Haiti est sur ni tutelle ni centre de commandement, selon Bellerive

Par Frantz Duval

Le Nouvelliste (Haiti), le 23 Juillet 2010

Haïti--« Je n'ai aucune raison de croire que les décaissements ne seront pas faits », a indiqué au Nouvelliste le Premier ministre rencontré mercredi dans l'avion qui l'emmène à New York, en compagnie du directeur exécutif de la CIRH, Gabriel Verret, afin de participer à une série de réunions sur Haïti. Entre un petit somme et une réunion en plein ciel, Jean-Max Bellerive a accordé un entretien express au Nouvelliste. Il apporte de précieuses précisions sur le rôle de la Commission intérimaire pour la Reconstruction d'Haïti qu'il copréside avec l'ex-président des Etats-Unis M. Bill Clinton, sur le fonds de Reconstruction géré par la Banque mondiale et sur les critiques qu'essuie son comportement.

Le Premier ministre, contrairement à certains, trouve que la CIRH va bien. Il a voulu minimiser la non-tenue de la réunion du 22 juillet que Bill Clinton avait annoncée lors de la cérémonie de remise de décorations au Palais national. Cette réunion, en fait, aura lieu le 17 août prochain. Cependant, « cela ne veut pas dire que nous ne prenons pas des décisions », informe le chef du gouvernement.

« La CIRH est une commission qui se réunit officiellement chaque deux mois pour des décisions spécifiques. Les deux coprésidents peuvent prendre seuls des engagements jusqu'à concurrence de dix millions de dollars, et le directeur exécutif, pour toute dépense qui ne dépasse pas un million de dollars, n'a besoin d'aucune réunion », a révélé M. Bellerive.

Interrogé sur la source de ce pouvoir discrétionnaire que le grand public ignorait, le coprésident de la CIRH a fait référence à la loi sur l'état d'urgence, l'arrêté qui statue sur le fonctionnement de la Commission et les règlements internes de cette dernière.

Bellerive n'a pas pu, certains dossiers manquants, préciser pour Le Nouvelliste la somme engagée jusqu'à aujourd'hui par la Commission ni le nombre de projets qui sont en phase d'exécution.

En tant que Premier ministre et ministre de la Planification, Jean-Max Bellerive a tenu à préciser que la CIRH n'est pas le seul mécanisme qui est en action depuis le 12 janvier 2010, comme pour minimiser les critiques qui assaillent cette trouvaille de la conférence tenue aux Nations unies le 31 mars dernier.

« La coopération internationale avec Haïti existe à travers d'autres canaux. La CIRH sert surtout à promouvoir un espace de coopération où tous les acteurs, y compris ceux du côté haïtien, sont autour de la table. C'est un espace de dialogue plus qu'autre chose. Elle marque un progrès extraordinaire dans la façon dont les choses se passent généralement dans la coopération internationale avec Haïti où, souvent, nous sommes devant des initiatives et des décisions unilatérales de nos amis », a confessé celui qui a passé toute sa carrière dans l'administration publique haïtienne, où rarement on traite d'égal à égal avec les bailleurs.

« Les acteurs haïtiens membres de la Commission se sont réunis une dizaine de fois depuis que la CIRH existe, et ce travail nous permet - secteur privé, syndical, élus locaux, etc.- de parler d'une même voix et d'avoir la même compréhension globale de ce qui se fait », se réjouit M. Bellerive.  Continuer >

Pour répondre aux critiques acerbes qui tombent de partout, le Premier ministre a voulu faire part de sa vision des faits. « Chacun a vu ce qu'il voulait voir dans la CIRH. Dès le départ, on avait la vision du modèle indonésien mis en place après le tsunami et d'autres expériences de gestion de la coopération qui se font à travers le monde. Cependant la CIRH ne tue ni ne diminue le rôle de l'État haïtien ou de l'administration publique, qui sortiront d'ailleurs renforcés de tout cela. La CIRH, ce n'est ni une tutelle, ni un centre de commandement. C'est au contraire une avancée qui permet aux Haïtiens d'être autour de la table avec les bailleurs et les ONG. Ce n'est pas une régression dans l'histoire », estime le coprésident haïtien.

D'un autre côté, l'homme aux trois casquettes - Premier ministre, ministre de la Planification et de la Coopération externe et coprésident de la CIRH - a précisé qu'il faut différencier la Commission et le Fonds pour la Reconstruction géré par la Banque mondiale. « Ce sont deux mécanismes différents mais complémentaires», selon le M. Bellerive.

« Le fonds, géré par la Banque mondiale, est le réceptacle de l'argent des bailleurs. La Norvège, par exemple, qui n'est pas présente en Haïti, a mis de l'argent dans le Fonds. La Norvège siège aussi au tableau de la CIRH avec droit de vote, mais c'est la CIRH qui viendra avec les projets ».

« Cette façon de faire choisie par la Norvège n'est pas la seule pour aider Haïti, elle n'est pas le passage obligé non plus. L'appui budgétaire à l'État haïtien est aussi une forme de coopération, il ne passe ni par le Fonds de reconstruction ni par la CIRH. Les projets qui étaient en cours avec nos partenaires internationaux aussi sont toujours en oeuvre et ne passent ni par l'une ou l'autre de ces deux voies », indique le ministre de la Planification.

Pour répondre aux nombreuses critiques sur la Commission, M. Bellerive a fait le point: « Les critiques contre la CIRH sont prématurées. Aujourd'hui, nous nous battons pour que les commissions et la Banque mondiale s'accordent pour gérer le Fonds de reconstruction. Nous nous battons pour que la CIRH ait les mécanismes de décision les plus flexibles possibles pour que tout aille au plus vite. Nous nous battons aussi pour avoir un calendrier des décaissements, et ainsi pouvoir planifier l'exécution des projets ». D'après le Premier ministre, il y a des batailles à mener pour briser les hésitations des bailleurs, mais surtout pour sortir du cadre rigide qui risque de geler chaque avancée de la CIRH.

« Ce sont les résultats concrets qui convaincront les Haïtiens et les amis d'Haïti que nous allons dans la bonne direction », consent M. bellerive. Il ne cache pas ses frustrations devant les lenteurs des uns et des autres, devant les difficultés des ministères à se relever pour modifier leur programme d'investissement, présenter les dossiers et convaincre chaque partenaire en dépit des contraintes issues de la situation d'urgence.

« Je n'ai aucune raison de croire que les décaissements ne seront pas faits. Cependant, je peux vous dire que les calendriers sont encore plus importants que les fonds, car cela permet de planifier et de communiquer avec la population. L'impatience est notre plus grand ennemi », a conclu Jean-Max Bellerive avant de reprendre sa conversation avec le directeur exécutif de la Commission intérimaire pour la Reconstruction d'Haïti (CIRH) Gabriel Verret, encore trop timide pour parler à la presse.

duval@lenouvelliste.com