La classe moyenne et le problème de développement humain en Haïti
Par Lesly Eustache
Haiti Liberté,édition du 19 au 25 Octobre 2011
Comme la plupart des communautés humaines, la société haïtienne comporte une couche défavorisée, une classe moyenne et une bourgeoisie. En règle générale, cette dernière sert de modèle au reste de la population. Les personnes de condition intermédiaire et le menu peuple copient, quand ils le peuvent, les comportements des bourgeois, le pire comme le meilleur. De ces deux groupes suiveurs, la classe moyenne est la mieux lotie pour pratiquer ce mimétisme car elle a quelques moyens, fussent-ils limités. Nombre de ses éléments sont fonctionnaires, employés du secteur privé ou encore travaillent pour une organisation non gouvernementale
(ONG). S’il peut leur arriver d’affronter certaines difficultés financières, cela ne leur ferme pas l’accès aux agréments essentiels comme la nourriture, le logement, la santé et l’éducation. Certains ont même un surcroît de ressources pour fréquenter les bals, aller au cinéma, partir en vacances à l’étranger et s’adonner à bien d’autres loisirs encore. Beaucoup d’entre eux n’utilisent pas le transport public. Ils possèdent une voiture privée ou circulent dans un véhicule appartenant à l’Etat. Nombreux encore sont ceux qui ont des gens de maison: restavec*, bonne à tout faire, garçon d’extérieur, etc.
Dans la mesure où les gens de rang plus ou moins modeste rêvent de vivre comme les nantis, ils ont tendance à s’accommoder du système établi par la bourgeoisie sans en regarder les côtés négatifs. Or, quand on considère la stratification sociale du pays, où l’on voit une masse populaire maintenue en quarantaine, sans même pouvoir satisfaire ses besoins fondamentaux, c’est une situation révoltante!
Jetons un regard plus attentif sur les gens de la classe moyenne, en particulier sur les sentiments qu’ils ont développés à l’égard des défavorisés. Comme nous l’avons souligné au début, les premiers jouissent de moult privilèges, quand les seconds sont plutôt dans le dénuement. Avantagés par ces inégalités, les gens de la strate intermédiaire se croient supérieurs à ceux des couches démunies; ce sentiment ressemble à s’y méprendre au complexe de supériorité développé par la bourgeoisie à l’égard du reste de la société. Bon nombre d’entre eux sont tellement enfermés dans ce rejet de la masse qu’ils oublient s’ils y ont encore des proches. Il faut dire que depuis leur plus tendre enfance on leur a appris à l’école que ''Le peuple c’est de la canaille'' qu’ils doivent donc mépriser.
Un facteur majeur qui alimente cette idée de supériorité chez les gens de la classe moyenne est leur niveau d’éducation. En Haïti, l’école produit des individus égoïstes, acculturés et pleins de préjugés [1]. Dès que l’Haïtien a franchi quelques degrés du cycle secondaire, il se prend pour un grand intellectuel. Si jamais il atteint la classe de philosophie, il devient philosophe! A ce stade, trop peu pour lui, le roi n’est pas son cousin.
Quelle différence existe-t-il entre les gens de la classe moyenne et les défavorisés?
Prenons le cas d’un homme ayant deux enfants: l’un avec sa femme légitime, l’autre avec une maîtresse. Il prend soin de l’enfant issu du mariage et abandonne l’autre. Si ce dernier ne trouve pas de support dans la branche maternelle de sa famille, il ira grossir le groupe des défavorisés même si son père est riche et influent. Quant à l’enfant de la femme mariée, il se retrouve dans la classe moyenne. Ce cas typique montre une des façons dont la division en classes se fait dans la société haïtienne. C’est un aléa, une circonstance de la vie, qui détermine principalement si un individu va tomber dans une classe ou une autre. Il n’existe donc aucune différence fondamentale qui justifie que les personnes d’un groupe se sentent supérieures à celles d’un autre groupe.
Non seulement l’école exacerbe les frictions entre classes dans le pays, mais encore elle véhicule l’idée de supériorité de la race blanche par rapport à la noire. Cela remonte au milieu du 19ème siècle, à l’établissement même du système éducatif haïtien, dirigé alors par des enseignants français. Lorsqu’on se penche sur la France de ce temps-là, on voit un pays où des hommes comme Arthur de Gobineau, voire des institutions comme la Société Anthropologique de Paris, essayant de tordre le cou à la science pour lui faire dire que l’homme blanc était supérieur au noir. Ainsi, la culture française portait cette idée d’infériorité de la race noire. Après le Concordat de Damiens
(28 mars1860) [2], où le gouvernement de Fabre Geffrard signa la loi sur l’organisation de l’Eglise catholique en Haïti, on confia en 1862 le système éducatif aux pères et autres missionnaires catholiques [3]. Ces derniers étant Français pour la plupart, c’est la culture française qu’ils transmirent aux élèves, avec pour conséquence le développement d’un problème de couleur dans la société: les personnes à peau foncée et cheveux crépus finirent par préférer l’apparence physique des Blancs à la leur. On retrouve cette tendance chez beaucoup de gens de la classe moyenne. Inconsciemment, ils ont développé un complexe d’infériorité vis-à-vis des Mulâtres et des Blancs. Il y a sur le marché pléthore de produits pour permettre aux personnes à la peau foncée
(les femmes surtout) d’obtenir un teint clair; ou encore pour gominer des têtes grenues, rallonger des cheveux courts. On trouve dans la rue un nombre incalculable de recettes visant à donner aux femmes enceintes une progéniture à peau claire. Les hommes ne dépensent pas trop d’énergie à changer leur apparence physique car, sur le plan sexuel, l’homme noir est l’archétype de la virilité. Les femmes autant que les hommes, les Mulâtres tout comme les Noirs, croient en la ''suprématie'' de l’homme à peau foncée dans ce domaine: ils se l’imaginent capable d’un plus haut rendement, étant pourvu d’un organe génital plus développé [4]. Mais sur le plan esthétique, les hommes noirs encouragent leur femme à fréquenter les salons de beauté pour se faire une ''belle tête'' et, grâce à certains produits, gommer les caractéristiques africaines. Pour ces messieurs, la femme idéale a le teint clair et de longs cheveux soyeux [5]. On peut dire que la majorité des gens de la classe moyenne, hommes et femmes, ont un problème d’identité.
La plupart des Haïtiens formés dans ce système scolaire ont développé un autre complexe: ils trouvent la culture africaine/haïtienne détestable et se sentent obligés de la rejeter pour embrasser la culture française. Ainsi sont-ils tombés amoureux à la fois de la culture française et de la France, quand bien même celle-ci a fait tout son possible pour maintenir nos ancêtres en esclavage, voire nous faire payer une indemnité pour se dédommager après avoir perdu la guerre de l’indépendance. Deux événements, qui ont eu lieu en 2003-2004, montrent combien les gens de la classe moyenne, dans leur grande majorité, font plus allégeance à la France qu’à Haïti. Le gouvernement du président Aristide avait entrepris des démarches pour obtenir de la France la restitution de l’indemnité payée par Haïti. L’élite intellectuelle et la classe moyenne choisirent de se coaliser avec la France pour faire échec à cette initiative. Autre exemple: Haïti s’apprêtait à fêter ses deux cents ans d’indépendance le 1er janvier
2004; le groupe en question choisit majoritairement de s’unir à la bourgeoisie et à la France pour saboter cette célébration. En septembre 2003, 56 de ses membres signèrent une pétition pour demander aux Haïtiens comme aux étrangers de ne pas participer aux célébrations prévues par le gouvernement à cette occasion [6]. On peut en tirer trois conclusions. D’abord, nos ancêtres avaient une façon de penser nettement plus sophistiquée que beaucoup de membres de l’élite intellectuelle d’aujourd’hui; les différences de classes et de couleurs ne les ont pas empêchés de s’unir pour se battre contre les colons français et prendre leur indépendance. Deuxièmement, la fidélité de ces Haïtiens vis-à-vis de la France est plus forte que leur patriotisme. Troisièmement, ces gens ne sont pas à même de comprendre que les Haïtiens forment une collectivité et que c’est leur devoir à tous de défendre les intérêts de cette collectivité même lorsqu’ils ne sont pas d’accord avec celui qui la dirige.
Le système socio-économique mis en place par les dirigeants traditionnels depuis l’indépendance est un échec total à tout point de vue. Avant le tremblement de terre du 12 janvier
2010, voici comment était la situation selon Radio Canada: 1% de la population possédait 50% des richesses du pays, 54% des Haïtiens disposaient de moins d’un dollar américain par jour pour vivre, plus de la moitié de la population n’avait pas accès aux soins médicaux (13 lits d’hôpital pour
10,000 personnes) ni à l’eau potable, plus de 500,000 enfants de 6 à 12 ans ne pouvaient aller à l’école [7]. Après le tremblement de terre, la situation a empiré. D’après la CIA Worldfacts, Haïti est le pays le plus pauvre de l’hémisphère ouest, la déforestation y est galopante, les infrastructures absentes, le gouvernement dépendait de l’aide internationale pour plus de la moitié de son budget de 2010 (ses recettes s’élevaient à
900 millions de dollars et ses dépenses à 2,6 milliards), le pays a importé des produits pour 2,7 milliards de dollars et en a exporté pour seulement 530,2 millions, 54% de la population vivent au-dessous du seuil de pauvreté, 80% sont pauvres et 40,6% des actifs sont au chômage [8].
Ce tableau est tellement mélancolique qu’il sera difficile de lui trouver des admirateurs, même chez ceux qui l’ont peint. Néanmoins la minorité qui fait bonne chère dans ce système souhaite le conserver intact. A l’heure actuelle, si un conflit éclatait entre bourgeois et masses populaires, du genre les uns veulent maintenir l’ordre établi quand les autres réclament du changement, la classe moyenne prendrait fait et cause pour la bourgeoisie. Même si ses membres reconnaissent l’implacable misère qui ronge les défavorisés, ils ne se rangeront pas à leurs côtés pour les raisons suivantes: leur cramponnement à leurs privilèges dans le système en place, leur penchant pour la classe qui le pilote, leur attachement à la culture française et le mépris de la majorité d’entre eux pour ces gens-là.
Aujourd’hui, il est évident pour tout le monde que le pays continue à produire des individus à l’intellect sousdéveloppé. Il engendre inlassablement une élite intellectuelle et une classe moyenne dépourvues de convictions, qui attendent que les étrangers leur apportent la solution aux problèmes du pays; un groupe fier de son héritage français et honteux de ses racines africaines, des gens qui n’ont aucun état d’âme à vivre dans la médiocrité dès lors que cela arrange leurs affaires.
La politique d’exclusion qui frappe les masses populaires en matière d’éducation a pour conséquence directe une carence du savoir dans la société. Comme nous l’avons dit au début, celui qui est parvenu en terminale se prend pour un puits de science. Pourquoi? Parce qu’il n’y a pas grand monde à atteindre un tel niveau. Le système en place est fait de telle sorte que beaucoup de familles ne peuvent pas scolariser leurs enfants. Aussi, la connaissance est-elle devenue une chose mythique. La majorité des Haïtiens, même les cultivés, ont tendance à surestimer leurs connaissances loin au-delà de leur bagage réel. Comment expliquer une telle inclination? C’est que, face à ce petit groupe de ''savants'', le gros de la population stagne au niveau du cours élémentaire. Alors ceux qui ont de l’instruction n’ont pas à craindre des contradicteurs ayant du répondant. Comme dit le proverbe: « Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois ». Ils ne prennent guère en considération le fait que la connaissance soit une chose relative. Comparé à une personne d’un autre pays où la population est majoritairement alphabétisée, l’Haïtien est très limité en matière de culture générale.
Dans leurs conversations avec des pairs issus d’autres pays, les Haïtiens de la classe moyenne gagneraient à jauger l’aisance des interlocuteurs en présence. S’ils sont honnêtes, ils reconnaîtront combien ils ont du mal à rester dans la compétition. En matière de connaissances générales, l’Haïtien est à la traîne.
La façon dont les étrangers venus représenter leur pays en Haïti, et ceux des ONG également, veulent tout prendre en mains démontre à quel point ils croient les Haïtiens sont démunis de tout projet. Or dans le livre qu’il écrivit en 1885 pour se colleter à De Gobineau, auteur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines, Anténor Firmin mettait l’Haïtien en avant pour illustrer combien les gens de la race noire sont intelligents [9]. Si ce brillant homme était vivant aujourd’hui, quelle honte concevrait-il à constater notre niveau actuel !
Dès lors que ses conditions de vie s’améliorent au-delà du passable, l’Haïtien de la classe moyenne se croit parvenu ! Il est bouffi de préjugés. L’ironie est de constater à quel point les étrangers ne font aucune distinction de classes lorsqu’ils considèrent les Haïtiens dans leur ensemble. Ils ont développé une kyrielle de clichés sur l’Haïtien, en particulier sur ses manières. Dans la communauté noire des Etats-Unis, les Haïtiens ont la réputation d’être étroits et mal fagotés. Il arrive souvent qu’une personne d’une autre nationalité, voyant un Haïtien bien habillé ou décelant quelque finesse dans son comportement, lui déclare : « Vous ne faites pas Haïtien. » On peut en conclure que l’exclusion sociale subie en Haïti par les gens de la masse, et qui les fait apparaître comme arriérés, a un impact sur leur attitude à l’étranger qui éclabousse tous les Haïtiens, y compris ceux qui se sentent supérieurs.
Lorsqu’on écoute les Haïtiens de la classe moyenne, on croirait qu’ils veulent vraiment voir la situation changer. Et pourtant, ils se mentent à eux-mêmes. Quand on analyse leur discours, on constate que le type de changement qu’ils souhaitent est de nature cosmétique. Ils rêvent d’un pays magnifique, propre, sans immondices qui leur gâchent la vue en permanence. Ils voudraient de l’électricité 24 heures sur 24, des routes entretenues, de belles plages, de beaux hôtels de villégiature pour recevoir les touristes et de la sécurité bien sûr. Le développement humain n’a aucune importance pour eux. Ils ne voient aucun problème à ce que le système d’exclusion des masses populaires demeure inchangé. Parmi eux, beaucoup souhaiteraient voir le pays redevenir comme il était sous Duvalier, exception faite des persécutions politiques. Mieux encore, la plupart d’entre eux verraient bien Haïti copier le modèle de la République dominicaine. Ils ne comprennent pas que pays paradisiaque pour touristes ne rime pas avec paradis pour ceux qui y vivent. Dans le dernier rapport des Nations Unis sur l’Indice de Développement Humain paru en 2010, si Haïti est le cancre, la République Dominicaine est avant-dernière pour toute la Caraïbe
(88ème position) [10]. Autant dire que, si Haïti n’existait pas, la République Dominicaine serait en dernière position en matière de développement humain, alors que c’est l’un des pays de la Caraïbe où le tourisme est le plus développé.
Il serait bon que chaque individu de la classe moyenne comprenne que si la majorité des gens ne mangent pas à leur faim, ne peuvent accéder à l’éducation ni à la santé, leur développement à la fois physique et intellectuel est compromis. Cette entrave à leur épanouissement impactera toute la société et aura des effets négatifs pour le pays tout entier. Aussi, serait-il judicieux de réclamer des changements profonds dans le système social actuel pour accompagner les aménagements cosmétiques.
Finalement, voici l’un des paradoxes que je vois dans la société haïtienne : les gens de la classe moyenne sont imbus de leur personne et se croient au-dessus des défavorisés, alors que ces derniers constituent le socle sur lequel le pays peut le plus compter car ils n’ont pas de problème d’identité. La France n’a pas eu le temps de conquérir leur cerveau, puisque, pour la plupart, ils n’ont pas eu la chance de fréquenter l’école. Leur allégeance va totalement à Haïti. Ils veulent des changements sérieux dont tout Haïtien puisse être fier : l’école pour tous les enfants afin d’en finir avec le système des restavecs*, un logement décent pour cesser de vivre à même la boue, un travail dans des conditions dignes, une formation technique pour les ouvriers et les enfants en difficulté scolaire, etc. De cette façon, les Haïtiens ne seront plus obligés d’aller travailler en Dominicanie ou d’autres pays dans n’importe quelles conditions.
En tant que personne issue de la classe moyenne, je suis convaincu que, malgré nos failles, nous sommes les mieux préparés. Alors, il nous incombe de porter le flambeau et non d’entretenir les ténèbres. Nous devons nous battre pour que le développement humain devienne une priorité, seul moyen pour que les Haïtiens quittent enfin les places arrière de la camionnette internationale. Nous devons activer notre cerveau et nous rappeler que, depuis 1804, Haïti n’est plus une colonie française. Donc, mobilisonsnous pour affirmer notre identité haïtienne. Nous devons lutter pour mettre en valeur notre peuple, y compris la masse, notre langue et notre culture. En somme, je veux dire qu’il ne sert à rien de changer de gouvernement si c’est pour maintenir le statu quo ; c’est comme faire la corvée d’eau avec un panier percé.
* [NdT] Restavec (de ''rester'' et ''avec''): enfant, souvent originaire de la campagne, placé par ses parents chez des citadins dans l’espoir qu’il recevra subsistance et éducation scolaire en contrepartie de sa participation aux travaux domestiques et qui se retrouve souvent dans une servitude confinant à l’esclavage.


