Les femmes et les filles dans les ghettos en Haïti : 8 mars, quelle commémoration pour elles ?

Par Dominique Domerçant, Le National, Haïti, publié édition du 12 au 15 mars 2021 

Dans la liste des activités traditionnelles, entre des festivités, des hommages, des inaugurations, des distinctions et d’autres formes de commémoration et de célébrations qui vont accompagner la journée internationale des droits des femmes pour le 8 mars 2021, le contexte actuel assez tendu, dominé par les multiples crises sociopolitiques et l’insécurité généralisée dans le pays, nous oblige à aborder autrement une telle journée de réflexion. Il est venu le temps de parler de ces femmes oubliées et marginalisées qui participent activement dans la fabrication de ces hommes qui, en particulier, nous font la loi ces derniers temps, jusqu'à nous imposer la peur et le deuil comme présent en permanence. 

Défendre de meilleures conditions de vie pour ces femmes et ces jeunes filles, c’est faire d’une pierre plusieurs coups. D’abord, en revalorisant la plus petite institution sociale qu’est la famille comme principale moule pour éduquer et transmettre les valeurs. Ensuite, en accompagnant ces familles afin d’empêcher que les enfants de ces femmes souvent veuves, au chômage, misérables, malades, très vulnérables et victimes de toutes sortes de crises et des catastrophes naturelles et humaines, ne tombent pas dans la déviance, la délinquance et la criminalité. 

Dans une perspective de réduire les violences en Haïti, particulièrement dans les quartiers ou zones de non-droit en Haïti, il faudra obligatoirement négocier le bien-être de ces femmes et ces filles des ghettos. Dans les multiples rôles qu’elles assurent, on peut retenir pratiquement les huit principaux rôles qu’elles occupent, pour marquer la journée du 8 mars cette année. On peut citer : Elles sont à la fois des mères ou grand-mères, des tantes ou proches parentes, des amantes ou compagnes, des voisines respectées et des bienfaitrices, des amours perdues ou des femmes mystiquement hybrides traversées par une double violence du deuil et de l’accouchement impossible qui va forger la mentalité criminelle de leurs enfants, qui, à partir de la cruauté de leurs actes on accorde souvent les titres de « San manman ». 

Des veuves qui vivent dans la misère extrême dans les quartiers de non-droit, sans le secours des proches et l’assistance des autorités, sont livrées à la providence ou à la protection et de l’assistance de ces seigneurs de guerre, qui, dans leur enfance et par reconnaissance, se souviennent quelques fois, avoir bénéficié de la nourriture et de l’argent, des vêtements ou de l’hébergement de ces mères bienfaitrices ou adoptives. 

Des femmes ou mères de famille qui continuent d’assurer le double rôle au foyer en tant que mère et père, en élevant au moins un ou plusieurs enfants pas toujours orphelins. Enfants, et parfois les garçons sont souvent témoins des violences que subissent ces femmes au foyer, de la part d’un père irresponsable ou d’un beau-père revanchard et orgueilleux. Certaines fois, ces garçons assistent aux souffrances de leurs mères dont les marchandises sont volées ou détruites dans les flammes répétées de nos marchés, ou pendant les interventions des agents de nos mairies ou de la police. Parfois, ces enfants souffrent en silence des absences de leurs mères pendant la nuit, pour offrir du plaisir dans les rues afin d’apporter l’unique repas parfois de la journée. 

Des soeurs parmi les plus soucieuses et solidaires, se basant sur leur élégance et parfois la chance fabriquer mystiquement sur mesure, vont également se livrer dans beaucoup de cas dans cette industrie de la prostitution pour tenter assurer l’équilibre économique de façon moins visible dans la petite maison du quartier. Ces dernières, suivant le classement dans la famille, vont se livrer dans la bataille pour assurer la relève. Elles doivent ainsi s’occuper de leurs seours et frères, en dehors des neveux ou filleuls, dont les parents sont au chômage, sont morts, emprisonnés ou portés disparus depuis des années, ou vivant avec certaines incapacités physiques ou psychologiques. 

Des femmes proches ou membres de la famille considérés comme des parents adoptifs, ayant bénéficié d’une certaine autorité ou légitimité dans la famille d’accueil au fil des ans, sans véritablement influencer pour autant les choix et imposer des valeurs aux enfants livrés à eux même, avec ou sans la présence des parents génétiques, vont finir par servir dans certaines tâches domestiques pour ces jeunes garçons disposant désormais du pouvoir, de l’argent et de l’autorité de vie et de mort dans le quartier qu’il dirige. 

Des amantes ou des compagnes de ces hommes à pouvoir évoluant dans le quartier, parmi les femmes les plus influentes dans ces nouveaux espaces de pouvoir. Elles représentent ces épouses officielles pas toujours formelles (femmes mariées par devant l’officier d’État civil ou devant l’église), qui s’engagent corps et/ou âme dans une relation souvent considérée dangereuse suivant des critères de soumission, de confiance, de fidélité et de loyauté à exprimer envers les seigneurs ou soldats qui assurent le règne rotatif dans les ghettos. 

Des femmes « Potomitan » habitant depuis plusieurs années le quartier, souvent propriétaire d’une boutique qui supportait les activités sportives du quartier, connues comme des vendeuses de nourritures de toutes sortes, rarement des maîtresses d’écoles, des infirmières, des femmes de ménage, assurant les activités de lessive, figurent dans la liste de ces femmes qui s’adonnent à de petits commerces pour survivre, qui bénéficient de la protection et du respect ou de l’assistance, des maîtres des lieux, quand elles ne représentent pas leurs mères ou leurs proches parents. 

Deux autres femmes vont ainsi compléter la liste des huit types de femmes qui influencent dans une sorte de dualité, la vie des hommes qui dirigent et dominent les quartiers dits de non-droit en Haïti. Cette septième femme représente souvent le personnage qui aura à jamais marqué la vie sentimentale de ces hommes souvent très sensibles au départ, qui, à cause de certaines déceptions sentimentales et amoureuses, vont se transformer en de véritables bourreaux. Dans beaucoup de cas, pour se venger de ces femmes qui estimaient que ces jeunes hommes misérables à l'époque ne pouvaient répondre à leurs attentes, ces nouveaux seigneurs qui font la loi, vont ainsi imposer leur mâle violent sur fond de vengeance sur le plus grand nombre de femmes possibles. Cette forme de vengeance pourrait même se manifester contre certains hommes dont les traits se rapprocheraient de certains élus dans les coeurs de ces amours perdus à jamais, dans le quartier, à l’école ou dans d’autres circonstances. 

Dans le huitième personnage féminin qui domine les ghettos en Haïti, et en particulier la vie des seigneurs de guerre, qui disposent des pouvoirs de vie et de mort sur la population et en particulier des victimes qu’ils s’offrent en chemin, on retient pratiquement un personnage féminin hybride composé (par le portrait de la mère décédée ou disparue difficile à reconstituer, et un esprit mystique dans la famille mal dompté qui réclame du sang en échange pour faire le deuil). Ce personnage féminin, quand la mère est encore vivante, prend souvent sa source dans une forme d’ac-couchement perpétuel, dont la violence constitue l’unique instrument pour renaître à nouveau. Se venger ainsi de la société pour n’avoir pas eu une enfance joyeuse, de l’affection et une famille comblée, des cadeaux et d’autres satisfactions, devient ainsi la norme, jusqu'à ce qu’une autre force s’y oppose. 

Dans beaucoup de carrefours et des coins de rue le soir, la majorité de belles jeunes filles qui se livrent dans la prostitution au quotidien, suivant des enquêtes actualisées au cours des trois récentes années (2017 et 2018), ces dernières habitent ou sont originaire des principaux bidonvilles et des quartiers dits de non-droit, situés en particulier dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, ou viennent des provinces ou d’autres ghettos en Haïti. En dehors du petit commerce ambulant ou organisé dans le quartier, les petits emplois déguisés dans la sous-traitance, ou des études professionnelles, techniques et rarement universitaires pas toujours achevées pour des raisons économiques, les loyers, la migration vers d’autres villes ou les récentes destinations extérieures connues, ou encore la grossesse, ces jeunes femmes n’ont pas toujours d’autres choix que de se livrer aux premiers arrivés pouvant leurs assurer le minimum. 

Dans un autre sens, on pourrait bien se demander, que deviennent les jeunes garçons qui grandissent dans ces quartiers qui n’auront d’autres choix, en dehors d’un visa pour se jeter sur une autre terre, des études et une intégration dans la sous-traitance parallèlement, dans l’administration publique, dans le privé comme agent de sécurité, ou par chance dans les forces de l’ordre, pour bénéficier par usurpation le grade de « Kòmandan », même sans une épaulette affichée, ces derniers n’ont d’autres choix que de jouer le tout pour le tout, en empruntant les voies les plus extrêmes. Avec l’absence souvent du père à la maison pour les dresser, sous l’influence des amis qui souhaitent ou veulent à tout prix brûler les étapes, comme cela se passe dans les films et les feuilletons diffusés dans les télévisions haïtiennes et sur les réseaux sociaux, ou dans certains cas les illusions de grandeur et de richesse affichées par des voisins du quartier et d’autres corbeaux en quête de corps sains, tout va se jouer à partir de l’adolescence de ces garçons jusque dans les trentaines. 

Dans l’impossibilité de parler de célébration ou de commémoration pour les filles et les femmes des ghettos, parmi les victimes et les plus vulnérables dans ces villes et quartiers abandonnés par l'État, il est venu le temps de nous questionner sur le rôle que ces dernières pourraient jouer dans la revalorisation de la vie, en commençant par l’éducation de leurs enfants et la sensibilisation de leurs maris, parents et amis d’enfance. Et si ces dernières, dans leur amour maternel en tant que porteuses et donneuses de vie, profitaient de la date du 8 mars pour exiger une trêve en signe de respect au droit des femmes et au droit à la vie et au bien-être dont chaque Haïtien devrait jouir pleinement ?