Dutty Boukman, Charlemagne Péralte: deux braves
Par Frantz Latour
Haiti Liberté,édition du 2 au 8 Novembre 2011
La Toussaint, nous le savons bien, est une fête catholique, célébrée le 1er novembre, au cours de laquelle l’Église catholique romaine honore tous les saints, martyrs ou non. Cette célébration précède d’un jour la Commémoration des fidèles défunts ou Fête des Morts, observée le 2 novembre, et qui en Haïti correspond au Jour des Gede. Deux fêtes, l’une à caractère strictement religieux, l’autre de nature plutôt profane quoique teintée de religieux. Ces deux célébrations bénéficient en Haïti de deux jours de congé d’affilée, et pour tous les pratiquants, catholiques et vodouisants, c’est fête, danses, réjouissances, recueillement et prière.
Le grand public oublie pourtant que le 1er novembre ramène l’anniversaire de la mort de deux de nos grandes figures nationales, nos saints et martyrs à nous, morts au champ d’honneur: Dutty Boukman et Charlemagne Péralte. La mort de ces deux martyrs de notre histoire aurait dû être aussi commémorée le 1er novembre, car les deux partagent le grand courage et le digne honneur de s’être révoltés contre un pouvoir oppresseur et d’avoir combattu l’asservissement de l’homme, porteur d’humiliantes violences contre tout un peuple.
Le 14 août 1791, Dutty Boukman, esclave de l’habitation Turpin dans la plaine du Nord de Saint-Domingue, «hougan» d’une haute taille et d’une belle force physique, organisait une cérémonie vaudou rassemblant des centaines d’esclaves, dans la nuit du 14 août 1791, au Bois-Caïman, lieu reculé de l’habitation Lenormand de Mézy. Après avoir fait, avec les esclaves le serment, scellé dans le sang d’un cochon, de vivre libre ou de mourir, Boukman ordonnait le soulèvement général.
Boukman s’était révolté contre le pouvoir esclavagiste, colonial. Trop de cruautés de la part des Français l’avaient écoeuré. Il avait compris bien avant Dessalines même que l’union fait la force, l’union de tous les esclaves, esclaves des champs, esclaves domestiques. Il avait aussi compris que la violence du colonisateur ne pouvait être combattue que par la violence. Une violence aveugle et féroce se déclencha qui pendant de très longues semaines fit trembler le pouvoir colonial. Environ deux mois et demi après le début de la révolte, Boukman fut malheureusement capturé par les Français et brûlé vif. Sa tête fut exposée par les colons sur la place d’armes du Cap avec l’écriteau : «Tête de Boukman, chef des révoltés». Héroïquement, comme Caonabo, comme Mackandal, Boukman est mort en brave en se battant aux côtés du peuple esclave, contre le colonialisme, contre l’esclavage barbare et impitoyable.
Cent vingt-quatre ans plus tard, les marines américains débarquent: c’est le 28 juillet 1915. L’arrivée des troupes yankees trouve Charlemagne Péralte commandant de l’arrondissement de Léogane. Le chef militaire reçoit des instructions du gouvernement fantoche de Dartiguenave et n’entreprend pas de résister les armes à la main. Toute son opposition, à ce moment là, consistera à refuser l’entrée de ses casernes à un détachement de « marines » qui ira camper sous la tente à quelques deux cents mètres de là, sur la place d’armes. Mais la résolution de Charlemagne Péralte est prise. Il démissionne de son poste et gagne sa ville natale de Hinche.
Dans les campagnes, où s’est instituée la corvée pour le percement des routes, on ne peut s’y tromper : on est en face d’une entreprise raciste de colonisation. Arrêté en 1917 pour avoir assailli la maison d’un dirigeant américain, Péralte est condamné à cinq ans de travaux forcés. Échappant à sa captivité, il gagne le maquis, prend la tête d’un groupe de rebelles nationalistes et commence une guerre de guérilla contre les troupes yankees.
La guérilla de Péralte, après une première phase désorganisée fut écrasée. Mais les campagnes du Nord et de l’Ouest devinrent si incertaines pour l’Occupant et ses auxiliaires que les marines déclarèrent la chasse ouverte contre tout paysan qui avait l’air d’être « caco ». C’était la porte ouverte aux exactions, à l’explosion raciste de violences incontrôlées. La guérilla harassait les avant-postes ; nageant dans un premier temps « comme un poisson dans l’eau » ses éléments étaient insaisissables. Il n’y eut jamais de bataille rangée.
Les coups de main des hommes de Péralte devenaient plus hardis, donc plus risqués. Mais devant l’éventualité d’avoir à faire face, longtemps encore, à des coups de main désespérés ici et là, l’oeuvre de « pacification » de l’occupant eut recours à la trahison. Jean-Baptiste Conzé trahit Péralte en amenant, le second lieutenant Herman Hanneken, déguisé, pour abattre le leader de la résistance caco. Péralte fut tué de deux coups de revolver dans son campement même où il se croyait en sécurité, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1919. Il est mort en brave après avoir affronté l’impérialisme en quête d’expansion territoriale et d’influence politique et économique. Un pouvoir impérial violent, barbare qui n’a pu atteindre ses buts que par la trahison. Ayant vaincu notre héros national, ils ont triomphé sans gloire.
Aujourd’hui, 1er novembre, nous saluons tous nos saints, tous nos morts. Nous saluons la mémoire de Dutty Boukman et de Charlemagne Péralte, qui ont tenu si haut le flambeau de la dignité humaine. Nous saluons le souvenir de ces dieux de la liberté, du courage et de l’honneur. Nous les accueillons dans la demeure de la reconnaissance nationale, avec les trois gouttes rituelles, pour que vive la détermination du peuple haïtien à retrouver le chemin de la liberté et de sa souveraineté, «pour que refleurisse le maïs de la fierté des hommes et des femmes qui ont tissé leur avenir au métier de la plus belle espérance, pour que ne meure pas la vie».
Boukman et Péralte ne mourront jamais.


