Le pays a connu la peur en 2018

Par Woovins St Phard, Le National, Haïti, publié le 28 déc. 2018 

Les évènements survenus au cours de l’année 2018 dans le pays ont emporté la vie d’un grand nombre de personnes de façon tragique. Certes, le pays n’a pas été touché par de grandes catastrophes naturelles, mais la prise en otage de certains quartiers par des bandits armés a causé la mort de centaines de personnes. Au cours de cette année, des massacres planifiés ont endeuillé plusieurs familles. La consternation ! 

Il est plutôt rare de connaître une année en Haïti sans de grandes catastrophes naturelles, notamment des perturbations hydrométéorologiques, récurrentes dans la région, en considérant la grande vulnérabilité du pays. Même si le pays a enregistré des séismes de faible magnitude, la situation n’a pas été si critique en termes de perte en vies humaines. Pourtant, cela n’a pas empêché la visite malencontreuse de la mort dans le quotidien des habitants du pays. Des bandits armés, occupant certaines zones, ont terrorisé la population et semé le deuil dans des conditions proches de la barbarie. 

101 cas d’homicide pour le premier semestre de l’année 2018 

Disposant d’un large réseau à travers le pays, la Commission épiscopale nationale justice et paix (CE-JILAP) de l’Église catholique a émis de façon périodique des rapports sur la situation sécuritaire du pays durant l’année 2018. Pour le premier trimestre de l’année 2018, la CE-JILAP a recensé cent un (101) cas de morts violentes, dont soixante-cinq (65) par balle. Pour le mois de janvier 2018, la commission a enregistré quarante-quatre (44) morts, vingt (20) pour février et trente-sept (37) pour le mois de mars. 

Il faut souligner la disparition du photojournaliste Vladjimir Legagneur au cours du mois de mars 2018, après qu’il s’est rendu dans la zone de Grand-ravine pour un reportage. Jusqu’à présent, aucune précision n’a été encore apportée par les autorités compétentes sur la disparition suspecte de ce jeune journaliste. En outre, l’organisation de l’Église catholique a répertorié quarante-cinq (45) cas de décès pour la période allant du 1er au 19 avril de cette même année. 

Tandis que le Premier ministre d’alors, Jack Guy Lafontant, avait déclaré au Parlement que le pays est sécuritaire, malgré tout, des gens n’ont pas cessé d’être victimes des bandits armés. Selon la Solidarité haïtienne de défense des droits humains (SOHDDH), environ vingt-neuf (29) cas de mort et deux disparitions ont été enregistrés durant le mois de mai 2018. Et, quarante-quatre (44) par balle sur un total de quarante-six (46) recensés dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince par la CE-JILAP pour le mois de juin. 

Un second semestre encore meurtrier 

S’il est vrai que certains quartiers populeux de la zone métropolitaine de Port-au-Prince sont réputés de zones de « non-droit », cependant ces quartiers ont présenté un calme apparent avant l’année 2018. Cependant, depuis la disparition de Legagneur à Grand-ravine, la tension entre les gangs de la zone de Martissant a pris des proportions qui semblent dépasser les autorités de ce pays. En effet, par des déclarations dans des médias de la capitale à longueur de journée, les bandits ont défrayé la chronique pour s’accuser les uns les autres. Grand Ravine, Ti Bois, Village de Dieu, Cité de l’Éternel, La Saline, Canaan et les agglomérations proches de ces quartiers sont, entre autres, des territoires contrôlés par des bandits armés. L’affrontement entre les gangs rivaux de ces quartiers a semé la peur chez les riverains et les passants. Les coups de feu et les rafales d’armes automatiques sont devenus une habitude dans ces endroits. Très souvent, les gens sont privés de leur liberté de circulation. Pour les mois de juillet et d’août, la CE-JILAP a accusé respectivement 53 et 49 victimes. Toutefois, il faut mentionner une quantité de personnes atteintes de projectiles dans des affrontements entre les gangs armés. 

La zone métropolitaine de Port-au-Prince, la plus affectée 

D’une manière générale, la Commission épiscopale pour la justice et la paix a recensé, de janvier à septembre 2018, cinq cent trente-cinq (535) personnes tuées, dont quatre cent quinze (415) par balles dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. « Plus de 60 % des personnes décédées par balle sont enregistrées dans la commune de Port-au-Prince, particulièrement au Portail de Léogâne, au Bicentenaire et à Martissant. », a affirmé ce rapport de la CE-JILAP. 

« Les quartiers occupés par les groupes armés dont Village de Dieu, Cité de l’Éternel, Cité plus constituent des petits États dans l’État », a souligné un responsable de la CE-JILAP. Le dernier rapport de La CE-JILAP sur l’insécurité a fait état de deux cent trente (230) cas de morts violentes parmi lesquels deux cent deux (202) personnes ont été tuées par balle dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. 

Parmi les individus péris de manière brutale, CE-JILAP a recensé cent trois (103) personnes victimes des gangs armés, quatorze (14) personnes tuées dans des affrontements avec la Police et cinquante et un (51) autres dans des affrontements entre gangs. 

Exécution et massacre planifiés 

L’insécurité a atteint un niveau inimaginable dans le pays. Sur les réseaux sociaux, les bandits ont mis en circulation une vidéo montrant l’exécution d’un jeune garçon. Si les bandits ont pris l’habitude d’exposer leurs armes de grands calibres sur les réseaux sociaux, cette fois-ci, ils ont montré ce dont ils sont capables. En quelques secondes, ils ont fait la cervelle du jeune garçon de sa tête par des cartouches. 

Impliquant le délégué départemental de l’Ouest, des anciens policiers et autres bandits de renom, les faits survenus à La Saline entre le 1er et le 13 novembre ont mis à nu le climat d’insécurité auquel fait face le pays. Des cadavres ont été laissés sur les immondices et mangés par des porcs. Environ soixante (60) personnes ont été tuées dans ce quartier, selon le RNDDH qui qualifie le fait de carnage. Aux dires du RNDDH, cet événement, relevant d’une lutte hégémonique entre gangs armés, est un massacre d’État. L’appareil judiciaire n’a pas été encore mis en branle pour interroger les suspects. 

L’institution policière impuissante 

Au cours des trois derniers mois de l’année 2018, la situation d’insécurité a mis en péril la vie des civils, mais aussi celle des policiers. Si ceux-ci n’ont pas pu maitriser les bandits, en revanche, ils ont subi la loi des groupes armés. Pas une semaine sans la mort d’un ou plusieurs policiers. En outre, ils sont brûlés et décapités par les bandits. 

À Malpasse, des agents douaniers ont été tués et brûlés dans l’enceinte même du commissariat. Les policiers ont pris la fuite pour sauver leur peau. Et, d’autres commissariats ont été mis sous le feu par des individus en colère. Devant cette situation de provocation, la PNH a semblé être dans l’impossibilité de mener ses opérations efficacement du fait que certaines autorités politiques se cachent derrière les bandits. La séance de convocation du CSPN au Sénat a confirmé les difficultés enregistrées par la Police lors de ses interventions. 

En bref, le climat d’insécurité qu’a connu le pays au cours de l’année 2018 est d’ordre politique. Si, jusqu’alors certains chefs de gangs continuent de semer la terreur, les politiques y contribuent grandement. Entre-temps, la population continue de vivre à la merci des bandits. Les quartiers populeux demeurent la base des chefs de gang. Ainsi, le pays va mal. Et, les assassins sont toujours dans la ville.