, qui sera présidé par le chef de l’État et composé de plusieurs ministres, notamment le Premier ministre, celui de la Justice, de la Défense, de l’Intérieur, des Affaires étrangères et de l’Économie et des Finances, reste donc le seul organe civil et politique de contrôle qui devra assurer la protection des citoyens face aux exactions éventuelles des militaires.
Le ministère de la Défense et de la Protection civile devra assurer, pour sa part, la protection du territoire et de la population, mettre les moyens humains et matériels à la disposition des autres ministères, mobiliser des ressources en cas d’urgence, gérer les risques et les désastres. Aussi s’occupera-t-il de la protection de l’environnement, du contrôle des aires et équipements, de la sécurité et de la défense, de la formation et de l’éducation civique des jeunes et, en dernier lieu, des renseignements et contre-renseignements.
Le Bureau du secrétariat à la Sécurité publique (BSESP) sera, peut-on lire dans le document, réorienté afin de travailler à la prévention de la vulnérabilité des citoyens face aux risques de tout genre, notamment la problématique des déportés, le respect de la déontologie, de l’étique policière et du crime organisé.
SIN : la grande inquiétude...
Pour palier les risques de troubles internes et l’anarchie, le président de la République entend doter la nouvelle force d’un service d’intelligence. Celle-ci devra permettre à l’État haïtien de disposer en tout temps d’outils adéquats afin de prévenir les menaces. Le SIN aura pour mission, précise-t-on, de regrouper, rechercher, traiter et archiver l’ensemble des informations collectées par les différentes entités y afférentes. Ainsi permettra-t-il à l’État de disposer en tout temps d’informations sur la situation sécuritaire du pays afin de prendre les mesures préventives nécessaires.
En termes d’objectifs, le SIN devra aider dans la prévention et la lutte contre le terrorisme, les activités mafieuses et les réseaux de trafiquants illégaux. De plus, il aura un rôle de police des polices en assurant le respect de la déontologie et de l’éthique policière. Une réponse devra être accordée à certaines pratiques nouvelles dans la société haïtienne. Aussi le SIN jouera-t-il un rôle important dans la lutte contre le crime organisé et la cybercriminalité.
La création de la nouvelle force armée répond à la nécessité d’aider à la résolution du problème de chômage, selon les responsables. Et le Président l’a martelé à maintes reprises. « Cette force est un moyen pour l’État de créer des emplois », avait-il dit. Toutefois, cette affirmation peut être contestée par les esprits les plus simples, compte tenu du fait que la nouvelle armée comptera dans ses rangs seulement 3 500 hommes et que le pays est constitué de plus de 70 % de chômeurs, selon certains chiffres disponibles. Un programme de service social permettra de faire participer plus de jeunes au développement des collectivités territoriales et de les préparer pour des opérations de secours à la population en cas de catastrophe naturelle.
Des anciens militaires et du cadre légal
Le problème des anciens militaires devra être résolu en amont de la création de la nouvelle force, précise le document. Une enveloppe de 600 millions de gourdes sera allouée à l’indemnisation des militaires démobilisés. Une assistance judiciaire et la finalisation des fonds de pension sont, entre autres, des mesures qui seront prises en faveur des anciens membres des FAD’H.
Le cadre qui devra donner à la nouvelle force publique une base légale sera essentiellement axé sur les lois organiques des ministères de la Défense, de la Direction de la protection civile, du ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales. Il tiendra également compte de la loi portant création, organisation et fonctionnement de la PNH ainsi que de celle organisant le Service d’intelligence national.
La nouvelle force armée que le président Michel Martelly entend mettre sur pied coûtera entre 25 à 30 millions de dollars à l'État chaque année. Le plan établi porte sur la formation d’un effectif de 3 500 hommes sur une période de trois ans et demi. Certains y voient déjà un délai qui doit permettre à la Minustah de rester dans le pays au moins jusqu’à la fin du mandat du président Martelly. Contrairement donc à la résolution du Sénat en date du 20 septembre 2011, le retrait de la force onusienne n’est pas pour demain.


