Droits humains, cette obscure aubaine de réussite

Par Erno Renoncourt, Médiapart, Haïti, publié le  3 mars, 2021 

Les Nations Unies assument ouvertement qu'Haïti n'est digne que d'une démocratie tronquée, sans autre effectivité et performance que des élections minimales sur fond d'impunité, de criminalité et de la toute puissance des gangs. Nous apportons ici un éclairage vibrant pour montrer que les droits humains n'ont jamais été qu'une obscure aubaine assurant la réussite de fonctionnaires médiocres. 

Entre déni, mépris et barbarie 

Plus le temps passe, plus le chaos haïtien se structure et révèle la médiocrité d’un monde dont le racisme et la barbarie apparaissent comme les fibres culturelles dominant ses valeurs profondes. Certains trouveront de l’exagération dans l’expression de ce constat, mais c’est pourtant le réel qu’il décrit qui est une insulte à la dignité humaine. 

Quand les États occidentaux et les grandes institutions internationales, qui ne jurent que par les droits humains et la démocratie, assument qu’Haïti ne mérite pas mieux qu’une démocratie contrôlée par des criminels et des gangsters, sans réelle effectivité et performance institutionnelle, c’est du racisme acté. Et selon la déclaration des droits de l’homme, cela révolte la dignité humaine et doit être combattu. 

Quand La France, le Canada, les États-Unis, qui brandissent la démocratie et les droits humains comme les briques de leurs valeurs humanitaires contre la Russie, la Chine, le Venezuela et Cuba, appellent le peuple haïtien à se contenter « minimalement » de participer à des élections frauduleuses pour donner l’impression que l’État de droit existe, alors que les gangs fédérés par le pouvoir illégitime du PHTK avec la bénédiction de l'ONU, et armés par une partie du secteur privé haïtien, font régner la loi de la criminalité, du kidnapping et du trafic de la drogue, pour le bonheur d’une économie basée exclusivement sur les inégalités, le crime et la violence, c’est de la barbarie actée. Et selon la déclaration des droits, cela la révolte la conscience humaine. 

Sauf à admettre l’idée que les droits humains ne sont qu’une obscure aubaine pour la réussite de fonctionnaires internationaux médiocres, il est inconcevable que les Nations Unies continuent de revendiquer la défense des droits humains quand ouvertement leurs actions en Haïti portent la marque d’une pestilentielle barbarie qui passant du choléra va jusqu’à soutenir les gangs armés pour promouvoir leur racisme et leur mépris envers le peuple haïtien. Racisme et barbarie[1] étant, selon Simone Weil (Engagement contre la barbarie[2])) et Tzvetan Todorov (Barbarie et messianisme occidental[3]) des manifestations culturelles, politiques et humaines discriminantes que l’on refuse pour soi et pour son peuple, mais que l’on accepte pour d’autres peuples. 

Mais qui peut être déçu que des fonctionnaires des Nations unies soient des racistes et des barbares ? Quels succès ont-ils jamais eus dans le monde ? Quelle performance peut honorer leurs interventions sur les théâtres du monde et leur gratifier d’une certaine reconnaissance ou d’un semblant de compétence ? N’ont-ils pas refusé de reconnaitre leur responsabilité dans le choléra importé par leurs soldats en Haïti ? N’ont-ils pas refusé de réparer les torts qu’ils ont causé à la population haïtienne ? Or dans leur litanie sur la justice et la démocratie, ils postulent haut et fort que l’équation de la justice pénale exige qu’à toute infraction causant un tort, il faut une sanction et une réparation. Mais voila qu’en Haïti, ils nous refusent le droit à une justice digne. Ce sont de grands philosophes qui le disent, la barbarie commence partout où l’on propose de rabaisser la dignité des peuples en leur offrant des choses qu’on refuserait aux animaux de ses ennemis. 

Mais qui peut espérer une si noble éthique de la part de fonctionnaires qui, dans leur grande majorité, sont humainement médiocres et techniquement incompétents. D’ailleurs, s’ils ont fait d’Haïti cette poubelle, c’est pour pouvoir disposer d’un champ d’expérimentation à la mesure de leur indignité. C’est encore une loi du management occidental qui stipule : le manager crée toujours le cadre organisationnel et humain qui correspond à sa nature, à ses valeurs et à ses compétences. Moins, il a de valeur et de compétence, plus il proposera un cadre médiocre et insignifiant. 

Il n’y a pas que la misère qui parait moins pénible au soleil pour le Nord. L’expertise technique médiocre est aussi toujours plus éclatante au soleil. Voilà pourquoi, d’ailleurs, du bout du monde, en légions humanitaires ou en armée de renforcement institutionnel, ils viennent au Sud déverser leurs impostures, l’esprit rempli d’insignifiance et la nature gonflée de vices et de perversion. Qui osera dire que la France a placé dans des agences onusiennes et les bureaux de l’Union Européenne en Haïti, à des postes de haute responsabilité comme expert, des personnes qui n’étaient qu’en première année d’étude dans leur pays, sans compétence technique réelle, sans expérience professionnelle pertinente. Haïti n’a pas besoin de normes et encore moins d’experts véritables. Qui saura jamais combien de mercenaires, de volontaires ou de fonctionnaires des Nations Unies n’ont qu’un certificat de développement personnel et exercent, pourtant, dans toutes les instituions stratégiques haïtiennes à titre d’experts conseils avec pour seules compétences, leur passeport et leur couleur de peau ? Évidemment, ils ne sont pas tous incompétents, mais comme fonctionnaires, ils ne sont qu’au service de leur carrière et sont là d’abord pour plaire à leur hiérarchie afin d’assurer leur promotion. Mais, il n’en demeure pas vrai qu’Haïti est l’un des rares pays où tout étranger, de préférence blanc, qui débarque devient expert. L’atavisme de l’esclavage et la servitude volontaire ont façonné le mental de la majorité des Haïtiens pour toujours se projeter dans l’ombre d’un blanc. Encore une fois, j’insiste à dire qu’il y a de grandes exceptions à cette règle, Haïti a bénéficié de la collaboration et de l’expertise de nombreux étrangers techniquement et humainement compétents. Mais ils sont rares et parfois même peu connus, car souvent modestes et  oeuvrant dans l’ombre sur le terrain. 

L’ONU : Organisation Non Utile 

N'importe quelle évaluation rigoureuse et indépendante, faite sur la période de 2009 à 2020, révèlera qu’il y a eu plus de prédateurs, de délinquants sexuels et d’incompétents dans les agences onusiennes en Haïti que de fonctionnaires compétents, intègres et éthiques. Je parle en connaissance de cause en assumant tous les risques que cela implique. J’ai travaillé au bureau des Nations Unies en Haïti de 2006 à 2015, d’abord avec un contrat de consultant Special Service Agrement (SSA), puis avec un contrat Service Contractor (SC) dans des projets liés aux outils d’innovation technologique pour la justice. Ce fut un dialogue tumultueux entre une exigence de qualité venant de ma part et l’incessant rappel que le PNUD n’est pas là pour bien faire. Si certains des cadres techniques et certains officiels haïtiens, qui ont travaillé, durant cette période, au niveau de la justice, de la police, de l’administration pénitentiaire, de l’unité de lutte contre la corruption, de l’office de protection du citoyen et du conseil supérieur du pouvoir judiciaire, ont une once de probité intellectuelle et de courage patriotique, ils pourront confirmer tout cela. Si les journalistes haïtiens n’étaient pas, dans leur grande majorité, aussi crapules et médiocres, l’opinion publique aurait été longtemps au fait de l’insignifiance des Nations Unies en Haïti. 

Je dois cependant ajouter qu’il m’a été donné de rencontrer quelques rares fonctionnaires internationaux compétents entre 2006 et 2008 au PNUD. Certains d’entre eux ont même eu à prendre position pour qu’Haïti soit mieux servie par ses ressources nationales compétentes au lieu de payer si cher une expertise internationale improbable. Hélas, le tremblement de terre a donné lieu à une rotation de cadres qui a facilité leur remplacement par des fonctionnaires d’une toute autre nature. Je me souviens d’avoir été invité par l’un d’eux (je ne peux citer car n’ayant pas son accord), après un concours, à venir présenter les outils informationnels que je proposais pour la gouvernance du système judiciaire. Sa hiérarchie lui avait alors fait comprendre que si l’expertise nationale haïtienne doit être promue, ce sera la fin de sa carrière. Si des Haïtiens ont occupé des postes de haute responsabilité dans les agences onusiennes en Haïti, c’est pour d’autres raisons que leur compétence, leur intégrité. Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils ne sont pas compétents. Quand, plus tard, j’ai proposé ces outils au Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire, l’expertise internationale au chevet de la justice haïtienne a rétorqué qu’Haïti n’avait pas besoin de cette sophistication informationnelle. Pourtant, cette expertise, quand elle travaille chez elle, prône que la performance des organisations, y compris des institutions de justice, passe essentiellement par la cohérence de leurs processus, de la sophistication de leur écosystème informationnel, de la rigueur de leur système d'évaluation, de la compétence et de l’intégrité de leurs ressources humaines. Mais en Haïti, elle propose de simplifier les processus, de raccourcir la mémoire informationnelle et de banaliser l’évaluation de la justice pour s’adapter au fait que « ce pays n’a pas besoin de normes et de qualité ». Je cite un fonctionnaire onusien. Un juriste haïtien, qui travaille pour une de ces grandes agences, m’a dit un jour que j’avais de belles idées et de beaux projets, mais qu’on ne pouvait pas les appliquer à Haïti, car ici on a seulement besoin de survivre et d’être utile. Dans mon insolence, je lui ai demandé pourquoi il avait fait des études supérieures en droit et ne s’était pas contenté de survivre en vendant du charbon dans sa ville natale. 

Je vous laisse deviner les puissants ennemis que je dois avoir dans ce pays que je ne me suis jamais résolu à quitter, malgré l’indigence. Mais, c’est un risque que j’assume en connaissance de cause. Car Haïti ne vaincra l’indigence que par la richesse éthique et le courage patriotique de ses ressources humaines. D’ailleurs, si Haïti avait un leadership national compétent et digne, il y a longtemps qu’il aurait exigé une évaluation des projets de l’État de droit sous la supervision des agences internationales. L’Agence Canadienne pour le Développement International (ACDI) a été si déçue de voir tant de fonctionnaires onusiens incompétents au management de l’État de droit qu’elle avait cessé de financer, à partir de 2009, les activités du PNUD en matière de justice. Ce sont des faits objectivement vérifiables. 

Évidemment, très peu de professionnels haïtiens auront le courage de dénoncer cette barbarie et ce racisme, car ils sont très peu en Haïti à pouvoir rester dignes et tourner le dos à un salaire mensuel de plus de trois mille dollars américains. Qu’il est regrettable qu’il n’y ait pas eu de gens courageux dans les institutions judiciaires haïtiennes et dans la société civile pour soutenir de tels combats pour la dignité nationale. Dieu sait combien j’ai sollicité, entre 2011 et 2015, l’appui des acteurs étatiques et non étatiques haïtiens pour faire crever cette bulle d’impostures dans les projets de renforcement de l’État de droit en Haïti. Certains avaient même encouragé mon choix de mettre en péril ma carrière pour l’intérêt national. Ils avaient parlé de complot intelligent pour le pays. Mais quand était venu pour eux le moment de faire leur plaidoyer devant l’opinion publique ou de se responsabiliser en soutenant les exigences de qualité pour outiller les organes judiciaires, tous ont préféré privilégier leurs accointances avec le blanc. C’est le Blanc qui donne les médailles, c’est le blanc qui donne les subventions. Je me suis retrouvé seul à bagarrer, à mains nues, contre les escrocs d’ici et d’ailleurs qui vivent de la défaillance de nos institutions. Si bien, qu’un manager du PNUD m’avait gratifié en 2014 du sobriquet que j’estime très flatteur « l’homme qui voulait secouer le cocotier ». Si je devais raconter l’ignominie et le manque de courage dont se sont rendus coupables, sur certains dossiers à enjeu national, certains officiels du système de justice et certains dignitaires haïtiens des organes de défense des droits humains, il y a fort à parier que ces gens lanceront vite fait à mes trousses les escadrons de la mort. Mais, ainsi faite l'histoire dans les shitholes, ce sont souvent les imposteurs qui sont vénérés. 

Certains occidentaux aiment particulièrement les nègres futiles et dociles, c’est comme cela qu’ils sont utiles à leur projet. Heureusement qu’il existe quelques-uns qui militent pour la vérité, la justice et soutiennent activement les peuples du Sud dans leur lutte contre la barbarie et le racisme de l’occident. Certains étrangers, imbus, totalement ou en partie, de l’insignifiance des Nations Unies et des agences internationales en Haïti, ont même exigé de manière urgente une enquête internationale[4] sur le fonctionnement de ces agences en Haïti. C’eut été tout de même pénible de savoir que l’humanité n’est que saltimbanque et impostures. 

Mais qui peut s’étonner que les États-Unis et la France soient, au niveau de leurs institutions étatiques et culturelles, dans le déni en pratiquant une politique d’aveuglément qui encourage le pire pour Haïti, quand toute leur puissance est fondée sur le racisme et la barbarie exercés contre les peuples africains, autochtones et amérindiens ? 

Il n’y a rien de nouveau au Nord, sinon qu’une éclatante imposture qui se recycle et se renouvelle dans le temps. Déjà, en plein siècle des lumières, les philosophes européens, qui discouraient sur la liberté, la démocratie et la tolérance, goutaient aux mille délices du sucre de Saint Domingue sans humer l’amertume qui en faisait l’essence. Amertume qui coulait pourtant à flot de sang versé, de souffrance endurée et de tortures inhumaines imposées aux esclaves noirs d’Afrique. La lumière qui éclairait la culture de la liberté que revendiquaient ces philosophes était trop pâle pour porter la liberté et la tolérance sur la noirceur de la peau des esclaves africains. 

On ne peut comprendre la posture des Nations Unies, de la France, des États-Unis et du Canada en Haïti sans la placer dans le contexte d’une fabrique d’impostures. Ainsi va le monde depuis la nuit des temps, c’est la même barbarie, la même escroquerie qui assure la réussite des puissants États et des grandes institutions internationales : c’est Hugo qui disait déjà au XIXe siècle que l’enfer des pauvres illuminait de ses flammes le paradis des riches. On peut contextualiser cette réalité immuable pour dire que c’est la déshumanisation des peuples des shitholes, dont celui d’Haïti, qui permet aux droits humains d’assurer la réussite des fonctionnaires de peu dont l’ONU regorge. Après tout, le sigle ONU ne résume-t-il pas éloquemment la mission : Organisation Nullement Utile. 

Erno Renoncourt, Citoyen insolent, insoumis et intègre