Amnesty International:"Le silence peut tuer une démocratie"

Amnesty International:"Le silence peut tuer une démocratie"

Par Kim Ives,Haiti Liberté

Édition du 14 au 20 Décembre 2011

Bien qu’il soit encore théoriquement sous une forme d’assignation à résidence, on peut voir l’ancien ''président à vie'' haïtien Jean-Claude Duvalier souvent se promenant dans certains des meilleurs restaurants d’Haïti, accompagné par un grand cortège d’amis et de agents de sécurité. Il vit dans un manoir magnifique d’un ''ami'' dans les fraîches hauteurs des montagnes au-dessus de Pétionville. Le président Michel Martelly a récemment fait une visite cordiale et de courtoisie à Duvalier en Octobre.

Le 16 janvier 2012 marquera le premier anniversaire depuis le retour de Duvalier en Haïti après 25 ans d’exil doré en France, où il avait été transporté à bord d’un C-130 américain après l’effondrement de son régime, le 7 février, 1986.

Depuis son retour, le gouvernement haïtien n’a entrepris aucune poursuite de Duvalier en dépit de volumes de preuves que lui et ses acolytes ont été responsables de dizaines de crimes contre l’humanité et du vol éhonté de centaines de millions de dollars du Trésor haïtien. Des procureurs haïtiens sous le président René Préval l’ont placé en ''résidence surveillée'' jusqu’à ce qu’ils décident ou non de le poursuivre, mais jusqu’à maintenant, presque un an plus tard, aucune décision n’a été prise.

C’est dans cette situation d’impunité totale que l’organisation des droits humains d’une renommée mondiale, Amnesty International, a renouvelé sa campagne pour encourager le gouvernement haïtien à juger Duvalier parce que, comme Gladys Melo-Pinzon, le nouveau Représentant spécial d’Amnesty pour Haïti, a déclaré le 11 Décembre, « si on ne le fait pas maintenant, l’histoire se répétera ».

Mme Melo-Pinzon, d’origine colombienne, s’adressait à la communauté haïtienne de Brooklyn, à New York à la salle de conférence du journal Haïti Liberté à l’occasion du 10 Décembre, Journée internationale des droits de l’homme. Pendant plus de deux heures, elle a dialogué avec les membres de la communauté haïtienne avec comme perspective la mise sur pied d’une campagne internationale pour traduire en justice Duvalier.

« Déjà le fait que Duvalier ait pu partir dans l’année 1986 vers la France, ait été bien accueilli, et soit resté pendant 25 ans, pour nous en Amnesty International, c’était incroyable, », a dit Mme Melo-Pinzon.

« Mais qu’il revienne pour être ressuscité, c’est du jamais lu dans l’histoire ».

Elle a expliqué comment Amnesty International, une institution vieille aujourd'hui de plus de 50 ans, vise à être une « organisation indépendante des intérêts politiques, religieuses ou des corporations ».

« Nos outils sont en fait les enquêtes qu’on fait sur le terrain et sur le travail conjoint qu’on fait avec des ONG sur le terrain », a-t-elle dit. « C’est sûr que ce sont eux les héros et les héroïnes qui sont sur le terrain et qui peuvent vraiment faire la collection de l’information pour que nous soyons capables d’écrire des rapports et de vous appuyer sur le terrain pour vraiment traduire en justice les violateurs de droits humains ».

Déjà, Amnesty a réédité en 2011 un rapport intitulé « On ne peut pas tuer la vérité »: les violations des droits humains sous Jean-Claude Duvalier, qui comprend tous les rapports qu’Amnesty a produit au fil des décennies sur les Duvalier.

Mais la mission de Mme Melo- Pinzon est de compléter le dossier et elle travaille « pour que les victimes et les familles des victimes puissent vraiment vivre enfin en paix ».

« Nous voudrions travailler avec vous », elle a dit à l’assistance à Haïti Liberté, « pour comprendre davantage, comment ça était pour vous en tant que communauté qui a dû se réfugier ailleurs, et voir comment les gens reviennent et font face à un deuil qui [...], soit parce qu’ils ont vécu les tortures, soit qu’ils ont été torturés sans raisons ou peut-être parce qu’ils ont été des opposants, ou peut-être parce que quelqu’un de la famille a disparu ».

Il y avait quelques membres du public qui ont initialement exprimé leur scepticisme et la méfiance quant à savoir si Amnesty avait la capacité, ni même la volonté, pour vraiment obtenir justice pour les Duvalier, après toutes ces années, compte tenu notamment de l’appui que son régime avait reçu de Washington et de Paris. En effet, Mme Melo-Pinzon a reconnu que « Haïti est un pays qui vit de l’aide étrangère où les Etats Unis ont effectivement une ingérence importante ».

Dans le même temps, dit-elle, «Amnesty n’est pas un pouvoir économique mais plutôt un pouvoir de droit international », et que « les autorités ont peur d’Amnesty ».

Les membres du public ont noté le respect dont jouit Amnesty International auprès des gens à travers le monde, et la colère de Washington lorsque Amnesty avait réclamé l’arrestation de l’ancien président américain George W. Bush quand il avait visité le Canada le 30 Novembre et le 1er Décembre.

Mme Melo-Pinzon a noté que parce que Haïti a signé certaines conventions internationales relatives aux droits, ces lois font nécessairement partie de la loi haïtienne.

« Une fois Duvalier entré dans le pays, les autorités haïtiennes ont un devoir devant la communauté internationale de traduire Duvalier devant la justice, ce que le gouvernement Préval a fait, mais on attend ce qui arrivera avec le nouveau gouvernement », a-t-elle dit. « On a eu certains contacts avec les autorités haïtiennes ici, et il n’y a pas une volonté politique. Tant qu’il n’y a pas une volonté politique, il n’y aura pas un jugement dans le pays. On sait qu’une fois que Duvalier sort [du pays], il y a un mandat d’arrêt. Ça c’est clair. Sauf qu’il ne doit pas sortir... On était très insulté quand on a vu M. Duvalier se promener dans les restaurants quand il y avait un mandat d’arrêt ».

Malgré le mutisme du gouvernement de Martelly sur la question, «Amnesty demande qu’il ait une investigation et que le gouvernement haïtien donne toutes les ressources possibles pour qu’il ait un accord juridique qui puisse le traduire en justice, tout en ayant une investigation », elle a dit.

La présentation de Mme Melo- Pinzon a été suivie d’une séance animée de questions réponses qui a abouti à l’audience générale promettant de travailler pour la poursuite de Duvalier.

Le 22 Septembre, 2011, une conférence de presse organisée par Amnesty International à Port-au- Prince a été perturbée et empêchée par des duvaliéristes comme Osner Févry et Reynold Georges. Malgré une telle intimidation, Mme Melo- Pinzon a juré qu’Amnesty continuera d'accompagner les Haïtiens dans leur lutte pour la justice. « On ne peut pas avoir un état de droit en Haïti si on n’a pas une réforme du système de la justice ». Elle a conclu que « on ne peut pas perdre la mémoire » et « le silence peut tuer une démocratie. »

http://www.haiti-liberte.com/archives/volume5-22/page.pdf