Visite de la présidente brésilienne en Haïti :Des organisations exigent le retrait de la MINUSTAH
Par Isabelle L. Papillon
Haiti Liberté:édition du 8 au 14 Février 2012
Le mercredi premier février 2012, pour la première fois, depuis son accession à la première magistrature de la république fédérative du Brésil, la présidente, Dilma Rousseff a effectué une visite de quelques heures à Port-au-Prince. En lisant entre les lignes les déclarations faites en cette circonstance, on pourrait conclure que l’objectif de cette visite serait de renforcer les liens de coopération bilatérale en matière d’infrastructure et de politique publique entre les deux pays. Considérant que le Brésil joue un rôle de sous-impérialisme dans le sous-continent, la place qu’il occupe, tant numériquement que du point de vue de commandement à l’intérieur des forces d’occupation de l’ONU en Haïti depuis Juin 2004, sous le label de la MINUSTAH, doitt- on parler de renforcement de la coopération bilatérale ou de diktat de l’impérialisme ? Il est évident qu’au-delà de la soi-disant coopération, c’est toujours le cas, les intérêts des occupants prennent le dessus. Dans les relations internationales, il n’y a pas d’amis, il n’y a que des intérêts. La façon dont on traite le phénomène migratoire qui est en train de se développer actuellement entre Haïti et les autres pays de l’Amérique latine, particulièrement le Brésil justifie cette thèse.
Arrivée à l’aéroport International Toussaint Louverture de Port-au-Prince en provenance de Cuba, Mme Dilma qui se faisait accompagner de son ministre de la défense, Celson Amorim a été accueillie par le président Michel Martelly et sa femme, le Premier ministre, Garry Conille et d’autres membres du gouvernement. La délégation a été conduite au palais national où il y a eu un entretien avec le président Martelly en présence du Premier ministre, Garry Conille et d’autres membres du gouvernement. Selon ce qu’on a rapporté, les discussions ont porté sur un ensemble de sujets, tels : la migration, le retrait des troupes brésiliennes de la Minustah, la coopération bilatérale concernant entre autres, l’énergie, l’assistance à la production de biodiesel, l’économie et les investissements, la lutte contre la faim et la malnutrition.
A l’issue de cette rencontre, les deux présidents se sont adressés à la presse pour informer le grand public de la conclusion de cette visite. Le président Martelly a énuméré les différents domaines, dans lesquels la présidente brésilienne a promis d’aider Haïti : « L’aide du Gouvernement Brésilien a été aussi sollicitée en vue d’inciter les membres de l’Association Brésilienne de l’Industrie du Textile (ABIT) et de la Confédération Nationale des Industries
(CNI) du Brésil, à venir investir en Haïti. Les éventuels investisseurs pourraient profiter des avantages offerts par la loi HELP (Economic Lift Program) selon laquelle, les produits haïtiens peuvent entrer aux États Unis, sans payer de frais de douane. La loi HELP pourrait ainsi être votée par le Parlement brésilien afin que les compagnies brésiliennes puissent s’installer en Haïti
Par rapport au crédit, nous avons parlé de l’éligibilité d’Haïti à la Banque Nationale de Développement Économique et Social pour que les entreprises brésiliennes désireuses de traiter avec Haïti puissent bénéficier de prêts. Il a été également question de l’énergie, un point très important pour Haïti, la Présidente Rousseff est également la Présidente du Conseil de Direction de l’entreprise pétrolière d’État du Brésil, PETROBA. Nous avons évoqué la possibilité que la compagnie PETROBA nous fournisse une assistance technique pour la production de biodiésel et d’éthanol en Haïti et l’amélioration de notre capacité de stockage de biodiésel. Nous avons rappelé les détails de l’usine hydro électrique de 30Mw sur le fleuve Artibonite, communément appelée projet 4C. C’est un projet de 192 millions de dollars dont 40 millions sont financés par le Brésil et 30 millions par la BID. Il y a toujours un manque de
110 millions pour compléter ce projet et nous restons toujours ouverts à un partenariat public-privé.
J’ai aussi insisté sur son appui à la construction de logements, madame la Présidente m’a promis qu’à travers la coopération, elle verra comment le Brésil peut nous aider à ce niveau. Dans le domaine des sports, nous cherchons aussi une coopération : formations, infrastructures et des matchs amicaux. Par rapport aux forces de sécurité, la Présidente a abordé le sujet du retrait, ou encore de la diminution des forces brésiliennes au niveau de la Minustah. On a aussi parlé de notre volonté de reconstituer notre propre force de sécurité nationale, parce que lorsqu’on parle du départ de la Minustah, il faut bien que l’on parle aussi d’une alternative, qui puisse maintenir la Paix au pays. À cet effet, une Commission mixte sera créée, qui aura pour objectif de travailler sur la faisabilité d’un tel projet. Et bien sûr, nous avons parlé du retrait de la Minustah et travaillé sur un calendrier. »
Quant à la présidente brésilienne, elle a informé que son gouvernement a renouvelé sa volonté d’apporter la solidarité à Haïti, d’appuyer les projets d’infrastructure et de développement économique et social. Elle a évoqué également le retrait des troupes brésiliennes des forces de l’ONU. « Nous avons discuté de l’importance de la participation du Brésil à la reconstruction d’Haïti, de garantir la présence en Haïti d’investissements privés brésiliens et cela s’exprime par l’organisation d’un forum des chefs d’entreprises brésiliens qui viendraient investir en Haïti. Concernant le logement, le Brésil est disposé à donner son appui pour un programme de construction de logements permettant de retirer la population d’Haïti sous les tentes. Nous avons également parlé des Haïtiens qui vivent au Brésil, à la recherche d’opportunités.
Nous allons continuer à coopérer pour créer de meilleures conditions de vie pour les haïtiens en Haïti. Nous sommes prêts à recevoir des citoyens haïtiens qui chercheraient de nouvelles opportunités au Brésil. De nouvelles mesures ont été adoptées par le Brésil. À travers ces mesures, le gouvernement brésilien a créé une catégorie supplémentaire de visa permanent, exclusivement pour les Haïtiens, dont la concession n’est pas subordonnée à la démonstration, par exemple, d’un contrat d’emploi, et ceci pendant 5 ans. Nous pourrons recevoir dans cette catégorie de visa, 1,200 familles haïtiennes par année. De la même façon, nous légaliserons les familles qui se trouvent déjà au Brésil. L’esprit qui fait vivre l’action du Brésil en Haïti, est un respect à la souveraineté, de coopération, de développement, d’amitié fraternelle, d’ouverture au dialogue et de respect mutuel. »
Par ailleurs, avant de mettre fin à sa visite en Haïti, dans sa tournée de la Caraïbe, la présidente brésilienne accompagnée du président Martelly s’était rendue à la base du contingent brésilien des forces d’occupation de la Minustah. Dans sa déclaration, Mme Dilma Rousseff s’est félicitée de la présence de son pays dans ces forces d’occupation qui ne fait que violer les droits de l’homme en Haïti, le droit à l’autodétermination du peuple haïtien, l’introduction de l’épidémie du Choléra qui a déjà fait plus de 7 mille morts et infecté plus de 500 mille Haïtiens. Ces forces qui n’ont jamais cessé de violer les jeunes de deux sexes dans le pays, pratiquent la torture, l’assassinat, la pendaison, le vol, le viol et l’ingérence dans les affaires internes d’Haïti, par le biais d’actions brutales dans tous les quartiers populaires du pays.
Toutes ces actions criminelles des forces de l’ONU ont toujours soulevé des mécontentements de la population et l’indignation des secteurs organisés. C’est dans cet ordre d’idées que, à l’occasion de la visite de la présidente brésilienne en Haïti, le Collectif de Mobilisation pour le dédommagement des victimes de Choléra a adressé une lettre ouverte à Mme Dilma pour exiger d’elle le retrait total et définitif des soldats brésiliens de la Minustah. Le Collectif de Mobilisation pour le Dédommagement des Victimes du Choléra
(Komodevik) exige de la présidente du Brésil, Dilma Roussef, qui a visité Haïti cette semaine, le retrait sans délai des casques bleus et des troupes brésiliennes en particulier, suivant une lettre ouverte en date du 1er février 2012.
La lettre évoque à l’attention de la présidente brésilienne embrassant plusieurs cas qui ont alarmé l’opinion publique haïtienne : tels la pendaison du jeune Gérald Jean Gilles au Cap- Haïtien en août 2010, la violation de l’espace universitaire de la faculté d’ethnologie suivie de l’arrestation de l’étudiant Mathieu Junior le 24 mai 2010, le passage à tabac de 3 jeunes par des brésiliens et retrouvés à Titanyen (au nord de la capitale) le 14 décembre 2010, le viol du jeune Johnny Jean par des soldats uruguayens à Port-salut (Sud) et autres.
Le 1er février, Dilma Roussef a annoncé le retrait prochain de 300 militaires parmi les 2 200 présents au sein de la Minustah. Le Komodevik exige, pour sa part, le retrait total des troupes brésiliennes qui sont en Haïti, selon l’organisation, « pour défendre les intérêts des entreprises transnationales exploitant sans état d’âme les travailleurs et travailleuses du pays.»
Des organisations des droits de l’homme évoluant dans le domaine de la défense des droits des migrants comme le Groupe d’appui aux Rapatriés et Réfugiés
(GARR) a profité de la visite de la présidente Dilma en Haïti pour dénoncer le mauvais traitement dont sont victimes les Haïtiens en difficultés au large du Brésil. Selon la Pastorale de Migration du diocèse de Manaus et d’autres églises chrétiennes, bon nombre de ces 208 Haïtiens qui, après des mois d’attente à Tabatinga, sont arrivés à Manaus le 24 Janvier, n’ont pas un endroit où dormir et souffrent de la faim. Le 25 janvier 2012, au lendemain de l’arrivé de 208 Haïtiens à Manaus, le gouvernement de l’Etat de l’Amazonie, Omar Aziz, a exigé du gouvernement fédéral du Brésil d’assumer ses responsabilités, en prenant en charge ces migrants haïtiens.
Le gouvernement de l’Amazonie et la Pastorale de Migration de Manaus avaient envoyé au gouvernement fédéral un rapport sur la situation des Haïtiens dans l’Etat de l’Amazonie. Ils avaient sollicité l’appui de l’administration centrale du Brésil en vue d’acheter des matelas et de la nourriture au profit des Haïtiens. Cependant, le gouvernement central n’a pas encore répondu à leur demande.
Selon les informations disponibles sur le phénomène migratoire entre Haïti et le Brésil, au cours du mois de janvier
2012, plus de 4 mille Haïtiens sont entrés illégalement au Brésil. Quelques jours plus tard, le gouvernement brésilien avait pris des mesures pour freiner cette vague d’immigration.
Pour mettre un frein à ce phénomène, le gouvernement brésilien a élaboré un cadre légal et formel à cette migration. Le Conseil National de l’Immigration (CNIG) a pris le 12 janvier
2012, une résolution dite, Résolution normative #97 incluant 5 articles. L’article 2 de cette résolution est ainsi libellé : « Tout citoyen haïtien pourra recevoir, pour raisons humanitaires, (en raison de l’aggravation des conditions de vie de la population haïtienne après le tremblement de terre), un visa de 5 ans et une carte d’identité d’étranger. Ce visa humanitaire sera délivré par le ministère des Relations Extérieures du Brésil à travers l’ambassade du Brésil accréditée à Port-au-Prince ; il est prévu d’octroyer aux Haïtiens un total de 1200 visas par année, à raison de 100 par mois. ». Cette résolution va-t-elle résoudre le problème de 484 migrants haïtiens, bloqués à la frontière entre le Pérou et le Brésil depuis plus d’un mois ?
Malheureusement, pour Haïti et le peuple haïtien, deux événements majeurs au cours de ces dernières années ont donné l’occasion au Brésil d’occuper la terre de Dessalines et d’humilier ses fils : le Coup d’Etat-kidnapping du 29 février 2004 et le tremblement de terre du 12 janvier 2010. « L’idée est d’aider Haïti dans ses efforts à se remettre sur pied après le violent séisme du 12 janvier
2010 », a déclaré la présidente Dilma, lors de ce voyage en Haïti. Mais elle n’a pas dévoilé le vrai objectif du maintien des troupes brésiliennes à l’intérieur des forces d’occupation de l’ONU présentes en Haïti depuis juin 2004. Et malgré toutes les dérives de ces forces, le Brésil continue à maintenir son commandement dans le but de réduire à néant la souveraineté nationale d’Haïti et de protéger les intérêts des grandes puissances impérialistes. La visite de la présidente du Brésil entre dans le cadre du renforcement de l’occupation et de la recherche des débouchés économiques et commerciaux pour la sixième puissance économique du monde et le peuple haïtien de continuer à attendre toujours le retrait total et définitif des troupes brésiliennes confondues dans les forces criminelles de l’ONU sur le territoire haïtien.


