Haiti-france:Petro challenge et Gilets jaunes, même combat?

Par Déjean Jean Dario, Haïti Press Network, publié le 1 janvier 2019 

Le mouvement instantané des 6 et 7 juillet 2018 en Haïti face à la hausse des prix du carburant a été un signe avant-coureur de la naissance d’un véritable mouvement citoyen. Ce mouvement a eu un impact sur les citoyens haïtiens jusqu’à les pousser à se mobiliser sur les réseaux sociaux en ce qui concerne la dilapidation des fonds de Petro caribe, issus du programme vénézuélien de coopération. D’où la naissance d’un mouvement citoyen baptisé « Petro challenge ».  Les challengers demandent des comptes aux autorités haïtiennes et aux anciens responsables sur une question : « kot kob Petro caribe a ? ». Des sit-in, des marches et des manifestations ont été organisés en vue de faire entendre leur voix. Dans les medias en Haïti on ne parle que de Petro caribe, même si de nos jours le sujet ne fait plus la une de l’actualité. En France également, le mouvement de protestation a commencé à partir de la hausse des prix du carburant qui devrait rentrer en vigueur le 1er Janvier 2019. Les Français ont organisé une vaste mobilisation sur les réseaux sociaux afin de créer un mouvement qui s’appelle : « les Gilets jaunes ». Ils ont bloqué les autos routes et ronds-points, organisé des manifestations afin de porter le gouvernement à revenir sur sa décision. Mais les Gilets jaunes n’ont pas une seule revendication, comme le gouvernement a supprimé l’impôt sur la fortune pour les gens qui ont un patrimoine élevé, ils veulent aussi la baisse des taxes et le retour de l'ISF (impôt sur la fortune), la suppression du Sénat, la hausse des retraites et du Smic (Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance) et l’amélioration du pouvoir d’achat. 

Le mouvement qui a été méprisé au départ, mais face à la montée des mobilisations et de la violence, les médias en France ne parlent que des Gilets jaunes. Depuis l’Argentine où il participait au sommet du G20 (du 28 novembre au 1er décembre 2018) le président Emmanuel Macron a adressé un message de paix aux Gilets jaunes. Dès son retour en France, le dimanche 2 décembre 2018, il a mis rapidement en place une cellule d’urgence en vue d’envisager une solution à la crise. 

Jusque-là peut-on dire que les deux mouvements revendicatifs vont arriver aux résultats escomptés ? 

Revendications des deux mouvements 

Tout comme le mouvement Petro challenge, le mouvement des Gilets jaunes est apolitique, et surveille toute récupération politique. Depuis le début des mobilisations, aucun parti politique ni syndicat n'est pourtant parvenu à s'associer pleinement aux revendications des Gilets jaunes. 

En Haïti, les « Petrochallengers » veulent un procès contre la corruption via le dossier de Petro caribe, mais ils ne vont pas plus loin dans leurs revendications. Cependant, les Gilets jaunes vont plus loin que l’annulation des taxes initialement revendiquée.  La question qui se pose pourquoi les Petrochallengers n’ont pas d’autres revendications ? Parce que, contrairement à Haïti, la France a l’un des meilleurs systèmes de santé au monde, les meilleurs réseaux routiers en Europe, une protection sociale qui répond aux différents risques sociaux des français, le taux de chômage est de 9,1%, une démocratie représentative meilleure, même si elle n’est pas parfaite mais elle fonctionne au profit du peuple français. L’Etat en France est un Etat-Nation qui surveille le bien être de la Nation française. De 1804 à nos jours, l’Etat en Haïti est un Etat prédateur, il profite plutôt de la Nation haïtienne. 

En outre, lors d’un débat télévisé les gilets jaunes ont demandé aux directeurs généraux, aux ministres, aux honorables sénateurs et députés la baisse de leur salaire. Ils ont même demandé la démission du président Macron, cela veut dire que le mandat de 5 ans, ce n’est pas un chèque en blanc. 

En Haïti, tous les indicateurs économiques sont au rouge, un Haïtien n’a même pas un dollar par jour pour la nourriture, une bonne partie de la population vit sous le seuil de pauvreté extrême, cela veut dire que les Haïtiens n’ont pas le minimum, ils ne peuvent pas rester dans une telle situation misérable en plein 21ème siècle. « Révoltez-vous, indignez-vous, arrêtez de voter pour 1000 gourdes », les citoyens haïtiens doivent être plus exigeants dans leurs revendications. La classe possédante, la classe politique et les élites en Haïti devraient avoir honte, si elles sont conscientes de leur mission. En fait, le comportement des Haïtiens face à leur situation ressemble aux personnes qui vivent dans les pays scandinaves (forte protection sociale, réductions des inégalités sociale, consensus politique...), cela veut dire que les haïtiens n’ont pas de problème primaire et même secondaire pour ne pas dire tertiaire. 

Enfin, malgré la violence la majorité des Français supporte le mouvement des Gilets jaunes, on assiste à une implication des citoyens dans le mouvement, la plupart d’entre eux sont issus de la classe moyenne rurale et populaire, toutes les grandes villes sont mobilisées en France. Pour le gouvernement français, c’est une véritable panique, on a même fait appel à la trêve, mais contrairement à Haïti, le corps groupe, l’Union européenne et le reste de la communauté internationale ne condamnent pas la violence perpétrée dans le mouvement des Gilets jaunes. Pour ainsi dire, ils sont toujours là pour faire de l’ingérence en Haïti. 

Satisfaction des revendications et perspective des deux mouvements 

En Haïti, la revendication des petrochallengers n’a pas encore de réponse satisfaisante, aucun signe fort de la part du pouvoir et du gouvernement en place, tout le monde attend le résultat de l’enquête de la cour supérieure des comptes et du contentieux administratif, la nomination d’un nouveau directeur à ULCC (ULCC est une institution chargée de lutter contre la corruption), directeur de l’UCREF (l’Unité Centrale de Renseignements Financiers, c’est un organisme qui lutte contre le blanchiment des avoirs provenant du trafic illicite de la drogue et d’autres infractions graves), ministre de justice, commissaire du gouvernement et d’un ou des juge (s) d’instruction qui inspirent confiances et qui sont capables de prendre des décisions pour une fois arriver à faire le procès du siècle qui est celui de Petro caribe. Il faut prendre aussi des mesures conservatoires (loi de 2014), des scellés et interdictions de départ, l’état haïtien doit porter plainte via la DGI (direction générale des impôts) et donner les moyens financiers, matériels, humains aux juges qui vont instruire l’affaire. 

Cependant, pour satisfaire les revendications des gilets jaunes, le président français dans son adresse à la Nation (le 10 décembre 2018) annonce toute une série de mesures : Augmentation de 100 euros des salaires au niveau du Smic ; Exemption de la hausse de la CSG (contribution sociale généralisée, c’est un impôt destiné à participer au financement de la protection sociale.) pour les retraités gagnant moins de 2.000 euros par mois; Heures supplémentaires payées "sans impôts ni charges" ; Le versement d'une prime de fin d'année" aux employés, par "tous les employeurs qui le peuvent", sans impôts ni charge ; Lutte contre l'évasion fiscale ;  rencontrer les maires, région par région" afin de bâtir le socle d'un "nouveau contrat pour la Nation". Malgré toutes ces annonces de l’exécutif français, les Gilets jaunes ne sont pas satisfaits, les annonces du président français ne calment pas la colère sociale, ils poursuivent leur mouvement pour un sixième samedi, les trois précédents samedis ayant fait trembler la France. Paris était en feu, la colère sociale était convertie en violence sociale. On craignait pour le samedi 22 décembre 2018, la répétition d’une telle violence. Dans la manifestation du samedi 15 et 22 décembre les Gilets jaunes sont venus avec d’autres revendications, ils demandent le RIC (Referendum d’initiative citoyenne), c’est-à-dire, n’importe quel citoyen peut demander un vote populaire sur un sujet quelconque, et le président français doit rendre compte devant un jury citoyen chaque année. Pour ainsi dire, les Gilets jaunes veulent une considération sociale et citoyenne. 

Alors, en termes de perspective pour les deux mouvements, le mouvement des Gilets jaunes va se structurer afin de rentrer en négociation avec le gouvernement français. Il parait que le mouvement va changer de nature, pour certains, ils ont envie de se présenter aux élections européennes en mai 2019. Suite à l’allocution du président Macron le 10 décembre 2018, ils veulent faire entendre leur voix officiellement dans le champ politique et inscrire leur mouvement dans le temps. Tout porte à croire que le mouvement des Gilets jaunes pourrait donner naissance à de nouveaux leaders. Il faut signaler que le mouvement des gilets jaunes dépasse les frontières françaises pour s’étendre jusqu’en Belgique. 

Quant à Haïti, la question que tout le monde se pose : où est passé le mouvement Petro challenge ?  Une chose que les Haïtiens doivent savoir, c’est que la dette de Petro caribe, sera remboursée par leurs fils ou arrière petits-fils. Si vous voulez une preuve, faites un regard sur budget national, vous allez voir les taxes qui sont prévues pour cette dette. Donc, il est nécessaire que les Petrochallengers ne baissent pas les bras et réussissent à structurer le mouvement, en apportant de nouvelles revendications et se remobiliser pour qu’enfin le procès puisse avoir lieu. 

Les Français de leur côté ne veulent pas de l’assistanat, ils veulent vivre du fruit de leur travail. C’est pourquoi, ils demandent au président français d’augmenter le pouvoir d’achat, par des mesures concrètes, ils veulent donc revitaliser la démocratie. 

Quant à Haïti, sommes-nous dans une démocratie ? Contrairement à Haïti, les Français ont le droit à la santé, à la nourriture, à l’éducation, au logement...tandis que les Gilets jaunes demandent beaucoup plus. En Haïti les autorités ne respectent pas les citoyens, ils ne sont pas des serviteurs, ils n’écoutent même pas la population. Le corps intermédiaire en France a été mobilisé afin de proposer une solution appropriée aux revendications des gilets jaunes, tandis que, en Haïti ce corps est quasiment inexistant, nous n’avons pas une société civile vigilante qui surveille et propose des solutions dans les crises en Haïti. Les partis politiques et l’opposition politique ne jouent pas vraiment leur rôle, ils ne sont pas porteurs d’un projet social et économique bien élaborés pour faire sortir Haïti de la situation d’inégalité extrême entre les classes. Les successions de pouvoir et de gouvernement en Haïti ne donnent pas de résultats dans les problèmes socio-économiques, si oui que des nouveaux riches (3.8 milliards de dollars pillés dans le fond de Petro caribe par trois gouvernements). 

Au final, la puissance du mouvement des gilets jaunes en France trouve son socle dans la conscience et la connaissance du peuple Français, cette phrase trouve tout son sens dans ce mouvement : « Chaque peuple à sa puissance dans son niveau de conscience et de connaissance ». Une bonne partie des revendications des Gilets jaunes sont satisfaites, ils vont rentrer dans le dialogue avec le gouvernement afin de trouver une issue favorable à la crise tout en mettant la pression avec des mobilisations hebdomadaires. En Haïti, on ne sait pas toujours quand aura lieu le procès Petro caribe, une chose est certaine, le procès Petro caribe n’aurait pas lieu sous l’égide du pouvoir et du gouvernement en place, sauf si la crise politique débouchera sur une conférence nationale à l’haïtienne. D’où l’importance d’un mouvement citoyen en Haïti afin de constituer un rapport de force majeur face au pouvoir en place en vue de les contraindre à un accord politique qui aboutira au chambardement du système de corruption et d’apartheid en Haïti.