Massacres et dérive autoritaire, pourquoi la situation en Haïti est-elle à rebours du récit international?

Par Frédéric Thomas, CETRI, Belgique, publié le  5 mars 2021 

La communauté internationale a largement contribué à la dégradation de la situation et à l’approfondissement de la crise que traverse Haïti. Et elle continue à le faire, en soutenant le président contesté Jovenel Moïse et son calendrier référendaire et électoral. 

Version longue de la tribune publiée dans L’Humanité le 5 mars. 

Dans quel pays au monde, un référendum constitutionnel pourrait être ordonné par un président contesté, arrivé au terme de son mandat, mis en cause dans des affaires de corruption, mais bénéficiant du soutien logistique et financier de la communauté internationale ? Un référendum, en outre, interdit par la Constitution, rejeté par un large spectre de la société civile, et sans seuil de participation [1]. 

Avec quel État, le Conseil de sécurité des Nations unies pourrait collaborer à la fiction d’élections libres et démocratiques, organisées par un conseil électoral illégitime et illégal, dans un climat de violences généralisées, causé par des gangs armés ? Alors que nombre de ceux-ci sont de mèche avec le pouvoir, et que depuis de longs mois, la population se mobilise contre cette mascarade électorale. 

Sur quelles terres, l’ONU multiplie-t-elle, au fil des années, des missions de stabilisation aussi inefficaces que coûteuses [2], en s’alignant sur une grande puissance, qui est l’un des principaux marqueurs de l’instabilité du pays ? Et en faisant d’un gouvernement impopulaire et corrompu, cache-sexe de la classe dominante, le fer de lance de sa stratégie d’un renforcement de l’État de droit. 

Haïti: à rebours

Assurément, il ne s’agit pas de Hong Kong, où les manifestant-e-s jouissent d’une large couverture médiatique et de notre sympathie, à hauteur de la défiance que nous inspire Pékin. Ni du Venezuela dont le gouvernement, diabolisé, est confronté à un blocus international, mobilisé avec outrance par les États-Unis. Encore moins de la Birmanie, à la tête duquel se trouve une junte militaire, sur laquelle pleuvent les motions et sanctions internationales. 

Non, ce sont là autant de récits héroïques de notre lutte pour la démocratie dans le monde. Mais, l’envers du miroir où nous nous plaisons à contempler l’étendue de notre innocence et de notre bonne conscience se nomme Haïti. Le plus souvent, pour ne pas le voir, on accuse la fatalité ou les Haïtien.ne.s - ces gens-là ne s’élèveront donc jamais au-dessus du chaos et de leurs criailleries ? -, en redoublant l’effort humanitaire. Et, pour ne pas les entendre, on les plaint. 

La réalité est plus simple. Et plus tranchante. Depuis juillet 2018, à de multiples reprises et de diverses manières, la population a manifesté son ras-le-bol de la pauvreté et des inégalités, de la corruption et de l’impunité [3]. Ces mobilisations, les plus importantes peut-être depuis celles qui ont renversé la dictature de Duvalier en 1986, se sont cristallisées dans une formule : une transition de rupture. Il s’agit de rompre avec la reproduction des crises chroniques, fruit d’une double subordination à l’international et à la classe dominante locale. 

Cependant, depuis près de trois ans, les manifestant-e-s butent à la fois sur le mépris et la répression du gouvernement de Jovenel Moïse, et sur une communauté internationale sourde à leurs revendications et complice du pouvoir. Rien n’y a fait. Ni les massacres, ni la dérive autoritaire d’un régime gouvernant depuis plus d’un an par décrets [4], ni l’impunité, ni la détérioration de la situation. Encore et toujours, on prétend s’appuyer sur Jovenel Moïse pour promouvoir la « démocratie ». Quitte à l’imposer et à l’opposer à la majorité de la population. 

La dernière réunion du Conseil de sécurité consacrée à la situation haïtienne, ce lundi, aura été la démonstration par l’absurde de cette mécanique. Les gouvernements représentés reconnaissent la dégradation du contexte, regrettent la polarisation de la société, s’inquiètent de l’échec de la lutte contre la corruption et l’impunité, et se montrent vivement préoccupés par la violence [5]. Comment faire autrement quand les enlèvements ont augmenté de 200% en 2020 [6] ? Qu’à cela ne tienne, ils accompagneront, appuieront et financeront le calendrier électoral et référendaire. 

La France, par la voix de sa représentante permanente adjointe, Nathalie Broadhurst, peut même se donner le luxe d’un ton plus critique [7]. Qu’importe puisque ses paroles sont sans conséquence. Aucune ligne rouge à ne pas franchir n’a été dessinée. En fin de compte, l’État français suit Washington, et n’a eu de cesse de soutenir (et continuera à le faire) Jovenel Moïse. Ce dernier le sait, et agit en conséquence. Le cynisme de l’un n’est que la contrepartie de l’hypocrisie des autres, avec laquelle, en fin de compte, il se confond. 

Notre difficulté à regarder en face la situation haïtienne tient à ce qu’elle nous met en cause. Elle détraque l’histoire que nous nous contons, plus ou moins complaisamment, sur notre humanisme, et notre géopolitique intime ; avec les dictatures, gouvernements corrompus et grouillement de révoltes sans logique, au Sud, et la civilisation démocratique, au Nord. Ce sont nos États qui, en notre nom, gaspillent les chances d’un changement, en soutenant un régime autoritaire, et en s’opposant aux organisations sociales haïtiennes. Il ne faut pas se leurrer : nous faisons partie de l’obstacle. 

Aussi complexe que soit la situation, aussi lointaine que soit la solution, et aussi faibles que soient nos forces, n’est-il pas de notre devoir de renverser cette diplomatie internationale, de nous mettre à écouter ce que disent les Haïtiens et Haïtiennes, pour partager notre soif commune de liberté ?