Exhumation de poursuites qui ont échoué: Washington renouvelle sa campagne contre Aristide
De nouveaux câbles WikiLeaks témoignent de la longue histoire de poursuite infructueuse des États-Unis
Par Kim Ives, Haiti Liberté, le 21 mars 2012, www.haitiliberté.com
L’ancien président d’Haïti, Jean-Bertrand Aristide « est une fois de plus dans le collimateur du gouvernement américain », a rapporté le Miami Herald le 4 mars, « cette fois pour avoir prétendument empoché des millions de dollars en pots de vin provenant d’entreprises de Miami qui ont négocié des offres de téléphonie longue distance » avec la TELECO, la compagnie de téléphone ayant appartenu à l’État.
(La TELECO a été privatisée en 2010.)
Les journalistes du Herald se sont un peu emballés. Ils ont écrit leur article à partir d’une inculpation étatsunienne accusant un certain «officiel B» haïtien-- que le Herald et un avocat de la défense supposent être Aristide, quoique ne pouvant pas le confirmer-- d’avoir pris la fuite avec environ $1 million, et non pas des « millions ».
Mais toute l’histoire pue on ne peut plus. L’accusateur d’Aristide est Patrick Joseph, 50 ans, ancien directeur de la TELECO, l’un de ceux à être poursuivis. Aristide l’avait révoqué en 2003 pour corruption, un fait essentiel qui n’est jamais mentionné dans aucun des rapports du Herald. Est-il surprenant que Joseph ou son avocat puisse maintenant accuser Aristide d’être un complice, particulièrement quand on prend en compte des stimulants que les procureurs américains sont en train sûrement de leur offrir? La campagne de Washington pour imputer quelque chose - n’importe quoi - à Aristide est connue depuis longtemps. Environ
2000 câbles secrets du Département d’Etat américain obtenus par l’organisation médiatique WikiLeaks et ensuite fournis à Haïti Liberté apportent l’une des meilleures confirmations de la chasse aux sorcières entreprise par les États-Unis.
Certains des câbles, publiés auparavant par Haïti Liberté, montrent que ces dernières années le Bureau d’assistance technique (OTA) du Département du Trésor américain a donné des centaines de milliers de dollars dans le financement ainsi que dans « la formation et l’assistance technique sur une base mensuelle »
(selon un câble du 25 juillet 2008) à des organismes haïtiens comme l’Unité Centrale de Renseignements Financiers
(UCREF). Le gouvernement de facto du Premier ministre Gérard Latortue avait formé l’UCREF pour trouver des preuves et monter un dossier de corruption présumée sous le gouvernement d’Aristide, qui a été renversé le
29 février 2004 par un coup d’État soutenu par Washington.
Un câble du 17 janvier 2008 note que l’OTA a formé l’UCREF grâce à un programme qui a coûté aux contribuables des États-Unis $350,000 sur deux ans visant à « à améliorer les enquêtes et les poursuites pour crimes financiers », c’est à dire trouver quelque chose sur Aristide.
Malgré un tel soutien des États- Unis, l’UCREF n’a jamais pu constituer un dossier crédible. Même une action en justice civile fondée sur le rapport de l’UCREF de 69 pages, portée devant un tribunal de Miami en Novembre 2005, a été abandonnée par les avocats qui l’avaient déposée après quelques mois quand ils ont vu qu’elle ne mènerait à rien. Pourquoi? Parce qu’il n’y avait aucune preuve.
Ironie du sort, le chef de l’UCREF, Jean-Yves Noël, fut lui-même brièvement emprisonné par un juge haïtien pour kidnapping. Il a donné un « compte rendu incohérent, émotionnel et parfois déroutant » de son arrestation à des responsables de l’ambassade des États-Unis et aux « enquêteurs du Trésor », a rapporté l’ambassadeur américain en Haïti Janet Sanderson dans un câble du 1er juin 2006 marqué « Confidentiel ».
Noël a prétendu être la cible de deux tentatives d’assassinat alors qu’il était en prison du 22 au 29 mai 2006. « L’histoire de Noël ne doit pas nécessairement être prise pour agent comptant, » a opiné Sanderson. « Sa collaboration avec les enquêteurs de l’USG [le Gouvernement des États-Unis], toujours, au mieux, inégale, s’est gravement détériorée au cours des 6 derniers mois pour diverses raisons qui éveillent nos soupçons. Beaucoup prétendent que Noël est corrompu et que son arrestation s’est faite sur la base de sa corruption passée. »
Sans se décourager, Sanderson a recommandé que « Nous devons faire attention à séparer Jean-Yves Noël, l’individu, du travail de l’UCREF, l’institution », arguant que « nous avons besoin de continuer à soutenir le travail de novice d’un bureau anticorruption » même si « la corruption est enracinée dans la société haïtienne et l’ingérence politique est la norme. » Bien sûr, Sanderson ne parlait pas de l’ingérence politique de sa propre ambassade.
Dans la soirée du 6 mars 2012, deux jours après l’article du Herald, des hommes armés sur deux motos ont abattu Venel Joseph, 80 ans, en lui tirant dans la bouche, alors qu’il rentrait à son domicile à Port-au-Prince. Il était le père de Patrick Joseph et, sous Aristide de 2001 à 2004, avait été le directeur de la Banque centrale d’Haïti, que l’acte d’accusation allègue avoir été utilisée pour distribuer les pots de vin versés par les secteurs des télécoms basés aux États-Unis.
Le Miami Herald et le Wall Street Journal, historiquement les deux principaux vecteurs de la version de Washington des événements en Haïti, ont immédiatement laissé entendre que Aristide était derrière le meurtre.
« La fusillade de Venel Joseph au volant de sa voiture ressemble plus à un assassinat, » a écrit Mary Anastasia O’Grady, pendant des années la personne la plus en vue du Wall Street Journal pour les attaques contre Aristide. Puisque Patrick Joseph « selon des sources du Herald, a pointé du doigt » Aristide, selon le raisonnement de O’Grady, il « pourrait être le meilleur espoir des Haïtiens pour arriver à la vérité au sujet de M. Aristide et ses partenaires d’affaires américains. Mais des sources disent que l’ancien directeur de la Teleco a toujours des parents en Haïti. S’il éprouve des appréhensions pour eux, il pourrait se taire. Ce serait une explication pour l’assassinat de son père. »
Mais l’avocat de longue date d’Aristide, Ira Kurzban, le voit différemment. « Pour moi, la mort de Venel Joseph porte toutes les marques d’un assassinat par le communauté du renseignement américain, » a-t-il dit. « D’abord, ils éliminent quelqu’un qui pourrait contredire et discréditer les accusations de corruption contre l’ancien Président Aristide actuellement attribuées à son fils, Patrick Joseph. Deuxièmement, ils calomnient Aristide, en essayant de faire semblant qu’il est derrière le crime. Enfin, l’assassinat pourrait pousser Patrick Joseph à faire d’autres allégations contre Aristide dans un désir de venger son père. »
En 2003, Aristide avait réagi vigoureusement contre Patrick Joseph, quand il eut vent de la corruption à la TELECO. « Nous sommes en lutte contre la corruption, » déclara Aristide quand il fit une visite surprise au siège de la TELECO à Port-au-Prince le
19 juin 2003. « Personne à la TELECO ne serait heureux de travailler durement tout en voyant d’autres personnes baigner dans la corruption. Et c’est pourquoi, nous sommes contre la corruption dans la TELECO et dans l’état dans son ensemble. Et s’il y a des individus qui baignent dans la corruption et qui veulent corrompre les gens de la TELECO, cela non plus n’est pas une bonne chose. »
Quatre jours plus tard, le 23 juin
2003, Patrick Joseph était démis de ses fonctions. Plutôt que d’applaudir Jean-Bertrand Aristide pour ses actions anti-corruption, les États-Unis cherchent à le salir. Entretemps, Joseph a avoué avoir accepté des potsde- vin.
« En fin de compte, il n’y a pas l’ombre d’une preuve dans l’acte d’accusation que M. Aristide ait fait quoique que ce soit relevant de la corruption, sauf le témoignage non corroboré d’une personne qui est décidément un corrupteur et un criminel », a conclu Ira Kurzban.
La campagne pour engager des poursuites pour corruption contre Aristide, dans une tentative de le neutraliser politiquement, a été en cours depuis des années. Dans un câble diplomatique du 25 juillet 2008, le Chargé d’affaires Thomas Tighe a écrit que l’OTA voulait du président René Préval « une coopération avec le gouvernement des États-Unis dans le traitement des cas impliquant des entreprises de télécommunications ayant des liens avec Aristide pour des poursuites aux États-Unis, » et que « l’équipe OTA avait averti Préval qu’un dossier criminel est proche d’une mise en accusation aux États-Unis, mais que les procureurs américains avaient besoin de l’aide immédiate des fonctionnaires de Teleco dans la fourniture de certains documents. » Mais maintenant, près de quatre ans plus tard, les procureurs des États-Unis n’ont toujours pas de documentation ou autres éléments de preuve, à part le témoignage de Patrick Joseph.
« Le gouvernement américain a dépensé des millions, peut-être des dizaines de millions de dollars pour condamner l’ancien président d’Haïti à l’aide de fausses inculpations », a écrit Mark Weisbrot du Centre pour la recherche économique et politique
(CEPR), basé à Washington, dans le Guardian du 13 mars. « Au nom des contribuables des États-Unis, nous pourrions utiliser une enquête du Congrès relative à cet usage abusif de nos impôts payés en dollars, et qui érode également ce qui nous reste d’un pouvoir judiciaire indépendant utilisant des tribunaux fédéraux en Floride comme un instrument de magouilles de politique étrangère. »
Des milliers de gens ont défilé à Port-au-Prince le 29 février, anniversaire du coup d’Etat, acclamant Aristide et fustigeant le président actuel, le néo-duvaliériste Michel Martelly. « Le déploiement d’un soutien populaire à Aristide étant très préoccupant pour le gouvernement des États-Unis, alors l’inculpation de Titid [Aristide], avant un retour [politique] potentiel est tout à fait logique », a déclaré au Miami Herald Robert Fatton, professeur d’origine haïtienne à l’Université de Virginie, qui a écrit plusieurs livres sur Haïti.
Comme Weisbrot notait alors: « C’est encore plus logique si vous regardez ce que le gouvernement des États-Unis - en collaboration avec les responsables de l’ONU et d’autres alliés - a fait à Aristide depuis qu’ils ont organisé le putsch de 2004 contre lui. » Par exemple, selon un câble diplomatique du 2 août 2006, Edmond Mulet, le directeur civil de la force de l’occupation militaire de l’ONU appelée MINUSTAH, avait donné des conseils au secrétaire d’Etat adjoint Thomas Shannon lors d’une réunion le 25 juillet 2006 à Port-au-Prince. Entre autres choses, Mulet « a exhorté les Etats-Unis à intenter un action en justice contre Aristide pour empêcher l’ancien président d’avoir plus d’impact sur la population haïtienne. » C’est bien cette « action en justice » qui est en train de se révéler aujourd’hui.
Bien que Aristide ait soigneusement maintenu un profil bas depuis le 18 mars dernier, date de son retour en Haïti d’un exil de sept ans forcé en Afrique du Sud, à mettre au compte de Washington, il reste un symbole politique qui suscite les passions et le courage des masses haïtiennes. Les tentatives de Washington pour le discréditer, ont toujours servi à augmenter sa popularité, et non à la diminuer.


