Tantine Zaza

Tantine Zaza «Ce pays de la démémoire est descendu si bas...»Marie-Célie Agnant

Par Fanfan La Tulipe

Haiti Liberté:édition du 22 au 28 février 2012

«C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit» baignée de vapeurs d’alcool et de fumées de cigarettes. Ma Tantine Zaza chérie «devant moi s’est montrée, comme au jour de sa mort, pompeusement parée», sauf qu’elle avait les yeux rouges d’Erzulie qui roulaient des éclairs de colère et de rage contenue. Elle déambulait un peu comme Défilée, chantant d’une voix énergique : grenadiers, à l’assaut ! Horreur, elle semblait poursuivie par une meute d’horribles squelettes habillés de gros bleu parmi lesquels j’ai pu distinguer Madame Max Adolphe bras dessus bras dessous avec Bòs Pent, Eloïs Maître à califourchon sur le dos de Gracia Jacques, Luc Désyr à quatre pattes comme un cochon suivi de près par Ti Bobo qui lui baisait le cul.

Au fur et à mesure qu’avançait Tantine Zaza et qu’elle chantait avec plus de détermination, la meute de squelettes aux os spongieux, vermoulus de tuberculose, grossissait et parmi eux je pouvais distinguer Clovis Désinor, Emmanuel Orcel, Roger Lafontant, Breton Claude, Luckner Cambronne. S’y mêlaient quelques kretyen vivan, en chair et en os, Joseph Baguidy, Jackson Joanis, Irvin Méhu, Jean Tassy, Franck Romain, Fritz Cinéas, Max Dominique (le militaire), presque tous affligés d’un dipopo quelconque : insuffisance pulmonaire en voie d’aggravation ; troubles du rythme cardiaque nécessitant un pacemaker ; lapipi incurable d’origine idiopathique, c'est-à-dire inconnue ; salivation incontrôlable ; éructations acides incoercibles ; incontinence urinaire sénile ; ‘‘écoulement’’ chronique résistant aux antibiotiques ; incontinence fécale occasionnelle d’origine nerveuse ; début de maklouklou ; atrophie testiculaire bilatérale et irréversible, avec mort de ‘‘la chose’’, pour ne citer que ces problèmes.

«Tremble ! m’a dit Tantine Zaza, tremble, pitit gason m. Le fils adultérin politique de Papa Doc, Micky le Fou, a pris d’assaut le pouvoir présidentiel grâce aux menaces du caïman étoilé à l’adresse du président d’un Conseil Electoral, provisoire de façon permanente. C’est ainsi que le malotru a pu évincer son adversaire, une septuagénaire bien élevée qui arborait casquette devan dèyè pendant la campagne électorale. Depuis son avènement au pouvoir, Micky n’a cessé de causer des inquiétudes comme quoi tèt la pa ta bon. Sautes d’humeur, comportements imprévisibles et décapants, dérives ordurières de langage ont donné des sueurs froides aux journalistes haïtiens qui récemment ont été victimes de tuiperies agrémentées de discrets postillons. Tremble ! pitit gason m, je te plains de tomber sous la violence de ses griffes redoutables d’ancien ninja jean-claudiste-FRAPHiste».

«Comme tu le vois, pitit gason m, Micky le Fou n’a rien perdu de son sansal de musicien dévoyé. Il est toujours d’humeur provocatrice et batailleuse, toujours porté à la confrontation, li toujou sou goumen. Il ne respecte personne, étant par nature impulsif et violent et n’ayant pas eu une bonne éducation qui aurait pu tempérer ses emportements de ti vakabon. N’ayant jamais pu durant son adolescence avoir une relation mature avec les femmes, il est frustré et sublime ses frustrations dans le plaisir malsain de prendre pour cible de ses injures le sexe de nos mères. Et en bon goujat, en vrai mufle qu’il est, il se permet à n’importe quel moment d’insulter journalistes, parlementaires ou collaborateurs en s’en prenant au sexe de leur mère».

Dans sa colère, Tantine Zaza traitait Micky le Fou de mauvais garnement immature, infantile, qui pour se sentir satisfait se réfugie dans le fèwè, l’agitation vécue comme action. Zaza lui reprochait de vouloir jouer tous les rôles, de faire la mouche du coche sans jamais rien délivrer. Parfois, je l’entendais s’en prendre à Micky Foufou, ou tout simplement à Foufou, le traitant de gaspilleur, bambocheur, débauché, dévoyé, dégénéré, personnage dissolu et deregle, irresponsable, insensé, fortement troublé, perturbé, même détraqué. «Tremble, pitit mwen, il n’est qu’à ses débuts de malfaisance, de fourberie et de scélératesse».

Je voyais Zaza accélérant le pas, car la meute de squelettes ambulants la talonnait de plus près. Elle pressait le pas d’autant que tous ces tuberculeux toussaient, toussotaient, toussaillaient, crachotaient, crachouillaient, crachouillotaient, empestant et contaminant l’air de leurs bacilles. Zaza n’en avait pourtant pas peur, se retournant à tout instant et les accusant de bourreaux, tortionnaires, exécuteurs de basses et sales besognes, assassins, asasen granrak, tueurs à gages, sanzave, salauds, salopards, criminels, malfaiteurs, scélérats, fils de putes, filles de putes, bon fanmi Foufou.

«Tremble ! pitit Dessalines mwen an, tremble, parce que l’énergumène est méchant dans l’âme. En plus de son sang sale, il a le sang hostile aux choses de l’esprit, à tout ce qui relève de l’intellectualité qu’il assimile, comme son mentor Papa Doc, au communisme. C’est un débile mental en quelque sorte, quoique vindicatif et rancunier. Tel député de Tabarre et tel sénateur de l’Ouest en ont déjà été victimes. D’ailleurs, nombre de parlementaires ont eu aussi à subir ses accès de violence verbale gynécotrope sans pouvoir vraiment lui faire face sauf à rendre des lieux publics ou des maisons privées de vrais marchés aux poissons».

«Surveille tes os, m’a dit Zaza. L’animal n’est pas simple. En choeur, toute la nation doit dénoncer la manoeuvre souterraine de Foufou plaçant cyniquement à des postes de pouvoir des bourreaux notoires, des assassins, des trafiquants de drogue et autres éléments corrompus, avec la complicité tacite des gwo zouzounn de notre répugnante élite, de parlementaires vénaux, de juges et avocats corrompus et tyoul de la présidence, sans oublier le couple Clinton et les ambassadeurs des ‘‘pays amis’’».

«Pitit gason m, il faut alerter l’opinion psychiatrique nationale et internationale que le pays est à la merci d’un garnement toc qui décide de tout au gré de ses pulsions quasi pathologiques, par exemple de collecter de l’argent à partir des envois d’argent de la diaspora, sans consulter le parlement, sans faire savoir qui gère les fonds, quand et comment. Un zig toctoc qui aujourd’hui tuipe la presse et demain refuse de lui répondre parce qu’il en aurait peur (sic), peur qu’on le mette en charpie à une émission populaire de fin de semaine, sur Radio Caraïbe. Un zigoto toqué qui a perdu tout décorum et tout sens de la dignité attachée à la position qu’il occupe en gagnant les rues, chemise débraillée, transpirant à grosses gouttes, à la tête d’une bann rara».

«Tremble ! Pitit nasyon an, rassemble les forces vives du pays car Papa Doc est en voie d’être réhabilité par les hommes en kaki qui s’entraînent et défilent en armes sans se gêner, par les hommes en bleu avec au cou leurs foulards rouges, tous avec la complicité de Micky le Fou qui rêve d’une armée pressecouilles, de généraux à décorer pour «services rendus à la patrie». Je vois déjà la ‘‘reconstruction’’ de Fort- Dimanche, j’entends déjà des cris montant des geôles gérées par les Baguidy et les Romain, deux affreux recyclés dans la nouvelle chaîne de violence macouto-duvaliériste, je pressens que bientôt les miliciens de Madame Adolphe (que son âme brûle en enfer !) vont refaire surface sur la cour du palais national lors d’un ‘‘défilé bleu’’ avec à leur tête Foufou l’intrépide. Drôle de Foufou, drôle de fou».

«Tremble ! pitit gason m nan. Foufou a perdu les pédales au point de faire le pitre, le bouffon, à Jacmel en s’offrant un ‘‘débat démocratique’’ au cours duquel il a ‘‘débattu’’ avec le sénateur Bien-Aimé du statut de son passeport qu’il ne livrera qu’à la fin de son quinquennat. Tremble ! Vois-tu toute l’effervescence qu’il a créée en face et à l’intérieur de la Faculté d’Ethnologie, cette semaine : tirs inconsidérés et dangereux de ses sbires, lancement de pierres, bris de vitres de voitures. Une violence que Foufou n’hésitera pas à déclencher si jamais ses nationalités étrangères présumées sont prouvées et si le parlement prenait les dispositions nécessaires pour mettre à exécution les prescrits de la Constitution. Une violence à la Jacques Fourcand, himmalayate».

Après que Tantine Zaza m’a prodigué ses mises en garde, j’ai cru voir se pencher vers moi son ombre majestueuse. Et alors que je lui tendais les bras pour les passer autour de son cou et la serrer bien fort contre moi, j’ai entendu souffler une forte bourrasque, et j’ai vu venir des centaines de milliers de jeunes organisés en «Bataillons de Défense du Peuple» qui ont chassé les squelettes et les quelques «kretyen vivan» à coups de kokomakak et de rigwaz. Ce fut une fuite éperdue des assassins dont les cris de bêtes féroces traquées finirent par me réveiller en sursaut. Ouf !

C’est toujours ainsi. Aswè, depi w tande m manje wonma, fò m toujou fè kochma.

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