Une présidence en sursis !
Par Catherine Charlemagne
Haiti Liberté:édition du 8 au 14 Février 2012
Maintenant ce ne sont plus les opposants qui s’interrogent. La République tout entière se penche sur le cas de son Président. Hier, les adeptes étaient prêts à monter des bûchers pour immoler les incroyants. Les fidèles ne voulaient entendre aucune voix discordante sur le passé et le présent de leur idole. Tant pour eux, le messie est déjà sur le chemin de Damas, voie qui conduirait le pays vers Canaan. Sinon le paradis. Malgré les mises en garde des uns. Les appels désespérés des autres. Les conseils amicaux de certains. Rien ni personne ne semblait être en mesure de faire entendre raison aux incrédules pour qui, tous les autres, c’est-à-dire la majorité du pays, avaient tort.
Pourtant, très tôt après le 14 mai
2011, la nature avait repris ses droits. Le loup que certains voulaient désespérément vendre avec le visage d’un agneau résiste. Ses cris au fond de son Palais en ruine ne laissaient aucun doute. Il ne changera point. Incorrigible. Indécrottable. Animal il est, animal il restera. C’est sa nature. Les docteurs Folamour de la politique haïtienne de ces vingt dernières années n’ont pas pu réussir leur coup. Le monstre ne s’est pas transformé en être humain. Oh attention danger ! Il est en effet devenu encore plus méchant qu’auparavant. Il a le pouvoir. Tout le pouvoir. Tant qu’il invective les journalistes cela passe encore. Dans la profession on a l’habitude.
Les médias en général et les journalistes en particulier ont toujours été les souffre-douleur des dirigeants médiocres. Des chefs dérangés. Des Présidents de la République dont la place devrait être dans un asile. Des Présidents qui ne seront jamais des chefs d’Etat. Surtout pour les apprentis dictateurs. Bref, les journalistes haïtiens connaissent la chanson. Ils savent qu’ils auront le dernier mot. Car ils font partie de la Cité. Du peuple. De la nation. En somme de la majorité. Ils vaincront toujours. En s’en prenant à la presse, hier, les fidèles du chef applaudissaient. Ils lui donnaient raison. L’encourageaient même. Puisque, à l’arrivée, il y a la récompense. Une motocyclette par-ci et une poignée de gourdes par-là.
Nous sommes au royaume des ventres creux. Tous les moyens sont bons pour apporter une pitance à la maison. A ce petit jeu, le monstre finit par prendre goût. Se prendre aux jeux. Il devient intarissable. Insatiable. Finalement antisocial. Celui qui se prend pour l’un de ses compatriotes présumés, Néron ou Caligula attaque et invective comme du temps des Romains - suivez notre regard - les sénateurs de la République. Mais avant d’arriver à ce stade, certains partisans du Président tentaient encore de dissuader la population que ce sont les autres qui ont tort. Leur idole agit en connaissance de cause étant saint d’esprit et de corps. Et pour cause, Michel Martelly n’attaque que ceux qui l’attaquent.
Ainsi quand il a déclenché l’opération de l’arrestation du député Arnel Bélizaire, il l’a fait en guise de représailles contre un parlementaire qui a osé lui parler sur le même ton qu’il s’était adressé à lui. Pourtant les multiples dérapages du Président et l’altercation avec le député Bélizaire qui avaient conduit à son arrestation commençaient à susciter quelques inquiétudes sur la santé mentale du chef de l’Etat. Des psychiatres, en effet, s’étaient interrogés sur le comportement agressif et répétitif du détenteur de la plus haute responsabilité publique du pays. Certains de ses courtisans criaient au scandale. Au dénigrement. Comme si l’Haïtien avait besoin de ces dérapages pour comprendre qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans la tête de l’ancien président du Compas.
Mais au fil des mois, l’on commence à s’apercevoir que les soupçons des psychiatres sont loin d’être sans fondement. Aujourd’hui dans certains milieux, l’on dit même qu’on commence à prendre très au sérieux les soupçons de ces spécialistes en psychiatrie concernant le chef de l’Etat. Après l’intervention et l’altercation de la manière la plus répréhensible du Président à la résidence privée de son chef de gouvernement en signe de protestation contre ce qu’il appelle un « Complot contre sa présidence », même ses propres supporters commencent, non seulement à prendre leur distance avec ces dérapages incontrôlés, mais aussi à cautionner la thèse que le chef de l’Etat a un vrai problème psychique. L’attitude du Président de la République vis-à-vis de tout ce qu’il ne contrôle pas est, en effet, plus qu’inquiétante. Et pas étonnant que même au sein de ses propres soutiens de toujours l’on refuse catégoriquement de prendre sa défense comme avant. C’est la goutte d’eau. En dépit du fait que le Premier ministre, Gary Conille, puisse organiser une rencontre politique avec des parlementaires sans en avertir la présidence peut paraître suspect ; autant le comportement du Président Martelly s’apparente à une pathologie plus ou moins grave dans la mesure où il n’arrive plus à se contrôler. Rappelons que ce n’est pas la première fois qu’il laisse éclater sa colère sur des parlementaires qui sont aussi des élus comme lui.
Pire, cette énième sortie outrancière a eu lieu dans la résidence privée de son Premier ministre, l’hôte de la rencontre. Quand on apprend la teneur et les propos qui ont été prononcés,on voit qu’on a frôlé le pire. Imaginons que l’un des parlementaires aurait perdu son sang froid pour comporter de la même façon que le chef de l’Etat. D’ailleurs, selon un des participants, ce soir-là, on a vraiment frôlé la catastrophe quand l’un des hommes de la sécurité du Président, un certain Roro Nelson voulut frapper un des sénateurs qui tentait de riposter aux invectives du chef de l’Etat en présence du Premier ministre qui, paraît-il, tremblait dans un coin, tant il avait peur.
Cela devient évident pour tout le monde que cette présidence finira mal. Ce d’autant plus que le Président Michel Martelly aura à affronter de gré ou de force le Sénat de la République sur sa nationalité. Or, à en croire l’intéressé il n’a nulle intention de répondre aux demandes des enquêteurs de la Commission sénatoriale travaillant sur cette affaire de différentes nationalités présumées dont il serait le détenteur.
Il se trouve justement que cette épineuse affaire dont la présidence s’en passerait volontiers, si elle le pouvait, devient aujourd’hui un ultime point d’achoppement entre le chef de l’Etat et la majorité du pays qui n’attend que le Président s’exécute. D’ailleurs, les conseillers de Martelly se sont terriblement trompés en laissant le Président faire le mort sur le dossier. Car au point où nous sommes avec cette affaire politicoinstitutionnelle, personne ne peut faire machine arrière. Le chef de l’Etat aussi se trompe gravement quand il prétend qu’il n’y a aucune autorité ou institution qui peut lui demander son passeport. C’est de la pure provocation. Caractéristique de son image et de la perception qu’il a des institutions de la République dont il est censé être garant de leur bon fonctionnement.
Mais aussi c’est cette vision qu’il se fait de la société haïtienne. Une société sans respect des normes établies. Sans respect des institutions. Bref, une vision de Président tout puissant qui n’a de compte à rendre à personne. Sauf que, le Président se trompe de contexte et de conjoncture. Une époque révolue. Cette vision passéiste du Président Martelly ne peut que le conduire à sa perte. Il n’est pas au-dessus des lois et des institutions de la République. Le Parlement (Sénat et Chambre des députés) n’est pas encore domestiqué et ce, malgré tous ses efforts pour y parvenir. Certes, quelques parlementaires tentent de tirer leurs marrons du feu en se prostituant auprès de la présidence sur des dossiers en cours. Mais à l’impossible, eux aussi sont condamnés. On ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre.
D’un côté, le Président pense pouvoir attirer la sympathie de certains parlementaires pour passer à travers les mailles du filet. De l’autre, il les humilie. Il les insulte. Il les invective en les traitant des pires noms d’oiseaux. Le Président, définitivement, nage dans la folie. L’insouciance. L’inconscience. Selon des informations circulant dans le pays, il ne fait plus de doute, le Président est en sursis. Passé le carnaval, le peuple entrera dans la partie. En refusant de donner son passeport à la Commission pour vérification de sa nationalité, Michel Martelly ne fait que cautionner ce qui était une rumeur. Une simple accusation. Son refus de collaborer avec la Commission accrédite la thèse qu’il a quelque chose à cacher. Pourtant, au lieu de chercher l’apaisement, la coopération, le chef de l’Etat s’entête. Tempête. Injure.
Comme s’il n’avait rien à perdre. Comme si le pays était devenu son jardin et qu’il peut en disposer à sa guise. Du coup, le Sénat de la République et la Chambre des députés font face aujourd’hui à un dilemme : obtenir du chef de l’Etat toutes les informations sur sa nationalité ou tout simplement se saborder. Leur crédibilité, sinon leur survie en dépend. La correspondance du Président du Sénat, Simon Dieuseul Desras à l’attention du chef de l’Etat, ne peut rester lettre morte. Cette démarche est louable mais aussi sans ambigüité sur la motivation de son auteur. Elle démontre une certaine posture républicaine de la part des sénateurs. Une décision qui prend le contrepied de la manière dont le Président Martelly traite les élus de l’Assemblée nationale.
Empreinte de respect vis-à-vis de la fonction du chef du pouvoir de l’exécutif, la missive du Président de l’Assemblée nationale porte en elle le caractère souverain de cette noble institution garante de toutes les libertés mais aussi de la stabilité de la nation. Au nom du peuple, c’est à elle que revient le pouvoir de juger si le Président de la République est physiquement et mentalement apte à conduire les affaires de la nation. Ce courrier est un avertissement au Président Michel Martelly. S’il persiste à narguer le Parlement ou les parlementaires et s’il ne revient pas à un comportement digne d’un chef d’Etat, l’avertissement peut devenir un « Casus belli ». En tout cas, la lettre ouverte du Sénat au Président Martelly lui reprochant son irrespect vis-à-vis des parlementaires et son comportement envers la société peut être interprétée comme un tournant dans les relations entre les pouvoirs exécutif et législatif. Vu le temps qu’il lui reste à passer à la tête du pays, l’on peut vraiment parler de sursis pour la présidence Martelly.


